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MÉMOIRES
POUR SERVIR
A rïïISTOlRE DE MON TEMPS
PARIS. — niFRIMK IHF.Z DONAMN TlnK ET DLCESijOIS.
iô, QUAI VU AIGLSTINS.
MÉMOIRES
POUR SERVIR A
L'HISTOIRE DE MON TEMPS
M. GUIZOT
TOME CINQUIÈME
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PARIS
MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES-EDITEURS
RUE VIVIENNE 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
A LA IIBRAIRIE NOUVELLE
1862
Droits de reiiroduction et de traduction réserves.
MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE MON TEMPS
CHAPITRE XXVII
MON AMBASSADE EN ANGLETERRE.
Mon arrivée en Angleterre; aspect général du pays. — Mon
établissement dans Hertford-House, hôtel de l'ambassade. — Je
-présente à la reine Victoria mes lettres de créance. — Inci-
dent de cette audience. — Situation respective de l'aristocratie
et de la démocratie dans le gouvernement anglais. — Mon
premier dîner et ma première soirée chez lord Palmerston.
— Lord Melbourne et lord Aberdeen. — Le duc de Wellington.
— Mon premier dîner chez la reine, à Buckingham-Palace. —
Lever que tient la reine au palais de Saint-James. — Chute du
maréchal Soult et avènement de M. ^Thiers.— Dispositions du
roi Louis-Philippe. — Situation de M. Thiers. — Opinions
diverses de mes amis sur la question de savoir si je dois res-
ter ambassadeur à Londres. — Raisons qui me décident à res-
ter.— Mes lettres à mes amis. — Commencement de la corres-
pondance entre M. Thiers et moi.
J'avais beaucoup étudié l'histoire d'Angleterre et la
société anglaise. J'avais souvent discuté, dans nos
Chambres, les questions de politique extérieure. Mais
je n'étais jamais allé en Angleterre et je n'avais jamais
fait de diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et
tout ce qu'on a à apprendre tant qu'on n'a pas vu de
ses propres yeux le pays et fait soi-même le métier
dont on parle.
2123028
2 CHAPITRE XXVII.
Ma première impression, en débarquant à Douvres,
le 27 février 1840, fut une impression de contraste. A
Calais, moins de population que d'espace, peu de mou-
vement d'affaires, des promeneurs errants sur la place
d'armes ou sur le port, quelques groupes arrêtés çà et
là et causant tout haut, des enfants courant et jouant
avec bruit ; à Douvres, une population pressée, silen-
cieuse, ne cherchant ni conversation ni distraction,
allant à ses affaires; sur une rive, le loisir animé; sur
l'autre, l'activité préoccupée de son but. A mon arrivée
à Douvres comme à mon départ de Calais, des curieux
s'approchaient de moi; mais les uns regardaient pour
s'amuser, les autres observaient attentivement. Pendant
ma route en poste de Douvres à Londres, j'eus d'abord
une impression semblable; en traversant soit les cam-
pagnes, soit les villes, dans l'aspect du pays et des per-
sonnes, ce n'était plus la France que je voyais; après
deux heures de voyage, cette impression avait dis-
paru; je me sentais comme en France, dans une
société bien réglée, au milieu d'une population intel-
ligente, active et paisible. Sous des physionomies di-
verses, c'était la même civihsation générale. On passe
sans cesse, en Angleterre, de l'une à l'autre de ces
impressions ; ce sont tantôt les différences , tantôt
les ressemblances des deux pays qui apparaissent.
J'arrivai à Londres vers la fin de la matinée; j'avais
voyagé par un beau soleil froid qui entra, comme moi,
dans le vaste brouillard de la ville et s'y éteignit tout
à coup. C'était encore le jour, mais un jour sans
MON AMBASSADE EN ANGLETERRE. 3
lumière. En traversant Londres, rien n'attira vivement
mes regards;, édifices, maisons, boutiques, tout me
parut petit, monotone et mesquinement orné; partout
des colonnes, des colonnettes, des pilastres, des figu-
rines, des enjolivements de toute espèce; mais Ten-
semble frappe par la grandeur. Londres semble un
espace sans limites, plein d'hommes qui y déploient
continûment, silencieusement, leur activité et leur
puissance. Et au milieu de cette grandeur générale, la
propreté extérieure des maisons, les larges trottoirs,
l'éclat des carreaux de vitre, des balustrades en fer, des
marteaux de porte, donnent à la ville un air de soin et
de bonne tenue qui se passe presque de bon goût.
La première figure connue que j'aperçus dans les
rues fut celle de lady Palmerston dont la voiture croisa
la mienne. J'arrivai enfin à l'hôtel qu'occupait alors
l'ambassade de France, Herlford-House, dans Man-
chester-Square; grande maison entre une petite cour
sablée et un petit jardin humide, belle au rez-de-
chaussée et convenablement arrangée pour la vie offi-
cielle et mondaine, assez nue et peu commode, au pre-
mier étage, pour la vie domestique. J'étais seul, avec
le personnel de l'ambassade; j'avais laissé ma mère et
mes enfants à Paris; mon installation fut facile. A tout
prendre, l'aspect de l'habitation et des environs me
convint; j'écrivais quelques jours après : «J'éprouve
ici, le matin, une grande impression de calme. Per-
sonne ne vient, personne ne me parle; je n'entends
point de bruit ; c'est le repos de la nuit sans les ténè-
4 CHAPITRE XXVII.
bres. Je suis en présence d'une ruche d'abeilles qui
travaillent sans bourdonner. »
Je vis lord Palmerston dès le lendemain, mais sans
lui parler d'affaires; la crise ministérielle qui éclatait
en ce moment même à Paris me commandait l'attente,
et il l'admit de bonne grâce, en se montrant pourtant
pressé de reprendre la négociation sur les affaires
d'Orient. Le fils du comte de Nesselrode était arrivé
la veille de Saint-Pétersbourg, apportant au baron
de Brunnow des instructions par lesquelles ^l'empe-
reur Nicolas l'autorisait à donner au cabinet anglais
« une très-grande latitude » pour les arrangements
qui devaient amener la conclusion. Je demandai à
lord Palmerston de vouloir bien prendre sans retard
les ordres de la reine pour mon audience de récep-
tion. J'avais là une question à résoudre d'avance; en
présentant au roi Guillaume IV ses lettres de créance,
M. de Talleyrand lui avait adressé, le 6 octobre 1830,
un petit discours politique; lorsque, en février 1835,
il remplaça à Londres M. de Talleyrand, le général
Sébastiani ne prononça point de discours. Que devais-je
faire? Le roi Louis-Philippe m'avait témoigné son désir
que je saisisse la première occasion de rappeler à la
reine Victoria les rapports intimes qu'il avait eus avec
le duc de Kent, son père; dans un discours de récep-
tion, ce souvenir eût naturellement pris place. Je priai
lord Palmerston de me dire ce qui, dans son opinion,
conviendrait le mieux à la reine. Il me répondit que
ma réception serait une pure formalité officielle, et
MON AMBASSADE EN ANGLETERRE. 5
me donna clairement à entendre que la reine aimerait
mieux n'avoir à répondre à aucun discours. Je résolus
donc de m'en abstenir. Dès le lendemain, 29 février,
je reçus, à une heure dix minutes, un billet de lord
Palmerston, me disant que la reine me recevrait ce
jour même, à une heure. J'envoyai sur-le-champ chez
lui, pour bien constater le retard et mon innocence. Je
m'habillai en toute hâte, et j'étais, un peu avant deux
heures, à Buckingham-Palace. Lord Palmerston y arri-
vait au même moment que moi; les ordres de la reine,
me dit- il, lui étaient parvenus tard; on ne les lui avait
pas remis tout de suite; heureusement, la reine avait
d'autres audiences qu'elle avait données en nous atten-
dant. Mais ail moment d'entrer, point de maître des
cérémonies pour m'introduire; sir Robert Chester,
prévenu aussi tard que moi, n'avait pas été aussi preste
que moi; lord Palmerston fit l'office d'introducteur.
La reine me reçut avec une bonne grâce à la fois jeune
et grave; la dignité de son maintien la grandit : «J'es-
père, madame, lui dis-je en entrant, que Votre Majesté
sait mon excuse, car je serais inexcusable. » Elle sourit,
comme peu étonnée de l'inexactitude. Mon audience
fut courte : le roi, la reine, la famille royale, les rela-
tions du roi avec le duc de Kent, la surprise que je ne
fusse jamais venu en Angleterre, en firent les frais.
Comme je me retirais, lord Palmerston, qui était resté
avec la reine un moment après moi, me rejoignit en
hâte : « Vous n'avez pas fini; je vais vous présenter au
prince Albert et à la duchesse de Kent; sans cela, vous
6 CHAPITRE XXVir.
ne pourriez leur être présenté qu'au proctiain lever, le
6 mars, et il faut au contraire que, ce jour-là, vous soyez
déjà de vieux amis. » La double présentation eut lieu; je
fus frappé de l'esprit politique qui perçait, quoique avec
beaucoup de réserve, dans la conversation du prince
Albert. Au moment où je traversais le vestibule du
palais pour aller reprendre ma voiture, le maître des
cérémonies, sir Robert Chester, y entrait, descendant
de la sienne et pressé de s'excuser envers moi, non
sans quelque humeur, de son involontaire inutilité. Je
dînai ce même jour chez lord Palmerston, et la soirée
fut employée à me faire faire connaissance avec une
partie de cette aristocratie anglaise qu'on a coutume de
regarder , bien plus que cela n'est vrai , comme le
gouvernement du pays.
Depuis trois quarts de siècle, deux mots puissants,
liberté, égalité, sont le ferment qui soulève et fait bouil-
onner notre société française, je pourrais dire toute la
société européenne. Par un concours de causes dont
l'examen serait ici hors de saison, l'Angleterre a eu
cette fortune que, dans le travail de sa civilisation, c'est
surtout vers la liberté que se sont portés ses efTorts et
ses progrès. La lutte s'est établie, non entre les classes
diverses et pour élever les unes en abaissant les autres,
mais entre le pouvoir souverain et un peuple jaloux
de défendre ses droits et d'intervenir dans son gouver-
nement. L'esprit d'égalité a eu, dans cette lutte, sa
place et sa part; le mouvement ascendant de la démo-
cratie a puissamment contribué à la grande Révolution
MON AMBASSADE EX ANGLETERRE. 7
qui, de ICiO à 1688, a agile et transformé l'Angleterre;
un moment même, les classes démocratiques ont
envahi la scène, changé la forme du gouvernement et
touché à la domination directe; mais ce n'a été là
qu'une crise superficielle et passagère ; l'esprit de
liberté était le vrai mobile du pays: c'était entre la
royauté absolue et le gouvernement libre que se livrait
le combat ; une grande portion de l'aristocratie soute-
nait la cause des libertés publiques, et le peuple se
groupait de bon cœur autour d'elle comme autour d'un
aUié nécessaire et d'un chef naturel. La Révolution
d'Angleterre a été, de 1640 à 1660, bien plus aristocra-
tique, et en 1688, bien plus démocratique qu'on ne le
croit communément; la démocratie a paru dominante
en 1640 et l'aristocratie en 1688; mais à l'une et à l'au-
tre époque, ce sont l'aristocratie et la démocratie
anglaises, animées du même esprit et intimement
unies, qui ont fait ensemble, pour la défense ou le
progrès de leurs libertés communes, l'un et l'autre de
ces grands événements.
Leur union dans l'intérêt et sous le drapeau libéral
a eu deux résultats excellents : l'aristocratie n'a été ni
souveraine ni anéantie; la démocratie n'a été ni impuis-
sante ni souveraine. La société anglaise n'a pas été
bouleversée de fond en comble ; le [)Ouvoir n'est pas
descendu des régions où il doit naturellement résider,
et il n'y est pas resté isolé et sans communication
avec le sol où sont ses racines. Les classes élevées
ont continué de diriger le gouvernement du pays, mais
8 C-ilAPITKE XXVII.
à deux conditions : l'une, de gouverner dans l'intérêt
général et sous Tinfluence prépondérante du pays lui-
même ; l'autre, de tenir leurs rangs constamment
ouverts et de se recruter, de se rajeunir incessamment
en acceptant les nouveaux venus d'élite qu'enfante et
élève le mouvement ascendant de la démocratie. Ce
n'est point là le gouvernement aristocratique de l'anti-
quité ou du moyen âge; c'est le gouvernement libre et
combiné des diverses forces sociales et des influences
naturelles qui coexistent au sein d'une grande nation.
La part de la démocratie dans cette alliance s'est, de
nos jours, fort accrue, mais sans que l'alliance ait été
rompue et l'aristocratie dépossédée de son rôle ; c'est
encore entre ses mains qu'est en général le pouvoir;
elle fait toujours les affaires du pays; mais elle les fait
de plus en plus selon l'impulsion et sous le contrôle du
pays tout entier. Tout en conservant son rang social,
elle est aujourd'hui serviteur et non maître; elle est le
ministre habituel, mais responsable, de l'intérêt et du
sentiment public. L'aristocratie gouverne, la démo-
cratie domine, et elle domine en maître très-redouté
et quelquefois trop docilement obéi.
Dès mes premiers pas dans la société anglaise, je fus
frappé de cet état des esprits et des institutions en An-
gleterre. Li3S convives que je rencontrai à dîner chez
lord Palmerston, le ^9 février, appartenaient presque
tous à la haute aristocratie, le duc de Sussex, quatrième
fils du roi George III et oncle de la reine , les ducs de
Norfolk et de Devonshire, lord Carhsle, lord Albemarle,
MON A.MBAI^SADE EX AXGLEÏEHIŒ. 9
lord Minto. Je vis passer devant moi dans la soirée beau-
coup d'hommes considérables des divers partis, des
whigs en grande majorité, mais aussi des torys et des
radicaux, depuis lord Aberdeen jusqu'à M. Grote. J'en-
trai avec plusieurs en conversation courte ; mais entre
gens curieux les uns des autres, il ne faut pas beaucoup
de paroles pour révéler le caractère général des dispo-
sitions et des idées. Je trouvai tous mes interlocuteurs,
bien qu'à des degrés inégaux, très-modestes, je pour-
rais dire timides envers l'opinion et le sentiment popu-
laires, et plus préoccupés de les bien reconnaître pour
les suivre qu'aspirant à les diriger. Évidemment, les
prétentions et l'indépendance aristocratiques ne tien-
nent là plus guère de place dans la pensée et la conduite
des hommes publics.
Parmi ceux avec qui j'entrai ce jour-là en rela-
tion, deux surtout, lord Melbourne et lord Aberdeen,
attirèrent, l'un ma curiosité, l'autre ma sympathie : Lord
Melbourne, le moins radical des whigs , impartial par
bon sens et par indifférence, épicurien judicieux, égoïste
avec agrément, gai avec froideur, et mêlant une auto-
rité naturelle à une insouciance qu'il prenait plaisir à
afficher. « Cela m'est égal » [Iclon't care), était son mot
habituel; il avait inspiré à la jeune reine autant de goût
que de confiance; il l'amusait en la conseillant, et il
avait avec elle une liberté affectueuse qui ressemblait
presque à un sentiment paternel. Lord Aberdeen, le
plus libéral des torys, esprit grave et doux, droit et fin,
élevé et modeste, pénétrant et réservé, imperturbable-
10 CHAPITRE XXVII.
ment équitable ; cœur profondément triste, car il avait
été frappé coup sur coup dans ses affections les plus
chères, mais resté tendre et d'un commerce plein de
charme sous des dehors froids et une physionomie
sombre. J'étais loin de prévoir, en le rencontrant, quels
liens d'affaires et d'amitié devaient bientôt nous unir;
mais je ressentis, et je puis dire que nous ressentîmes,
l'un pour l'autre, un prompt et naturel attrait.
Dans ce premier flot de rencontres] et de visites, je
n'avais pas vu le plus considérable des hommes consi-
dérables de l'Angleterre, le duc de Wellington. Il n'était
pas à Londres. La première fois que je le rencontrai,
son aspect me surprit; je le trouvai vieilli, maigri, ra-
petissé, voûté, fort au delà des exigences de son âge; il
regardait avec ces yeux vagues et éteints où lame près
de s'enfuir semble ne plus prendre la peine de se mon-
trer; il parlait de cette voix courte et chancelante dont
la faiblesse ressemble à l'émotion d'un dernier adieu.
La conversation une fois engagée, toute sa ferme et
précise intelligence était là, mais avec fatigue et sou-
tenue par l'énergie de sa volonté. Il s'excusa de n'être
pas encore venu chez moi, selon l'usage : « J'étais à la
campagne, me dit-il, j'ai besoin de la campagne. » La
décadence physique était frappante à côté de la vigueur
morale et de l'importance publique encore intactes.
Le jeudi 5 mars, je dînai pour la première fois chez
la reine. Ni pendant le dîner, ni dans le salon après le
dîner, la conversation ne fut animée et intéressante ; tout
sujet politique en était écarté ; nous étions assis autour
MON AMBASSADE EN ANGLETERRE. 11
d'une table ronde, devant la reine établie sur un canapé;
deux ou trois de ses dames essayaient de travailler à
je ne sais plus quels ouvrages ; le prince Albert jouait aux
échecs; nous soutenions assez péniblement, lad y Pal-
merston et moi, un entretien languissant. Je remarquai,
au-dessus des trois portes du salon, trois portraits : Fé-
nelon, le czar Pierre le Grand et la fille de lord Claren-
don, Anne Hyde, la première femme de Jacques II. Je
m'étonnai de ce rapprochement de trois personnages si
parfaitement incohérents. Personne n'y avait fait atten-
tion, et personne n'en put dire la raison. J'en trouvai
une : on avait choisi ces portraits à la taille; ils allaient
bien aux trois places.
Le lendemain 6 mars, la reine tint un lever au palais
de Saint-James; longue et monotone cérémonie qui
pourtant m'inspira un véritable intérêt. Je regardais
avec une estime émue le respect profond de tout ce
monde, gens de cour, de ville, de robe, d'église, d'é-
pée, passant devant la reine, la plupart mettant un ge-
nou en terre pour lui baiser la main, tous parfaitement
sérieux, sincères et gauches. Il faut cette sincérité et ce
sérieux pour que ces anciens habits, ces perruques, ces
bourses, ces costumes que personne, même en Angle-
terre, ne porte plus que pour venir là, ne fassent pas un
effet un peu ridicule. Mais je suis peu sensible au ridi-
cule des dehors quand le dedans ne l'est pas.
Au moment même où je commençais ainsi à m'éta-
blir à Londres, j'avais à résoudre la question de savoir
5i j'y resterais, si je devais vouloir y rester. Le cabinet
12 CHAPITRE XXVir.
qui m'iivait appelé à cette ambassade tombait à Paris;
le maréchal Soult, M. Duchàtel, M. Passy, M. Dufaure
donnaient leur démission. Le rejet, par la Chambre des
députés, de la dotation qu'ils avaient proposée pour
M. le duc de Nemours, rejet prononcé sans discussion et
par un vote indirect qui ressemblait fort à une surprise,
les avait offensés autant qu'affaiblis. Le Roi essaya vaine-
ment de les retenir. Ils avaient un juste sentiment des
difficultés de la situation et des faiblesses de la majo-
rité qui venait de leur manquer, par imprévoyance
plutôt qu'à dessein : « Quand je devrais me retirer
seul, je me retirerais, » disait M. Duchàtel. Le cabinet
du 12 mai 1839 s'était formé courageusement contre
une émeute; il se retira, le 29 février 1840, devant un
échec parlementaire qu'un débat hardiment provoqué
lui aurait peut-être épargné.
Ce ne fut certainement pas sans quelque déplaisir
que le Roi fit appeler alors M. Thiers, et le chargea
de former un cabinet. Il lui en coûtait de prendre pour
premier ministre l'un des principaux chefs de la coali-
tion. C'était le rejet de la dotation de M. le duc de Ne-
mours qui ouvrait à iM. Thiers la porte du pouvoir. Le
Roi craignait, de sa part, dans les affaires extérieures,
des dispositions un peu trop belliqueuses et aventu-
reuses. Ceux qui font de ces sentiments personnels un
tort constitutionnel au roi Louis-Philippe sont de pau-
vres moralistes et de bien superficiels politiques; une
couronne placée sur la tête d'un homme ne supprime
pas en lui la nature humaine, et pour ne pouvoir gou-
MON AMBASSADE EN ANGLETERRE. 13
verner que de concert avec les Chambces et par des mi-
nistres responsables, un roi ne devient pas une machine.
Tout ce qu'on a droit de lui demander et d'attendre de
lui, c'est qu'il accepte, en dernière analyse, les conseil-
lers que les Chambres lui présentent, et qu'après les
avoir acceptés, il ne travaille pas, sous main, à les con-
trecarrer et à les renverser. Le roi Louis-Philippe n'a
jamais manqué ni à l'un ni à l'autre de ces devoirs; il
portait quelquefois trop de pétulance dans l'expression
de ses sentiments propres , mais il n'en faisait point la
règle de sa conduite publique; il n'a jamais repoussé le
vœu clair des majorités parlementaires; il a toujours
été loyal, même envers les cabinets qui ne lui plaisaient
pas : « Je signerai demain mon humiliation, » disait-Il
un peu indiscrètement à M. Duchâtel le 28 février 1840;
et le lendemain 29, comme M. Thiers était embarrassé à
trouver un ministre des finances convenable, « cela ne
fera pas de difficulté, dit le Roi; que M. Thiers me pré-
sente, s'il veut, un huissier du ministère; je suis rési-
gné. » Il l'était bien réellement, car peu de jours après,
le H mars, un homme à qui il portait une entière con-
fiance, le général Baudrand, premier aide de camp de
M. le duc d'Orléans et l'un de mes plus sûrs amis, m'é-
crivait à Londres : « Le Roi est déjà effrayé de voir son
nouveau ministère renversé ; il redoute les crises minis-
térielles, et ne voudrait pas qu'on détruisît l'édifice
sans avoir les matériaux tout prêts pour reconstruire. »
Envers le Roi comme envers les diverses fractions des
Chambres dont l'appui lui était nécessaire, M. Thiers se
14 CHAPITRE XXVII.
conduisit avec tact et mesure. Sa situation était compli-
quée et difficile; il n'était le représentant et le chef d'au-
cune opinion, d'aucun groupe capable de suffire seul à
former et à soutenir le gouvernement; pour avoir la
majorité dans les Chambres, il avait besoin de rallier
autour de lui des partis et des hommes très-divers, des
conservateurs, des libéraux et des doctrinaires, des
membres de la coalition contre M. Mole et des adhé-
rents à M. Mole, des défenseurs de la politique de rési-
stance et des avocats de la politique de concession, le
centre gauche, une partie du côté gauche et une partie
du centre droit; il ne pouvait se former un cabinet et se
faire une armée qu'en recrutant partout et en semant la
désorganisation dans tous les anciens rangs. Il y procéda
hardiment et avec une finesse pleine d'abandon. Il alla
trouver d'abord le duc de Broglie, et lui offrit tout ce
qu'il voudrait dans le ministère; puis le maréchal Soult,
à qui il proposa de refaire, avec quelques éléments nou-
veaux, le cabinet qui venait de tomber. Par des raisons
et dans des dispositions très-diverses, le duc de Broglie
et le duc de Dalmatie se refusèrent à ses offres. M. Thiers
pressa alors leurs amis elles miens de sunir aux siens
dans le cabinet futur, se disant même prêt à renoncer
à la présidence du conseil si l'on pouvait trouver une
combinaison plausible pour le suppléer. Il fut, avec le
Roi, également coulant et sans exigence ni impatience :
au dehors, la question d'Espagne était assoupie, et il
acceptait en principe la politique jusque-là suivie
dans la question d'Orient; au dedans, il ne demandait ni
MON AMBASSADE EN ANGLETERRE. 15
grande innovation constitutionnelle, ni grands change-
ments administratifs. Je présume qu'en faisant des
avances si diverses, il prévoyait que plusieurs ne se-
raient pas agréées, et que, dans son âme, il se rendait
bien compte des conséquences de son entrée au
pouvoir et des voies nouvelles dans lesquelles il place-
rait le gouvernement; il a trop d'esprit pour ne pas sa-
voir ce qu'il fait et où il va ; mais il ne témoignait
point dé longue préméditation, point de prétention
pressée; il ne se proposait que de donner satisfaction
aux intérêts et aux désirs nouveaux qui, depuis la chute
du cabinet du 11 octobre 1832, avaient changé, di-
sait-on, l'état des partis et des esprits. Il voulait entrer
en transaction et même en alliance avec cette opposition
du côté gauche qu'il avait naguère si vivement com-
battue ; mais il promettait, et il se promettait sans doute
à lui-même, de la contenir et de l'assouplir encore plus
que de la satisfaire.
Je suivais de loin, avec une vive préoccupation, ce
travail d'enfantement ministériel où ma cause politique
et ma situation personnelle étaient également intéres-
sées. Mes amis me tenaient au courant de toutes ses
phases; mais leurs appréciations étaient aussi diverses
que leurs dis[)Osi lions. Dégagé de tout embarras dans
le passé et de toute ambition dans l'avenir, le duc de
Broglie regardait l'entrée de M. Thiers aux affaires, par
conséquent la prépondérance du centre gauche et une
certaine mesure d'alliance avec le côté gauche, comme
inévitables, du moins pour quelque temps; il craignait
16 CHAPITRE XXVII.
peu que M. Thiers se livrât tout à fait,, ou qu'on ne pût
pas, au besoin, l'arrêter sur cette pente, et il aida à la
formation du cabinet en engageant quelques-uns de
nos amis communs à y entrer, comme le leur offrait
M. Thiers, pour en modifier le caractère et la direction.
M. Duchâtel s'inquiétait davantage de ce premier pas
hors de la politique que nous avions soutenue et vers
celle que nous avions combattue ; dans sa prévoyance,
ce seraient les situations, bien plus que les intentions,
qui détermineraient en définitive les conduites, et il se
préparait, de concert avec le gros du parti conservateur,
à résister à l'alliance que le nouveau cabinet négociait
avec l'ancienne opposition. M. Yillemain et M. Dumon
partageaient le sentiment de M. Duchâtel. M. de Rému-
sat au contraire était prêt à s'associer à M. Thiers, se
flattant de maintenir et de rajeunir à la fois, dans cette
association,, la politique que, depuis 1830, il avait coura-
geusement servie, mais qu'il trouvait un peu vieillie et
languissante : «Je ne me dissimule, m'écrivait-il, aucune
objection, aucun danger, aucune chance de revers, et,
ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de cruels;
mais je me sens un fonds inexploité d'ambition, d'acti-
vité, de ressources, que cette occasion périlleuse m'ex-
cite à mettre enfin en valeur, et il y a en moi un je ne
sais quoi d'aventureux, bien profondément caché, que
ceci tente irrésistiblement. » M. Duvergier de Hauranne,
champion passionné, et aussi désintéressé que pas-
sionné, de la coalition, et son beau-frère le comte Jau-
bert, qui s'était fait un juste renom par ses hardies et
MON AMBASSADE EN ANGLETERRE. 17
piquantes agressions ou résistances à la tribune, étaient
dans les mêmes dispositions ijue M. de Rémusat. De
toutes les fractions de la Chambre des députés, mes amis
particuliers, les doctrinaires, étaient la plus divisée; et
dans les lettres qu'ils m'écrivaient tous les jours, les
uns m'engageaient à rester ambassadeur à Londres avec
le nouveau cabinet qui le souhaitait vivement; les au-
tres, avec plus de réserve, me laissaient entrevoir leur
désir que je donnasse ma démission, et que je revinsse
m'associer, dans la Chambre, à leur attitude de mé-
fiance et bientôt probablement d'opposition.
Pour mon compte et dans le fond de ma pensée. Je
n'hésitai pas un moment. Si M. Thiers lut entré seul au
pouvoir, appuyé sur le centre gauche et accepté par le
côté gauche, j'aurais sur-le-champ quitté Londres pour
aller reprendre à Paris ma place dans la défense de notre
politique si évidemment abandonnée. Mais M. Thiers
protestait contre l'idée d'un tel abandon; il avait offert
au duc de Broglie des combinaisons qui en auraient ab-
solument écarté la crainte; il pressait quelques-uns de
mes amis de s'unir à lui, et ceux qui s'y montraient
disposés me donnaient des assurances positives de leur
résistance à une pente dont ils reconnaisaient le péril.
J'écrivis, le 4 mars, à M. Duchàtel :
« Mon cher ami, j'ai attendu, pour vous écrire, que
tout fût fini. Le J/o/u'iewr m'apportera ce matin le cabi-
net. Tout bien considéré, je crois devoir rester. Je le
crois dans l'intérêt de notre cause et de notre parti,
dans le mien propre.
18 CHAPITRE XXVII.
c( Il est clair que le danger est la pente vers la gauche^
c'est-à-dire vers la réforme électorale et la dissolution
de la Chambre des députés au dedans, vers la guerre
au dehors. Quant à la guerre, j'occupe ici la position dé-
cisive. C'est ici seulement que la politique qui pousse-
rait ou qui se laisserait pousser à la guerre, ou à ce qui
amènerait la guerre, pourrait chercher quelque point
d'appui. Tant que cette position esta nous, nous sommes
en mesure d'avertir et d'arrêter. L'Angleterre est, en
fait de politique extérieure, un pays à la fois égoïste et
téméraire. 11 peut s'engager dans des mesures par les-
quelles il ne serait pas du tout compromis lui-même,
mais qui nous compromettraient fort, nous, sur le con-
tinent. Vous en avez vu un exemple dans la question
d'intervention en Espagne. C'est ici qu'il faut et qu'on
peut défendre la politique de la paix.
«Quant au dedans, voici ce que m'écrit Rémusat : —
« Le ministère est formé sur celte idée : point de ré-
forme électorale, 'point de dissolution. D'ailleurs il est
évident qu'il aura, quant aux noms propres, surtout
dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les appa-
rences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave.
Mais je réponds de la réalité sur tous les points essen-
tiels. » — Vous comprenez qu'en lui répondant je prends
acte de ces mots : — Point de réforme électorale, point
de dissolution ;— à ces conditions seules. Je puis rester.
Il faut qu'en restant je sois une garantie pour la poli-
tique de conservation, et que ma retraite, si elle doit
arriver un jour, soit un signal décisif.
MON- AMBASSADE EN ANGLETERRE. 19
« Des choses je viens aux personnes. »
« Je ne me fais aucune illusion sur ce qui vient de se
passer et sur son péril. Mais je ne puis équitablement,
raisonnablement, honorablement, me retirer parce
qu'un cabinet arrive, formé sous l'influence du duc de
Broglie, contenant Rémusat et Jaubert, et me retirer
avant aucun acte, sur le seul indice de certains noms
propres. Je n'ai jamais manqué à mes amis. Tous le
savent. Au moment où ils paraissent se diviser, je ne
manquerai pas plus aux uns qu'aux autres. Je ne me
séparerai de personne sur des préventions, des présomp-
tions, des craintes, des dangers même. Le jour où les
actes viendront, s'ils viennent justifier les craintes et
faire éclater les dangers, ce jour-là, je me séparerai
hautement et sans hésiter. A ne parler que de moi, je
ne suis pas fâché, je vous l'avouerai, de me trouver un
peu en dehors des luttes de personnes et des décompo-
sitions de partis : nul ne s'y est engagé plus que moi,
dans l'intérêt commun et sans retour sur moi-même;
il me convient de m'en reposer. Si quelque autre com-
binaison de gouvernement me semblait possible, je
pourrais la chercher; pour le moment, je n'en vois
aucune, et je ne crois pas qu'il soit utile, pour le pays et
pour nous-mêmes, ni honorable et conséquent après la
coalition, d'aggraver encore, sans nécessité absolue et
évidente, ce fardeau d'incompatibilités et d'impossibi-
lités qui a tant pesé sur nous.
« Si je ne me trompe, mon cher ami, toute la por-
tion modérée, patriotique, étrangère à toute intrigue.
50 CIIAPITUE XXVI I.
de l'ancien parti de gouYernement (et c'est de beaucoup
la plus considérable) doit se rallier autour de nous.
C'est, dans le présent, une force immense; dans l'ave-
nir, un succès presque certain. Gardez cette position,
.le vous y aiderai d'ici, car je la garderai également.
Nous n'avons pas, ce me semble, de meilleure ni de plus
sure conduite à tenir. »
M. Duchâtel a de premières impressions très-vives,
et s'abandonne quelquefois un peu vivement, en paro-
les, à ses premières impressions; mais à l'heure de
la réflexion sérieuse et de la résolution définitive, je ne
connais point de jugemeiit ni d'honneur plus sûr que
le sien. H avait laissé paraître quelque désir que je
revinsse sur-le-champ à Paris prendre ma place dans
la lutte qu'il prévoyait; mais il comprit et approuva
pleinement mes raisons pour rester à Londres, et il
m'en donna une assurance à laquelle j'attachais beau-
coup de prix.
J'avais également à cœur de m'expliquer sans réserve
avec M. de Rémusat, prévoyant, comme il le prévoyait
lui-même, que la voie dans laquelle il entrait pourrait
bien im jour compliquer tristement des relations qui
me resteraient chères, même quand elles cesseraient
d'être intimes. Je lui écrivis le 5 mars :
« Mon cher ami, j'ai attendu le Moniteur pour vous
répondre. J'y ai bien pensé; je reste a mon poste. J'y
reste sérieusement. Je concourrai loyalement. Je ne
nie séparerai pas, sur le seul indice des noms propres
et à cause de l'embarras des situations, d'un cabinet où
MON AMBASSADE EX ANGLETERRE. 21
VOUS êtes, et que le duc de Broglie a tant contribué à
former. Votre pente est périlleuse; elle l'est surtout à
cause de votre propre nature à vous, de ce goût aven-
tureux dont vous me parlez vous-même, et qui ne peut
guère trouver sa satisfaction que vers la gauche. Croyez-
moi; il y a ])ar moments de la force à prendre dans la
gâiiche, jamais un point d'appui permanent. Elle ne
possède ni le bon sens pratique ni les vrais principes,
les principes moraux du gouvernement, et moins du
gouvernement libre que de tout autre. Elle n'a de quoi
satisfaire et soutenir ni l'homme d'affaires ni le philo-
sophe. Elle ébranle et énerve, au lieu de les affermir,
les deux bases de l'ordre social, les intérêts réguhers
et les croyances morales. Elle peut donner, elle a donné
quelquefois des secousses utiles et glorieuses ; son
influence prolongée, sa domination abaissent et dis-
solvent, tôt ou tard, le pouvoir et la société. Vous me
dites que le ministère se forme sur cette idée : point do
réforme électorale, point de dissolution. Perrneltez-moi
d'en prendre acte, car j'en ai besoin pour moi-même.
Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette
voie. Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de
me séparer de lui. »
Ce ne fut pas seulement à mes intimes amis, aux
principaux acteurs politiciues que je fis ainsi bien con-
naître les motifs et les limites de ma résolution ; je
voulus que le gros du parti conservateur, les specta-
teurs et les juges de la lutte parlementaire en fussent
aussi positivement informés; et j'écrivis, le 8 mars, à
22 CHAPITRE XXVII.
l'un des plus éclairés, M. Molin, député du Puy-de-
Dôme : « Mon cher collègue, après y avoir bien pensé,
je me suis décidé à rester, quant à présent, à mon poste. .
Il arrivera l'une de ces trois choses : ou le cabinet lut-
tera contre le vice de son origine et de sa pente ; dans
ce cas, j'aiderai, dans cette lutte, à la bonne cause; je
pèserai du bon côté : ou le cabinet succombera bientôt
sous sa mauvaise position; dans ce cas, j'aurai fait
preuve de modération et d'équité; je serai resté un peu
en dehors de ces luttes de personnes, de ces décompo-
sitions de partis, de ces incompatibilités, impossibilités,
séparations et alliances précaires dans lesquelles je me
suis engagé, depuis quelques années, plus vivement
que nul autre, et qui nous ont tant embarrassés et las-
sés, le pays et nous-mêmes. Ou bien, enfin, le cabinet
vivra en marchant du côté où il penche, et dans ce
cas, dès que les actions iront à gauche, je me séparerai
de lui, et j'irai reprendre ma place sur mon banc et
ma part dans le combat. Les ministres m'ont écrit :
« Le ministère s'est formé sur cette idée : point de
réforme électorale, point de dissolution. » J'ai pris acte
de ces paroles, en disant que c'était là le seul drapeau
sous lequel je pusse et voulusse agir. Je reste donc,
inquiet et en observation, pour défendre ici la politique
de la paix, tant que la politique de l'ordre ne me paraî-
tra pas, au dedans, encore plus compromise et encore
plus nécessaire à défendre. C'est là, si je ne me trompe,
la position qui convient à mes amis à Paris, comme à
moi ici. Une hostilité soudaine, déclarée, un parti pris
MON AMBASSADE EN ANGLETERRE. '23
de renverser le nouveau cabinet en Tempêchant abso-
lument de marcher^, quand il contient quelques-uns
des nôtres, hommes d'esprit et d'honneur, et avant
qu'il ait rien fait, une telle hostilité, dis-je, me paraî-
trait une politique mauvaise en soi et peu convenable
pour nous. Nous avons toujours offert de soutenir le
gouvernement qui voudrait marcher avec nous. Celui-
ci penche vers la gauche, et bien des causes l'y pous-
seront. D'autres causes aussi, les nécessités du pouvoir,
l'instinct de sa propre conservation le ramèneront vers
nous. Je me fie un peu, je l'avoue, à l'incorrigible
nature de la gauche pour espérer qu'elle nous renverra
les hommes mêmes qui sont arrivés poussés par son
souffle. Restons fermes dans notre camp; mais n'en sor-
tons pas pour attaquer, et n'en fermons pas les portes
à qui voudrait y entrer. Peut-être réussirons-nous à
reformer ainsi, dans la Chambre, une majorité gou-
vernementale. C'est le but que nous avons poursuivi,
à travers des situations bien diverses, depuis la chute
du cabinet du 1 i octobre ; c'est encore aujourd'hui, à
mon avis, celui que nous devons poursuivre. )i
J'étais pleinement en droit de donner à mon attitude
et à ses motifs la pubhcité qui devait résulter de toute
cette correspondance, car je m'en étais, dès le premier
moment, nettement exphqué avec M. Thiers lui-même.
Le lendemain même de la formation du cabinet,
le 2 mars, avant que j'eusse fait connaître à personne
ma résolution de rester à Londres, il m'avait écrit :
« Mon cher collègue, je me hâte de vous écrire que le
21 CIIAPITRE XXYir.
ininistère est constitué. Vous y Terrez, parmi les
membres qui le composent, deux de vos amis, Jaubert
et Rémusat, et dans tous les autres, des hommes aux -
quels TOUS vous seriez volontiers associé. Nos fréquentes
communications depuis dix-huit mois nous ont prouvé,
à l'un et à l'autre, que nous étions d'accord sur ce qu'il
y avait à faire, soit au dedans, soit au dehors. En par-
tant de Paris, vous m'avez déclaré, dans la salle des
conférences, que votre politique extérieure était la
mienne. Je serais bien heureux si, en réussissant tou:>
les deux dans notre tâche, vous à Londres, moi à Paris,
nous ajoutions une page à l'histoire de nos anciennes
relations; car, aujourd'hui comme au 11 octobre, nous
travaillons à tirer le pays d'affreux embarras. Vous
trouverez en moi la même confiance, la même amitié
qu'à cette époque. Je compte en retour sur les mêmes
sentiments. Je ne vous parle pas d'atîaires aujourd'hui.
Je ne le pourrais pas utilement. J'attends vos pro-
chaines communications et les prochaines délibérations
du nouveau conseil pour vous entretenir de la mission
dont vorrs êtes chargé. Ce n'est qu'un mot d'atfection
que j'ai voulu vous adresser aujourd'hui, au début de
nos relations nouvelles. »
Je lui répondis sur-le-chanq), le 5 mars : « Mon cher
collègue, je crois, comme vous, qu'il y a à tirer le pays
de graves embarras. Je vous y aiderai d'ici, loyalement
et de mon mieux. Nous avons fait ensemble, de 1832
à 1836, des choses qu'un jour peut-être, je l'espère,
on appellera grandes. Recommençons. Nous nous cou-
MON AMBASSADE EN ANGLEIERKE. 20
naissons et nous n'avons pas besoin de beaucoup de
paroles. Vous trouverez en moi la mèjne confiance, la
même amitié que vous me promettez et que je vous
remercie de désirer. Nous nous sommes assurés, en
effet, dans ces derniers temps, que nous pouvions mar-
cher ensemble au même but. Rémusat.m'écrit que « le
cabinet s'est formé sur cette idée : point de réforme
électorale, point de dissolution. » J'accepte ce drapeau,
le seul sous lequel je puisse agir utilement pour le
cabinet, honorablement pour moi. Si quelque circon-
stance survenait qui me parût devoir modifier nos rela-
tions, je vous le dirais à l'instant et très-franchement.
Je suis sûr que vous me comprendriez, et même que
vous m'approuveriez.
« Je ne vous parle pas ici d'affaires. Vous avez reçu
hier le compte rendu de ma première conversation
avec lord Palmerston. Je vous en transmettrai aujour-
d'hui une seconde. Je vous aurai dit alors tout ce que
j'ai vu jusqu'ici, et vous me direz ce que vous en
pensez. »
CHAPITRE XXVlll.
NEGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT.
Difficultés de ma situation à Londres en reprenant les négocia-
tions sur la question d'Orient. — Mes instructions.— Motifs et
bases de la politique du cabinet du maréchal Soult. — Conver-
sation préliminaire avec lord Palmerston. — J'apprends la for-
mation du cabinet de M. Thiers. — Ma première conversation
avec lord Palmerston sur la question d'Orient.— Conversation
avec lord Melbourne. — Dispositions de plusieurs membres
du cabinet anglais. — Lord Holland , lord Lansdowne et lord
John Russell. — Dispositions des whigs étrangers au cabinet.
— Lord Grey. — Lord Durham. — Mes relations avec les torys.
— Le corps diplomatique à Londres. — Le baron de Bulow. —
Le baron de Neumann. — Le baron de Briinnow^. — M. Van-de-
weyer, le général Alava, M. Dedel, le comte de PoUon.— Je
signale à plusieurs reprises au cabinet français le péril de
la situation et les chances d'un arrangement entre quatre
puissances et sans la France. — Inslructions que me donne
M. Thiers. — Commencement d'amélioration d;ins notre situa-
tion.—Ma conversation du 1" avril 1840 avec lord Palmerston.
— L'ambassadeur turc à Paris, Nouri-Efendi, arrive k Londres.
— Sa note du 7 avril aux cinq puissances. — Ma réponse. —
Ouvertures que me font successivement le baron de Bulow
et le baron de Neumann. ^ — Concession importante de lord
Palmerston. — Suspension de la négociation en attendant
l'arrivée du nouvel ambassadeur turc, Chékib-Efendi , qui
vient de Constantinople.
Ma situation, en entrant en négociation à Londres sur
la question d'Orient, était singulièrement gênée et dif-
ficile. Par la note remise à la Porte le 27 juillet 1839,
nous nous étions engagés à traiter cette question de
concert avec TAutriche, la Prusse et la Russie comme
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 21
avec TAngleterre, et nous avions détourné le sultan de
tout arrangement direct avec le pacha d'Egypte, lui
promettant que « l'accord entre les cinq grandes puis-
sances était assuré. » Dès lors cependant nous avions
pris parti pour les prétentions du pacha à la posses-
sion héréditaire, non-seulement de l'Egypte, mais de
la Syrie; et quand je fus appelé à l'ambassade de Lon-
dres, malgré les obstacles que nous avions déjà ren-
contrés, nous persistions dans notre résolution. « Le
gouvernement du Roi, disait le maréclial Soult dans
les instructions qui me furent données le 19 février
18iO ', a cru et croit encore que, dans la position où
se trouve Méhémet-Ali, lui olîrir moins que l'héré-
dité de l'Egypte et de la Syrie, c'est s'exposer de sa part
à un refus certain qu'il appuierait au besoin par une
résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait
et peut-être renverserait l'Empire ottoman. »
Ainsi liés, d'une part au concert avec les quatre
autres grandes puissances, de l'autre aux prétentions
du pacha d'Egyi)te, nous avions contre nous, dans la
négociation, l'Angleterre qui refusait absolument au
pacha l'hérédité de la Syrie , la Russie qui voulait
conserver à Constantinople son protectorat exclusif,
ou ne le sacrifier qu'en nous brouillant avec l'Angle-
terre, enfin l'Autriche et la Prusse elles-mêmes, assez
indifférentes sur la question de territoire entre le sul-
tan et le pacha, mais décidées à suivre, selon l'occasion,
' Pièces Itistoriques, n" I.
28 CHAPITIŒ XXVIII.
tantôt l'Angleterre, tantôt la Russie, plutôt qu'à s'unir
avec nous pour contenir les prétentions de l'une et de
l'autre.
Le cabinet présidé par le maréchal Soult avait le
^sentiment de l'incohérence et des embarras de cette
situation, car il me recommandait, dans ses instruc-
tions, « d'éviter soigneusement tout ce qui tendrait à
nous faire entrer dans la voie des conférences et des
protocoles; il est trop évident, d'après ce qui s'est
passé en dernier lieu, que nous aurions souvent la
chance de nous y trouver isolés. » Mais c'était là une
précaution inutile; aucune des puissances ne pensait à
demander, sur les affaires d'Orient, une conférence
officielle; quand j'en parlai à lord Palmerston pour
écarter cette idée, « il n'est pas le moins du monde
question, me dit-il, de conférence, de protocole, ni de
rien de semblable; vous avez parfaitement raison; nous
en serions tous embarrassés et n'en retirerions aucun
profit. 11 s'agit uniquement de négocier pour arriver à
quelque arrangement dont nous soyons tous d'accord
et qui termine Falfaire. » C'était précisément dans cet
accord, soit qu'il fût ou non officiellement délibéré,
que résidait le problème à résoudre; et en se défendant
de toute conférence et de tout protocole, le cabinet
français se repaissait d'une sécurité illusoire; l'absence
de ces formes diplomatiques n'atténuait en rien pour
lui la difficulté de la situation.
Toute sa politi(jiie reposr.it sur une triple confiance.
On comptait fernicnienf à Paris sur la persévérance de
NÉGOCIATIOXS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 29
Méhémet-Ali dans ses prétentions à la possession héré-
ditaire de la Syrie et sur son énergie à les soutenir par
les armes s'il était attaqué. On regardait les moyens de
coaction qui pouvaient être employés contre lui ou
comme absolument inefficaces et vains, ou comme gra-
vement compromettants pour la sûreté de l'Empire otto-
man et la paix de l'Europe. Enfin on ne croyait pas que
la Russie consentît jamais à abandonner efîectivement
son protectorat exclusif ou du moins prépondérant à
Constantinople. Fort de toutes ces confiances, le cabinet
français se prêtait volontiers à la vive pression de l'opi-
nion jiublique en faveur du pacha d'Egypte, et ne sen-
tait aucune impérieuse nécessité d'y résister.
J'avais pour mission à Londres d'obtenir du gouver-
nement anglais de grandes concessions au profit du
pacha, et pour armes dans ce travail la triple conjec-
ture que je viens d'indiquer sur les chances de l'avenir
en cas de lutte, et la nécessité de l'union permanente
de la France et de l'Angleterre pour maintenir l'inté-
grité de l'Empire ottoman et la paix de l'Europe.
Mon entrée en relation avec lord Palmerston fut
facile et agréable. Il me savait sincèrement attaché
aux intimes rapports de la France avec l'Angleterre,
et dès notre première entrevue il s'empressa de me
donner à cet égard, sincèrement aussi, je crois, les plus
fermes assurances : « Les intérêts supérieurs et domi-
nants des deux pays finiront toujours, me dit-il, par
dissiper les nuages qu'élèvent quelquefois, entre eux,
tantôt des faits accidentels, tantôt les efforts malveil-
30 CHAPITRE XXYIII.
lants de tels ou tels organes de la presse périodique.
Cependant, ajoula-t-il, ces nuages sont un mal réel; ce
mal s'est aggravé depuis une certaine époque, et, je
l'avoue, nous-mêmes, depuis le ministère de M. le
comte Mole, nous avons cru remarquer, dans le gou-
vernement français, une disposition moins amicale à
notre égard et quelque penchant vers d'autres alliés. »
Je repoussai cette supposition : « Les sentiments du
Roi pour l'Angleterre sont toujours les mêmes, lui
dis-je; il n'y a eu de modifié que sa situation en
Europe envers les puissances continentales. Par l'in-
fluence du temps, et surtout par suite des elTorts et
des succès du gouvernement du Roi pour le maintien
de Toidre et de la paix, la méfiance et, pour parler sans
détour, l'éloignement que ressentaient pour lui quelques-
unes de ces puissances se sont dissipés ou du moins
fort affaiblis; elles lui ont rendu justice et ont compris
de quelle importance était, pour l'Europe, son affer-
missement. Elles lui ont témoigné dès lors plus de
confiance et de bon vouloir, et il s'est trouvé plus rap-
proché d'elles, mais sans s'être, pour cela, éloigné de
vous. Son attachement à l'alliance anglaise est resté
aussi profond, aussi sincère que dans les premiers
temps, quoique plus libre et moins exclusif. Vous ne
pensez certainement pas, mylord, que, pour être unis
avec l'Angleterre, nous devions rester isolés en Europe
ou en mauvais rapports avec les autres États. — Non,
non, reprit lord Palmerston; nous ne sommes pas
jaloux à ce i)oint; mais tant de faits ont concouru pour
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 31
nous inspirer des doutes qu'il était difficile que nous n'y
vissions que des accidents. » Il passa alors en revue les
diverses questions, petites ou grandes, qui, depuis 1836,
en Europe, en Amérique, en Afrique, s'étaient élevées
entre les deux pays, et leur avaient été des sujets de
dissentiment ou d'inquiétude. Il insista particulière-
ment sur les obstacles que rencontraient, de notre part,
les négociations commerciales poursuivies par le cabi-
net anglais soit en Espagne, soit avec nous-mêmes. Je
saisis" volontiers cette occasion d'indiquer quelles
maximes dirigeaient et devaient, à mon avis, diriger,
en pareille matière, le gouvernement français : « Il y
a ici, mylord, lui dis-je, des faits impérieux auxquels,
de part et d'autre, nous devons nous résigner, des inté-
rêts essentiellement divers que, de part et d'autre, nous
sommes chargés de protéger et obligés de ménager. Le
gouvernement du Roi est disposé et décidé à faire tous
ses efforts pour amener, entre ces intérêts, les transac-
tions les plus équitables, et pour seconder, par l'appli-
cation des principes libéraux, le bien-être général des
deux pays; il vient de vous en donner une preuve dans
les négociations qu'il a acceptées et qui se poursuivent
pour la modification de nos tarifs mutuels. Mais le pro-
grès dans cette voie est difficile et doit être lent. Le
gouvernement du Roi est tenu de penser d'abord aux
intérêts actuels des manufacturiers français et de la
population ouvrière qui vit du travail qu'ils lui four-
nissent. Vous n'ignorez pas, mylord, qu'en France une
partie des propriétaires du sol, même sans s'associer à
3-2 CHAPITRE XXVIII.
aucune conspiration, à aucun projet de renversement,
restent encore, envers le gouvernement de Juillet 1830,
dans une disposition malveillante, et ne lui prêtent point
la force que cette classe de la société donne en général au
pouvoir. Une autre classe, celle des grands manufactu-
riers, maîtres de forges, négociants, s'est au contraire
empressée vers le gouvernement du Roi, et lui a apporté,
lui apporte en toute occasion, l'appui de son activité,
de son intelligence, de sa richesse, de son influence
sociale. Il est impossible que le gouvernement du Roi
ne porte pas, aux intérêts et aux sentiments de cette
classe et de la population qui se rattache à elle, un soin
très-attentif ; et ce n'est qu'après de scrupuleuses
enquêtes, des discussions approfondies et par des
démonstrations évidentes de l'intérêt général du pays
qu'il peut lui imposer des sacrifices et des efforts dont
elle reconnaisse la nécessité. »
Je ne laissai passer sans réfutation ou explication
aucun des griefs que lord Palmerston venait de rappe-
ler. Il n'insista sur aucun; aucune aigreur prolongée
n'avait percé dans ce petit résumé rétrospectif; il avait
plutôt voulu, au début de ses rapports avec moi, se
débarrasser de ses mécontentements passés que s'en
prévaloir pour l'avenir; et sa disposition me parut
exempte de toute arrière-pensée malveillante, mais
empreinte d'une certaine susceptibilité générale et de
quelque doute sur le bon accord futur et solide des
deux gouvernements.
Pas un mot ne fut dit, entre nous, ce jour-là, sur les
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 33
affaires d'Orient. Pressé d'aller à la Chambre des com-
munes et de préparer les documents qu'il avait à lui
communiquer à propos de la guerre de Chine, lord
Palmerston me demanda de remettre au surlendemain,
A mars, notre premier et sérieux entretien sur la grande
question qui était l'objet essentiel de ma mission.
Je me rendis chez lui le surlendemain, à une heure.
Je venais d'apprendre la chute du maréchal Soult à
qui j'avais adressé mes premières dépèches, et la for-
mation du ministère présidé par M. Thiers. Je dis en
entrant à lord Palmerston : « Je n'ai et ne puis encore
avoir reçu, mylord, sur les afftiires d'Orient et sur l'idée
que s'en forme le nouveau cabinet, aucune instruction
positive. — Tant mieux, me répondit-il, nous en cause-
rons plus librement sur la question même; nous avons
besoin de nous tout dire. — Je m'en féliciterai, mylord;
je ne suis pas un diplomate de profession; c'est au gou-
vernement intérieur de mon pays que j'ai pris quelque
part ; c'est l'état des esprits dans les Chambres et dans
le public que je désire mettre sous les yeux de votre
gouvernement. L'unanimité est grande chez nous sur
la question d'Orient; nos débats mêmes en témoignent;
j'ose dire que je sjrai en môme temps, auprès de vous,
l'organe des intentions du gouvernement du Roi et de
l'opinion générale du pays. Ce n'est i)as, mylord, que
le gouvernement du Roi se dirige, dans cette affaire,
d'après les préjugés publics et les prenne pour règle
de sa politique; il en est de fort accrédités, de fort
bruyants auxquels il est bien loin de s'associer. Vous
34 CHAPITRE XXVIII.
entendez sans cesse parler en Angleterre des préten-
tions ambitieuses, des vues d'agrandissement de la
France, et vous ne partagez certainement pas, à ce
sujet, toutes les craintes dont on vous assiège. Nous
aussi, mylord, nous avons nos méfiances populaires;
à nous aussi on parle sans cesse de l'ambition et des
projets d'agrandissement de l'Angleterre; elle veut
s'emparer de Candie, dominer seule en Egypte et
en Syrie. Le gouvernement du Roi sait fort bien que
ces rumeurs n'ont aucun fondement. Il est par-
faitement convaincu que votre gouvernement est trop
sage pour vouloir, en Orient, autre chose que le main-
tien de la paix et de l'ordre établi entre les Étals. Nous
regardons, mylord, l'intérêt français et l'intérêt anglais
dans cette question, je veux dire l'intérêt supérieur
et dominant des deux pays, comme semblables. Vous
voulez, nous voulons comme vous que l'Empire otto-
man subsiste et tienne sa place dans l'équilibre euro-
péen. Pour nous comme pour vous, c'est à Constanti-
nople qu'est la grande question ; c'est la sûreté et
l'indépendance de Constantinople que, vous et nous,
avons à cœur de garantir. Les événements ont élevé
en Egypte et en Syrie une autre question sur laquelle
on peut croire que nous ne sommes pas aussi una-
nimes; mais cette question nouvelle n'empêche pas
que celle de Constantinople ne demeure la question
première, essentielle. Ce sont les événements de Syrie
qui nous obligent à nous occuper de Constantinople;
mais c'est toujours à Constantinople qu'est, pour vous
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 35
comme pour nous, la grande affaire ; c'est toujours en,
vue de Constanlinople, et pour arriver à une bonne
solution de la question qui réside là, que toutes les
autres questions doivent être considérées et résolues.
Eh bien, mylord, pour que la question de Constanti-
nople soit résolue comme il convient à vous, à nous,
à la paix et à l'équilibre de l'Europe, il faut que la ques-
tion d'Egypte soit résolue pacifiquement, par un arran-
gement agréé du sultan et du pacha, et qui règle
définitivement, de leur aveu, leur situation réciproque.
Quel doit être cet arrangement, quelle délimitation ter-
ritoriale en résultera entre les deux rivaux, ce sont là des
questions graves sans doute, mais, à nos yeux, secon-
daires. Que le sultan ou le pacha possède telle ou telle
étendue de territoire, cela nous préoccupe peu ; ce qui
nous préoccupe beaucoup, c'est que l'Orient ne soit pas
livré aux chances d'un grand trouble, qu'on n'y mette
pas le feu en y employant la force. Pensez-y bien, my-
lord, consultez le passé; tout événement, toute secousse
en Orient compromet la sûreté et l'indépendance de
Constantinople en y favorisant les progrès de l'influence
que, vous et nous, souhaitons d'y restreindre. Tout
emploi de la force en Orient tourne au profit de la
Russie; d'abord, parce que c'est toujours la Russie qui
paraît sur cette scène avec les forces les plus considé-
rables; ensuite, parce que tout emploi de la force, toute
grande secousse amène des chances qu'il est impossible
de prévoir, et dont la Russie est, plus que toute autre
puissance, en mesure de profiter. Permettez -moi,
m CHAPITRE XXVIII.
fnylord, de vous adresser une question : je sais que
vous avez regardé l'arrangement conclu à Kutahié,
en 1833, comme mauvais, et je n'en veux pas discuter
en ce moment le mérite ; pourtant, si on eût pu, il y a
quelques mois, avant l'explosion de la nouvelle lutte
entre le sultan et le pacha, garantir la durée de l'arran-
gement de Kutaliié pour dix ans, pour le reste de la vie de
Méhémet-Ali, vous auriez, à coup sûr, accepté ce slalu
quo comme un bien réel, comme un gage de sécurité pour
l'Empire ottoman, et, par conséquent, pour l'Europe.
Pourquoi? Parce que ce qui importe avant tout à l'Eu-
rope, en Orient, c'est la paix, l'absence de tout ébran-
lement qui ouvre des perspectives et des chances à
l'ambition étrangère. »
Lord Palmerston, qui m'avait écouté jusque-là avec
une attention immobile, m'interrompit à ces i)aroles :
(c Le statu quo de l'arrangement de Kutahié était im-
possible, dit-il; l'ambition de Méhémet-Ali va toujours
croissant; il n'a jamais pu se contenir dans ses li-
mites.
— « Pardon, mylord; je ne doute pas que Méhémet-
Ali ne soit fort ambitieux; mais on ne peut, dans cette
dernière occurrence, le charger du tort de l'agression.
— « Oui, je sais qu'on dit cela en France, mais on se
trompe; c'est sur le territoire turc, non sur le territoire
égyptien que la bataille de Nezib a été livrée.
— « Il est vrai, mylord; mais le territoire égyptien
avait été préalablement envahi par les Turcs ; ils avaient
occupé plusieurs villages égyptiens ; Aïn-Tab, où ils
iNEGOCIATlONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 37
étaient d'abord entrés , est sur le territoire égyp-
tien.
— « Je ne crois pas, » dit lord Palmerston, et il alla
chercher une carte de Syrie sur laquelle nous eûmes
bientôt constaté qu'Aïn-Tab était sur la rive droite du
Sed-Jour qui faisait alors la limite des deux territoires.
Lord Palmerston éleva des doutes sur l'exactitude de sa
carte : « J'ai apporté, dis-je, une excellente carte de
Syrie, publiée naguère à Gotha, et dans laquelle Aïn-Tab
est aussi placé sur la rive droite du Sed-Jour. » Lord
Palmerston abandonna ce terrain de discussion : « Peu
importe, dit-il, que, ce jour-là, le sultan ou le pacha
ait été l'agresseur; dans leur situation réciproque, il
ne pouvait manquer d'y avoir un agresseur; comment
contenir un vassal ambitieux et un souverain irrité
ayant leurs armées en présence, sans frontières fortes et
bien précises? Ce qui vient d'arriver devait arriver et
recommencerait toujours. Nous aurions dû le prévoir
en 1833. Je l'ai dit alors et j'ai demandé qu'on prît
d'autres mesures que l'arrangement de Kutahié. Mais
nous avions ici d'autres atî.iires pressantes; le cabinet
n'a pas voulu. Nous avons eu tort. 11 ne faut pas que
nous retombions dans la même faute. Il faut que nous
prévenions le retour d'événements pareils à ceux dont
nous sommes si embarrassés. Le moyen, c'est de ren-
dre le sultan plus fort, le pacba plus faible, et de pré-
venir entre eux ce contact habituel, inévitable, qui
tente, à chaque instant, l'ambition de l'un et la ven-
geance de l'autre. Pour fortifier l'Empire ottoman, il
38 CHAPITRE XXVIU.
faut lui rendre une partie des territoires qu'il a perdus;
la Syrie est une province peuplée et riche; la Porte en
tirera des hommes et de l'argent; elle résistera alors
bien mieux au pacha qui, de son côté, aura bien moins
d'occasions et de moyens de l'attaquer.
— « Croyez-vous, mylord, que vous fortifierez réelle-
ment l'Empire ottoman en lui rendant plus de territoires?
Ne nous repaissons pas d'illusions; cet Empire n'est pas
mort, mais il se meurt; il tombe en lambeaux ; nous pou-
vons prolonger sa vie, mais non le ressusciter eflective-
ment. Vous ne lui rendrez pas, avec la Syrie, la force de
la gouverner et de la garder ; l'anarchie, le pillage, la
violence et l'impuissance turques reprendront posses-
sion de cette province, et vous serez responsable de son
sort; vous serez obligé tantôt d'y réprimer, tantôt d'y
soutenir les Turcs. Je suppose que vous ayez réussi; je
suppose Méhémet-Àli dompté, refoulé en Egypte, croyez-
vous qu'il se résigne et qu'il renonce à son ambition
que vous jugez si indomptable? Non, mylord; il a fait
ses preuves de persévérance et d'adresse ; il reprendra
ses desseins; il travaillera à reconquérir la Syrie. Les
moyens ne lui manqueront pas ; quand Méhémet-xVli
possède la Syrie, c'est le sultan qui y a des intelligences
et qui y fomente des rébellions; quand le sultan
la possédera, ce sera le pacha qui fomentera les
rébellions, rendra précaire la domination de son rival,
et ressaisira peut-être bientôt la sienne. Au lieu d'avoir
assuré la domination de la Porte, vous aurez au con-
traire échauffé la lutte, aggravé le trouble et pré[)aré
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 39
de nouveaux hasards dont la Russie sera, comme tou-
jours, la première à profiter.
— « Vous avez, me dit lord Palmerston, trop mau-
vaise opinion de l'Empire ottoman, et vous n'êtes pas
au courant de la disposition actuelle du gouvernement
russe. Un État qui est un cadavre, un corps sans âme
et qui tombe' en lambeaux, ce sont là des figures aux-
quelles il ne faut pas croire; qu'un État malade retrouve
des territoires pour y lever de l'argent et des hommes,
qu'il remette de la régularité dans son administration,
il se guérira, il redeviendra fort. C'est ce qui arrive
déjà en Turquie; le hatti-schériff de Reschid-Pacha
s'exécute; ses bons effets se développent. Et quant à la
Russie, soyez sûr que sa disposition à se concerter
avec les autres puissances sur les affaires d'Orient est
sérieuse. Je ne dis pas que le désir de nous diviser, vous
et nous, ne soit pour rien dans sa conduite; mais elle
désire aussi de ne pas rester en Orient dans la situa-
tion où elle s'est mise; son traité d'Unkiar-Sklélessi
lui pèse ; si des troubles éclatent en Turquie, si
Méhémet-AIi menace Constantinople , si la Porte ré-
clame le secours russe, aux termes du traité, l'empe-
reur Nicolas est décidé à l'exécuter; il croit que son
honneur le lui prescrit; mais cette nécessité ne lui plaît
point; il prévoit que, ni vous, ni nous, ne le laisserions
faire, et il ne veut pas engager cette lutte; il cherche
à se placer sur un terrain moins compromettant. Il est
de notre intérêt, du vôtre, de l'intérêt de l'Europe de
lui en faciliter les moyens. Saisissons cette disposition
40 CHAPITRE XXVIII.
de la Russie pendant qu'elle existe; profilons-en pour
ramener la question ottomane dans le droit public eu-
ropéen. Ce sera pour nous tous un grand avantage
d'avoir détruit, sans combat, ce protectorat exclusif
qui nous inspire de si justes méfiances, et d'avoir lié
par les traités la puissance qui voulait se l'arroger.
— «Je souhaite que vous ayez raison sur l'un et
l'autre point, m y lord ; je souhaite que l'Empire otto-
man retrouve de la force et que la Russie renonce à le
dominer en le protégeant. Mais l'abdication russe me
paraît bien douteuse, et quant à la restauration turque,
les dangers que court en ce moment l'Empire ottoman
sont plus pressants que ne seront prompts les remèdes
dont vous parlez. Dans les suppositions les plus favo-
rables, cet Empire ne sera de longtemps en état de se
suffire à lui-même, et quand de grands désordres inté-
rieurs lui imposeront de grands eCTorts, pendant long-
temps encore ce seront des forces étrangères, c'est-à-
dire des Russes qui viendront le protéger.
— « Quand les Russes viendront en vertu d'un traité
et au nom de l'Europe, le danger ne sera plus le même;
et le but une fois atteint, ils s'en iront.
f9 — « Je crois à la vertu des traités, mylord; je crois à
la loyauté des souverains; mais je crois aussi à l'em-
pire des situations, des passions et d'une politique
séculaire. Ce sera beaucoup sans doute que les Russes
sortent de Turquie après y être venus ; mais même
quand ils en seront sortis, ce sera un grand mal qu'ils
y soient venus. Et qui vous dit qu'ils en pourront
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 41
sortir promptemenl? Qui vous dit que la guerre, une
fois allumée en Syrie, ne durera pas plus longtemps
que vous ne l'aurez prévu? Le pacha a là une armée
considérable; il peut, même quand ses communications
par mer seront interrompues, la soutenir et la pourvoir
dans le pays même et par la voie de terre. Déjà, dit-
on, il en organise les moyens à travers le désert et la
Palestine; on parle de cinq mille chameaux réunis dans
ce dessein. Vous ne débarquerez pas en Syrie des
troupes anglaises; l'Autriche n'y enverra pas les sien-
nes ; contre toutes les difficultés de cette guerre, partout
où elle écl-itera, en Syrie comme dans l'Asie Mineure
et à Constantinople, ce seront des Russes qui seront
chargés de la soutenir.
— « Des troupes anglaises, non; nous n'en avons pas
à mettre là; des troupes autrichiennes.... eh, eh, on ne
sait pas, on ne sait pas. »
Je restais incrédule ; lord Palmerslon reprit : « D'ail-
leurs il ne serait peut-être pas nécessaire que des
Russes vinssent dans l'Asie Mineure ou en Syrie; on
pourrait débarquer en Egypte même, au cœur de la
puissance de Méhémet-Ali, un corps turco -russe; il n'a
là que de mauvaises troupes, des ouvriers; il faudrait
qu'il rappelât son armée de Syrie, » et lord Palmerston, ■
rouvrant sa carte, me montrait comment on pourrait
occuper la basse Egypte : « Mylord, lui dis-je, nous
avons fait cette épreuve; nous savons ce qu'elle exige
d'efforts et ce qu'elle fait courir de chances; vous n'au-
rez pas là une meilleure armée ni un plus grand capi-
42 CHAPITRE XXVIII.
taine que nous n'y avons eu en 1797. Mais permettez-
moi de revenir à la question même : pourquoi tous
ces efforts? Pourquoi faire courir à la paix de l'Orient,
à la sécurité de la Porte et de l'Europe, tant de hasards?
Pour refuser l'hérédité à un vieillard de soixante-
douze ans. Qu'est-ce donc que l'hérédité en Orient,
mylord, dans cette société violente et précaire, dans ces
familles nombreuses et désunies? L'histoire de Mélié-
met-Ali n'est pas un fait nouveau dans l'Empire otto-
man ; plus d'un pacha, avant lui, s'est élevé, a fait des
conquêtes, s'est rendu puissant et presque indépendant.
Qu'a fait la Porte? Elle a attendu; les pachas sont morts,
leurs fils se sont divisés, et la Porte a ressaisi ses terri-
toires et son pouvoir. C'est encore ici pour elle la meil-
leure chance et la conduite la plus prudente.
— « Ily a du vrai dans ce que vous dites là; l'héré-
dité n'aurait peut-être pas grande valeur. Pourtant
Ibrahim-Pacha est un chef habile, aimé de ses troupes,
meilleur administrateur que son père, dit-on; il a au-
près de lui des officiers capables, des Français. Nous
nous disons tout, n'est-ce pas? Est-ce que la France ne
serait pas bien aise de voir se fonder, en Egypte et en
Syrie, une puissance nouvelle et indépendante, qui fût
presque sa création et devînt nécessairement son alliée?
Vous avez la régence d'Alger; entre vous et votre allié
d'Egypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres
États de Tunis et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et
une partie de la côte d'Asie sur la Méditerranée, depuis
le Maroc jusqu'au golfe d'Alexandrette, serait ainsi en
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 43
votre pouvoir et sous votre influence. Cela ne peut nous
convenir. »
La discussion, en se prolongeant, pénétrait ainsi plus
avant; j'entrai sans hésiter dans sa nouvelle voie : « Vous
avez raison, mylord; nous nous disons tout, et nous pou-
vons bien librement nous tout dire, car nos paroles ne
disposent pas de l'avenir. Ce qu'il amènera peut-être un
jour, quelles nouvelles combinaisons d'États et de politi-
que pourront se former tout autour de la Méditerranée,
je n'en sais rien, ni vous, mylord, ni personne. Nous pou-
vons amuser notre esprit à (enter de le prévoir; mais
ce n'est certainement pas sur de telles hypothèses ni par
de tels pressentiments que notre politique doit aujour-
d'hui se régler. Le gouvernement du Roi ne manquera
jamais à ses devoirs envers les destinées de la France ;
mais il est convaincu que le grand intérêt français est
maintenant la durée de la paix, l'affermissement de
l'ordre européen, le développement régulier des divers
Étals contenus chacun dans ses limites. C'est là notre
politique, mylord; c'est aussi la vôtre; et, en vérité, je
ne comprendrais pas qu'en Orient nous n'agissions pas
de concert lorsque, en dehors ou au-dessus de toutes
les dissidences secondaires ou futures, nous y avons si
évidemment le même intérêt et le même dessein. »
Je m'arrêtai, et regardant fixement lord Paimerston :
« Permettez-moi, mylord, lui dis-je, de vous faire tout
simplement, à brûle -pourpoint, une question directe :
Y a-t-il, dans cette affaire, quelque chose de plus avancé
que nous ne savons? On a dit ailleurs, on a du moins
44 CHAPITRE XXVIII.
donné à croire que la négociation dont nous nous occu-
pons ici était presque conclue, et les moyens de coac-
tion à employer contre Méhémet-Ali presque réglés. Y
a-t-il à cela quelque chose de vrai? »
Lord Palmerston me répondit tout simplement : « H
n'y a rien, absolument rien de plus que ce que vous sa-
vez. » Il se leva, alla ouvrir un pupitre sur lequel il avait
l'habitude d'écrire debout, et il en rapporta deux pa-
piers : « Voici, me dit-il, deux projets d'arrangement,
de traité, si l'on veut, entre toutes les puissances, sur
cette affaire. Le premier est de moi; c'est une pure
ébauche, une simple rédaction de mes propres idées
que je n'ai pas même montrée à mes collègues. Le se-
cond est une ébauche analogue qui me vient des puis-
sances du continent. » Il ne me nomma p;is la puis-
sance; mais j'eus lieu de croire que cette seconde
ébauche était d'origine autrichienne. « Lisez-les toutes
les deux, » me dit-il. Il me lut effectivement le premier
de ces projets et je lus moi-même le second. Ils étaient
conçus, en principe, dans des systèmes différents : le
projet de lord Palmerston était un traité entre les cinq
puissances et la Porte ottomane; dans le second, les
cinq puissances ne traitaient qu'entre elles, et la Porte
recevait et acceptait leurs propositions. Cette différence
essentielle mise de côté, les deux projets ne différaient
pas beaucoup d'ailleurs; ils contenaient l'un et l'autre :
1° l'engagement des cinq puissances de garantir l'Em-
pire ottoman contre toute nouvelle attaque du pacha
d'Egypte et toute invasion au delà du Taurus; 2° le rè-
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 46
glement, dans ce cas, du mode d'occupation de Constan-
tinople et de la mer de Marmara; 3° enfin l'indication
des moyens à employer contre le pacha d'Egypte dans
le cas où il se refuserait aux injonctions du sultan et
des cinq puissances. Sauf l'emploi des flottes euro-
péennes pour intercepter les communications entre
l'Egypte et la Syrie, et pour seconder les insurrec-
tions locales ou les débarquements des forces turques
ou alliées, ces moyens de coaction étaient très-vague-
ment indiqués et aboutissaient à l'engagement de se
concerter de nouveau si des mesures plus actives deve-
naient nécessaires.
En lisant le paragraphe qui retirait la Syrie à Méhé-
met-Ali et ne lui accordait que l'hérédité de l'Egypte,
lord Palmerston me dit : « Passons; ceci est en litige. »
Là finit notre entretien. «Je suis fort aise, me dit lord
Palmerston, que nous ayons ainsi causé à fond de l'af-
faire; j'attendrai maintenant que vous en ayez rendu
compte au gouvernement du Roi et qu'il vous ait trans-
mis ses instructions. »
Quoique nouvellement arrivé à Londres et encore
imparfaitement instruit de la mesure des importan-
ces et des influences personnelles dans le cabinet et
le monde politique anglais, je savais que lord Palmer-
ston était bien réellement, dans les affaires étrangères,
le ministre efficace, et que c'était sur lui qu'il fallait
agir pour agir sur son gouvernement. Mais plusieurs de
ses collègues, lord Melbourne d'abord, chef du cabinet,
lord Lansdowne, lord John RusscU, lord HoUand se
46 CHAPITRE XXVIII.
préoccupaient vivement des questions de politique exté-
rieure, et exerçaient, à des titres divers, sur les résolu-
tions du ministère et sur l'esprit de lord Palmerston
lui-même, une assez grande action. J'avais, avec quel-
ques-uns d'entre eux, d'anciennes et bonnes relations
de société que je pris, dès les premiers jours, soin de
cultiver; mais je ne connaissais pas du tout lord Mel-
bourne ; je venais de le rencontrer pour la première fois
dans le salon de lady Palmerston ; il était naturel et
convenable que j'entrasse avec lui en rapport officiel et
en matière; je lui demandai et il me donna rendez-
vous chez lui le 8 mars. Je le trouvai bienveillant pour
la France et très persuadé que le bon accord des deux
pays leur importait également à l'un et à l'autre, soit
pour leur prospérité intérieure, soit comme gage de la
paix de l'Europe, leur intérêt commun. Étendu dans
son fauteuil à côté du mien, détournant la tête et pen-
chant vers moi l'oreille, parlant anglais et moi français,
chacun à notre tour et dans un dialogue régulier, in-
terrompu seulement par ses rires, lord Melbourne m'é-
coutait et me répondait avec ce mélange d'insouciance
et d'attention sérieuse qui indique une conviction libre
plutôt qu'une intention préméditée, et qui semble ap-
peler et autoriser un complet abandon. Je le mis au
courant de ce que j'avais dit d'essentiel à lord Palmer-
ston. Comme il insistait complaisamment sur les avan-
tages mutuels de l'alliance : « Convenez, mylord, lui
dis-je, qu'il serait étrange que cette bonne intelligence,
ce concert des deux pays n'eût pas lieu précisément dans
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 47
la question où leur intérêt dominant est évidemment
le même. Je comprends telle contrée, telle occasion où,
malgré notre alliance générale, nous pouvons avoir des
intérêts réellement divers ; mais il est clair qu'en Orient
nous sommes voués, vous et nous, aux mêmes craintes,
aux mêmes désirs, aux mêmes desseins, voués à vou-
loir que la paix se maintienne, que l'Empire ottoman
subsiste, et que la Russie ne s'en empare pas, soit maté-
riellement et par voie de conquête, soit moralement et
par voie d'influence. Je ne saurais donc assez m'éton-
ner si^, à propos de questions secondaires ou lointaines,
nous perdions en quelque sorte de vue notre commune
étoile, et si nous cessions de penser et d'agir ensemble
sur le théâtre même où nous y sommes le plus natu-
rellement appelés. A coup sûr, mylord, en ce cas, l'un
ou l'autre des deux cabinets se tromperait gravement, et
manquerait à sa vraie, à sa grande politique. Revenons
constamment, en traitant des affaires d'Orient, à cette
politique générale et permanente qui fait le fond de no-
tre situation et de notre intérêt; que ce soit, pour nous,
la pierre de touche de toutes les combinaisons, de
toutes les démarches. Je suis sûr qu'en définitive, vous
et nous, nous nous en trom^rons également bien. »
Lord Melbourne approuvait visiblement, et me répéta
plusieurs fois, dans le cours de la conversation : « Oui,
nous avons au fond le même intérêt, nous devons agir
de concert; il n'y a, pour nous, rien de bon à faire sans
vous. Mais croyez-vous possible, me dit-il en se pen-
chant vers moi, de laisser au pacha d'Egypte la Syrie
48 CHAPITRE XXVIII.
sans que la guerre qui vient d'éclater et les embarras
où elle nous jette recommencent sans cesse? Le pacha
voudra toujours s'étendre au delà de la Syrie ; le sultan
voudra toujours reprendre la Syrie. C'est une situation
qui n'est pas tenable; il faut que nous y mettions fin. »
Je repris tout ce que j'avais dit à lord Palmerston
pour lui démontrer que le retrait de la Syrie, loin de ré-
tablir entre le sultan et le pacha une paix durable, ne
ferait qu'envenimer la querelle et accroître en Orient
les chances de trouble : « Le sultan, dis-je, qui n'a pu
ni défendre ni reprendre la Syrie par ses propres for-
ces, sera hors d'état de la gouverner ; et l'Europe, qui
la lui aura rendue, sera sans cesse compromise et obli-
gée d'intervenir ou pour la lui conserver, ou pour la
protéger contre lui-même. 11 y a là des populations
chrétiennes que les Turcs vexeront, pilleront, opprime-
ront d'une façon intolérable; nous avons envers elles
des devoirs traditionnels; leurs souffrances, leurs cla-
meurs exciteront la sympathie européenne. L'admi-
nistration de Méhémet-Ali ne manque, dans cette pro-
vince, ni de force, ni d'une certaine équité religieuse ;
qu'elle reste entre ses mains; nous n'en entendrons
guère parler, et cette partie du moins de l'Orient jouira
d'un peu de paix et donnera à l'Europe un peu de sécu-
rité. »
Lord Melbourne m'écoutait avec une attention presque
curieuse, donnant de temps en temps à mes paroles un
assentiment marqué, m'adressant quelquefois des ques-
tions qui semblaient désirer une bonne réponse, et se
NÉC40CIATIOXS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 49
montrant animé d'un sincère désir de trouver le point
où nous pourrions nous accorder. Mais rien n'indiquait
qu'il entrevît lui-môme ce point d'union, et il semblait
plutôt rejeté dans une indécision favorable que ramené
à notre sentiment.
« Permettez-moi, mylord, lui dis-je en finissant, de
réduire la question à sa plus simple expression. De
quoi s'agit-il? D'accorder ou de refuser la possession
héréditaire de la Syrie à un vieillard de soixante-douze
ans, qui désire l'hérédité parce qu'il n'a maintenant rien
de plus à désirer, mais qui n'a, bien s'en faut, aucune
certitude de la transmettre etfectivement à sa famille,
et de fonder là une dynastie et un État. Si on la lui ac-
corde, si on lui propose une transaction qu'il puisse
accepter, on s'assure la paix en Orient tant qu'il vivra
et on court, après sa mort, les chances de cette confu-
sion, de ces querelles entre ses héritiers, de ces retours
vers le centre de la foi musidmane qui ont toujours ac-
compagné, dans l'Empire ottoman, la disparition de ces
grandes existences personnelles soudainement créées et
qui ont bien i)lus de brillants rayons que de fortes ra-
cines. Si on refuse à Méhémet-Ali la Syrie héréditaire,
si on entreprend de la lui retirer par la force, on sus-
cite en Orient de nouveaux troubles; on allume une
nouvelle guerre dont il est impossible de prévoir les
conséquences ni la durée, et qui aura pour résultat
d'accroître, dans ces contrées, la prépondérance de la
Russie, car de quelque façon qu'on s'y prenne, quelques
limitations qu'on y apporte, ce sera toujours par la pré-
50 CHAPITRE XXVIII,
sence russe, par des forces russes qu'il faudra accom-
plir ce qu'on aura résolu et soutenir ce qu'on aura
fait. »
Je m'arrêtai. Lord Melbourne, toujours enfoncé dans
son fauteuil, gardait le silence comme s'il écoutait en-
core. Puis il me regarda en souriant et sans me répon-
dre. Je le laissai l'esprit préoccupé et un peu troublé
dans son insouciance, mais pas sérieusement alarmé ni
convaincu. Je me heurtais contre les assurances de lord
Palmerston qui promettait à ses collègues une victoire
facile surMéhcmet-Ali et une large complaisance diplo-
matique de la Russie, avec peu de chances qu'on eût
besoin de lui demander, sur les lieux mêmes, un con-
cours actif et compromettant.
Parmi les collègues de lord Palmerston, lord Holland,
lord Lansdowne, lord John Russell et lord Minto étaient
ceux avec qui j'avais les relations les plus fréquentes et
les plus libres. Lord Holland, d'un esprit charmant,
d'un cœur généreux et d'un caractère aussi aimable que
son esprit, était l'ami déclaré de la France, l'hôte bien-
veillant des visiteurs français eff Angleterre, le partisan
persévérant de l'alliance des deux pays, et il se plaisait
à manifester, en toute occasion, ses sentiments. Il m'ac-
cueillit, et lady Holland autant que lui, avec l'empres-
sement le plus gracieux; je retrouve, dans une lettre
que j'écrivais le iî2 mars à Paris : « Lady Holland m'a
invité à dhier pour mercredi. J'étais engagé. Pour di-
manche. J'étais engagé. Je crois qu'il faudra attendre
leur retour à Kensinglon. Ils iront bientôt. Lord Hol-
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 51
land en meurt d'envie. Dans sa maison de Soulh-Slreet,
il a à peine une chambre. Il fait sa toilette dans la salle
h manger. Et pas un coin pour mettre des livres, des
papiers; il a tout son bagage dans un petit coffre qu'il
transporte dans la salle à manger, dans le salon, partout
avec lui. Lady Holland tient beaucoup à cette petite
maison, qui est, m'a-t-on dit, sa propriété personnelle. »
Dès qu'ils furent établis à Kensington, ce fut à HoUand-
House que j'allai "chercher et que je trouvai les plus
nobles plaisirs de la conversation et de la vie sociale.
Lord Lansdowne et lord John Russell étaient moins ex-
pansifs, mais également sincères dans leurs libérales et
bienveillantes dispositions envers la France : je dînais
avec eux, le 28 mars, chez lord Normanby; nous ve-
nions d'apprendre le vote favorable de la Chambre des
députés pour le cabinet de M. Thiers dans la question
des fonds secrets : « Eh bien, me dirent-ils tous deux
ensemble du ton le plus amical, il faut finir à présent
cette affaire d'Orient; il faut la finir de concert. » Les
whigs n'avaient point de chef plus considérable, plus
éclairé, plus honoré que lord Lansdowne; et lord John
Russell, par son inépuisable facihté et son infatigable
énergie, grandissait tous les jours dans son parti; le
vieux poëte Rogers l'appelait oiir Ullle giant (notre petit
géant). Une circonstance inattendue me donna avec lord
Minto un lien particulier : je rencontrai chez lui, un
soir, son beau-frère, sir John Roileau, que je ne con-
naissais point, mais qui vint à moi avec un empresse-
ment affectueux, me disant qu'il était issu d'un gentil-
02 CHAPITRE XXVm.
homme protestant français, parti de Nîmes après la
révocation de l'éditde Nantes, et réfugié en Angleterre,
où ses descendants avaient trouvé la prospérité avec la
liberté. Il avait, en partant, laissé dans sa patrie im de
ses frères en bas âge qui y avait continué sa famille, tou-
jours protestante et unie à la mienne par des liens de
parenté et d'amitié. Cette rencontre, qui me fut en 1840
une agréable surprise, est devenue pour moi et tous
les miens, en 1848, la source d'une "profonde et très-
douce intimité.
J'avais ainsi, dans le sein même du cabinet, des amis
qui désiraient sincèrement que ma négociation aboutît
à une solution pacifique des affaires d'Orient et au main-
tien de l'alliance entre nos deux pays ; mais ils tenaient
encore plus au succès de leur politique et de leur mi-
nistère; et je ne me faisais point d'illusion sur la valeur
de la bienveillance qu'ils me témoignaient et de l'appui
(ju'ils avaient l'air de me donner. J'écrivais le 7 avril
au duc de Broglic : « Il y a ici du progrès, et je le dis à
Tiiiers et à Rémusat; mais soyez sûr que j'en dis bien
autant qu'il y en a; lord Palmerston est excessivement
engagé, elle travail môme qui se fait dans uu sens con-
traire au sien l'engage quelquefois encore plus, car il se
défend. J'ai beau y mettre un soin infini, être extrême-
ment bien pour lui et avec lui, ne rien dire à personne
qu'après le lui avoir dit à lui-môme, m'abstenir de toute
pratique cachée, de toute conversation intempestive,
me refuser même quelquefois à la faveur que me té-
moignent les hommes qui ne sont pas de son avis; en
NEGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 53
dépit de tous mes ménagements^ il voit, il sent que l'at-
mosphère change un peu autour de lui, que des idées
différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé
s'élèvent, se répandent, et modifient ou du moins ébran-
lent les convictions et les desseins. Cela l'embarMsse et
l'impatiente. Quelquefois ébranlé lui-même, il travaille
à se raffermir. Il agit, il fait agir auprès de ses collègues
ébranlés. Si j'ai du temits, je ne désespère de rien;
mais aurai-je du temps? Rendez-vous bien compte de
ma situation : tout le monde est aux pieds de l'Angle-
terre; tout le monde offre de faire ce qui lui plaît; nous
seuls nous disons non, nous qui nous disons ses amis
particuliers. Et c'est au nom de notre amitié, pour
maintenir notre alliance que nous lui demandons de ne
j)as accepter ce que lui offrent tous les au 1res. Nous
avons raison; mais ce n'est pas connnode. »
« Ajoutez à cela les méfiances contractées depuis
([uatre ans, et qui sont profondes, plus profondes que
je ne soupçonnais. Et sachez bien que lord Palmerston
est influent, très-influent dans le cabinet, comme tous
les hommes actifs, laborieux et résolus. On entrevoit
souvent qu'il n'a pas raison; mais il a fait, il fait. Et
pour se refuser à ce qu'il fait, il faudrait faire autre
chose; il faudrait agir aussi, prendre de la peine. Bien
peu d'hommes s'y décident. »
En dehors du cabinet, parmi les whigs ses amis, la
f.iveur ne me manquait pas non plus, et j'avais, dans la
conversation, beaucoup d'alliés. Le plus illustre des
whigs, le clief du cabinet qui, neuf ans auparavant,
54 CHAPITRE XXYIir.
avait proposé et accompli la réforme parlementaire,
lord Grey revint à Londres quelques semaines après
mon arrivée. Je le rencontrai pour la première fois
chez lord Lansdowne. Sa figure, son accent, ses ma-
nières»me plurent infiniment ; la tête haute, l'air digne
et doux, le regard languissant mais prêt à s'animer si
quelque chose l'eût intéressé, des restes de beauté jeune
sous la tristesse et l'ennui de la vieillesse. Il me témoi-
gna le désir de me revoir et de causer avec moi :
« Nous ne devons pas nous séparer de vous, me dit-il ;
sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon. » Son
beau-frère, M. Ellice, membre très-actif de la Chambre
des communes, causeur très-spirituel et maître de
maison très-hcspitalier, s'empressait à me rendre tous
les bons offices qui pouvaient contribuer, pour moi, à
l'agrément de la vie de Londres ou au succès de ma
mission de bonne entente entre nos deux 'pays. Nous
nous promenions souvent ensemble. Il me conduisit
un jour à Putney, chez le gendre de lord Grey, lord
Durham, naguère ambassadeur à Saint-Pétersbourg,
puis gouverneur général des possessions anglaises dans
l'Amérique septentrionale, maintenant hors des alfaires
et malade à la mort: enfant gâté du monde, spirituel,
populaire, encore jeune et beau, blasé sur les succès et
irrité des épreuves de la vie. Nous causâmes de la
Russie, de l'Orient, du Canada; la conversation le rani-
mait un moment; mais il retombait brusquement dans
le silence, ennuyé même de ce qui lui plaisait, et su-
bissant avec une fierté triste et nonchalante la maladie
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. SS
qui le minait comme les échecs politiques et les cha-
grins domestiques qui l'avaient frappé. Il m'aurait vive-
ment intéressé si, dans son orgueilleuse mélancolie, je
n'avais reconnu une forte empreinte d'égoïsme et de
vanité.
Les torys ne m'accueillirent pas moins bien que les
whigs. Ces deux grands partis n'étaient pas alors aussi
désorganisés et effacés qu'ils le sont maintenant ; l'ar-
dente animosité suscitée par le bill de réforme s'était
[)OurtantTm peu calmée; les torys revenaient à la cour
où la reine recommençait à les inviter. Lord Melbourne
le lui conseillait avec une modération libérale, l'enga-
geant spécialement à bien traiter sir Robert Peel, « chef
d'un parti puissant, disait-il, et de plus fort capable et
fort galant homme, avec qui il fau!; que la reine soit
en bons rapports. » Il est, je crois, convenable et utile
pour un ambassadeur de se tenir en dehors des di-
visions de parti dans le pays où il réside, et de ne
pas accepter tous les petits jougs de société qu'elles
imposent; cette indépendance, exercée avec intelli-
gence et mesure , lui devient un gage d'influence
comme de dignité. Je reconnus bientôt que je pouvais,
sans inconvénient, me prêter au bon accueil des torys ;
dès mon arrivée, presque tous les hommes impor-
tants du parti étaient venus me voir; quelques jours
après, j'en rencontrai plusieurs à dîner chez sir Robert
Peel; j'entrai librement en relation avec eux. Lord
Londondcrry fut le seul que je m'abstins de visiter;
son langage contre le gouvernement de Juillet était
56 CHAPITRE XXVIII.
violent ; le général Sébastiani et personne de l'ambas-
sade française n'était allé chez lui. Je restai fidèle à
cette tradition.
Les représentants des puissances étrangères qui for-
maient à Londres le corps diplomatique avaient pour
moi, comme affaire et comme société, beaucoup d'im-
portance. Je n'y trouvai pas les deux principaux, le
prince Paul Esterhazy et le comte Pozzo di Borgo, am-
bassadeurs l'un d'Autriche, l'autre de Russie ; le pre-
mier était en congé à Vienne et le second malade à
Paris. Ils étaient remplacés, le prince Esterhazy par un
chargé d'affaires, le baron de Neumann, et le comte
Pozzo di Borgo par le baron de Brimnow, ministre de
Russie à Darmstadt, envoyé à Londres, comme je l'ai
déjà dit, en mission extraordinaire et spéciale pour les
affaires d'Orient. Parmi les grandes puissances conti-
nentales, la Prusse seule avait, en ce moment, à Lon-
dres un ministre titulaire, le baron de Bûlow, homme
d'esprit, éclairé, fort au courant des alfaires de l'Eu-
rope, plus libéral et plus bienveillant pour la France
qu'il ne voulait le paraître, mais préoccupé de sa santé
avec une inquiétude que tantôt il s'efforçait de cacher,
tantôt il affichait tristement; le vent, le brouillard, la
pluie, le soleil, le froid, le chaud, le monde, la solitude,
tout l'agitait, tout lui faisait mal; il était évidemment
dans un état nerveux pénible qui menaçait de devenir
et qui, plus tard, lorsqu'il fut ministre des affaires
étrangères à Berlin, devint en effet très-grave. Dès mon
arrivée à Londres, il vint me voir souvent, bientôt
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 57
presque amical et prenant plaisir à parler d'histoire, de
philosophie, de littérature aussi hien que de politique,
avec une étendue de connaissances et d'idées qui ne
manquaient ni de précision ni de finesse. Le baron de
Neumann était un serviteur confidentiel du prince de
Mettcrnich, intelligent, prudent, discret avec solennité,
évitant surtout de compromettre sa cour et lui-même,
et portant, je crois, bien autant de goût à mon cuisinier -
qu'à ma conversation. La relation du baron de Brùnnow
avec moi était plus significative et plus compliquée : seul
dans le corps diplomatique et contre l'usage, il ne vint
pas me voir pendant près de six semaines après mon
arrivée ; nous nous rencontrions dans le monde ; il se
fit préscnier à moi chez lord Clarendon, et le 17 mars,
au lever de la reine, il me présenta lui-même le fils du
comte de Ncsselrode; nous échangions quelques pa-
roles, mais toujours point de visite. Je rendais froideur
pour froideur, impolitesse pour impolitesse ; un soir,
chez lady Palmerston, je passai, à plusieurs reprises,
devant M. de Brïmnow sans le voir. Vers la fin de mars,
il commença à s'excuser, auprès de nos amis com-
muns, de n'être pas encore venu chez moi, donnant
pour prétexte, dit-il au baron de Biilow et à M. de
Bourqueney, qu'il n'avait à Londres point de caractère
bien déterminé ; il était toujours ministre de Russie à
Darmstadt; il regrettait l'embarras que cette circon-
stance avait mis dans nos rapports ; mais dès qu'il au-
rait présenté ses lettres de créance à la reine Victoria,
il viendrait me faire visite. Il me l'annonça lui-même
58 CHAPITRE XXVIIÎ.
le 8 avril, dans le salon d'attente du palais de Saint-
James, et il Tint en effet le lendemain s'acquitter, en-
vers moi, d'une politesse officielle que sans doute les
instructions de son maître lui avaient jusque-là inter-
dite. Frivole marque de l'humeur impériale.
Les représentants des autres puissances continentales,
le général Alava, ministre d'Espagne, M. Yan de Weyer,
ministre de Belgique, M. Dedel, ministre de Hollande,
le comte de Bjœrnstierna, ministre de Suède, le baron
de Blome, ministre de Danemark, le comte Pollon,
ministre de Sardaigne, me témoignèrent, dès les pre-
miers jours, un empressement amical ou curieux, et
prirent bientôt l'habitude de venir souvent s'entretenir
chez moi. Les représentants des grandes puissances
tiennent en général trop peu de compte de la diplomatie
de second ordre, et des informations comme de l'appui
qu'ils en pourraient recevoir. Peu engagés directement
dans les grandes questions du jour, et exposés à en su-
bir les conséquences plutôt qu'à y prendre une part
active, les agents des puissances secondaires sont des
spectateurs à la fois intéressés et impartiaux, attentifs
à observer les faits et libres d'esprit dans les jugements
qu'ils en portent. Le général Àlava était un loyal Espa-
gnol, aimé en Angleterre et point hostile ni méfiant
envers la France; M. Van de Weyer était un interprète
spirituel, discret et bien placé dans la société anglaise,
du roi Léopold et de sa pensée pohtique sur les affaires
européennes; M. Dedel représentait avec une franchise
et une convenance parfaites la vieille aristocratie repu-
NÉGOCrATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 59
blicainedela Hollande, toujours habile et digne, même
depuis qu'elle a cessé d'être puissante en Europe;
le comte de Pollon était un gentilhomme éclairé et
d'un esprit très-cultivé, libéral avec modestie. J'eus
constamment à me louer, pendant mon ambassade, de
mes rapports avec ces diplomates tranquilles, et leur
commerce m'éclaira plus d'une fois sans me compro-
mettre jamais.
J'informais avec soin mon gouvernement de tout ce
qui se passait dans ce foyer anglais de la politique euro-
péenne; je rendais à M. Thiers, et dans mes dépêches
officielles et dans mes lettres particulières, un compte
exact de mes observations, de mes conversations, de
mon attitude, de l'état des esprits, soit dans le cabinet,
soit dans le public, et des craintes comme des espérances
que je ressentais. Dès le 12 mars, quinze jours après
mon arrivée à Londres, en lui racontant mes pre-
miers entretiens avec lord Palmerston, je lui écrivis :
« Je suis maintenant convaincu que lord Palmerston
n'a aucun dessein de rien faire ni de rien décider avant
l'arrivée 4u plénipotentiaire turc; nous avons donc du
temps. Mais je dois faire observer dès aujourd'hui à
Votre Excellence que cet avantage deviendrait peut-être
un danger si nous nous laissions aller à supposer que,
parce qu'il ne se fait rien à présent, il ne se fera rien
plus tard, et que nous serons définitivement dispensés
de prendre une résolution parce que nous n'en sommes
pas pressés immédiatement. Plus j'observe, plus je me
persuade que le cabinet britannique croit les circon-
60 CHAPITRE XXVlll.
stances favorables pour régler les affaires d'Orient, et
veut sérieusement en profiter. Il aime beaucoup mieux
agir de concert avec nous; il est disposé à nous faire
des concessions pour établir ce concert. Cependant, si,
de notre côté, nous n'arrivions à rien do positif, si nous
paraissions ne vouloir qu'ajourner toujours et conver-
tir toutes les difficultés en impossibilités, un moment
viendrait, je pense, où, par quelque résolution sou-
daine, le cabinet britahniquc agirait sans nous et avec
d'autres, plutôt que de ne rien faire. Le temps peut
nous servir beaucoup pour amener ce cabinet au plaii
de conduite et aux arrangements qui nous paraissent
sages et praticables; mais si nous n'employions pas le
temps à marcher effectivement vers un tel résultat, je
craindrais fort, je l'avoue, qu'en définitive il ne tournât
contre nous. »
Quatre jours après, le 16 mars, au sortir d'un long
entretien avec lord Palmerston qui m'avait annoncé le
consentement de la Russie à l'admission du plénipoten-
tiaire turc dans la négociation et la prochaine arrivée de
ce plénipotentiaire, je dis à M. Thiers : « Ce sont là deux
faits graves, dont l'origine] est bien antérieure à mon
arrivée à Londres et qui modifient l'état de l'affaire. Il se
peut que ces deux faits soient entravés ou annulés par
quelque incident nouveau , et nous nous retrouverons
alors dans la situation d'attente où nous étions naguère.
Mais s'ils se réalisaient, comme lord Palmerston me l'a
dit, il pourrait arriver qu'au lieu de négociations pro-
longées, nous nous vissions bientôt en face de la solu-
NÉOOCTATIOXS SUR LES AFFAIRES DORIExNT. 61
tion et. de ses difficultés. » Et le lendemain, 17 mars,
dans ime lettre particulière, en appelant toute l'attention
de M. Tliiers sur ma dépêche du 16, j'ajoutai : « Il est
possible que nous puissions rentrer dans la politique
d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées, au
bout de laquelle nous entrevoyons, en Orient, le main-
tien du statu quo; mais il se peut aussi que les événe-
ments se précipitent et que nous nous trouvions bientôt
obligés de prendre un parti. Si cela arrive, l'alternative
où nous serons placés sera celle-ci : Ou nous mettre
d'accord avec l'Angleterre en agissant avec elle dans
la question de Constantinople et en obtenant d'elle,
dans la question de Syrie, des concessions pour Méhé-
met-Ali ; ou nous retirer de l'afTaire, la laisser se con-
clure entre les quatre puissances, et nous tenir à l'écart
en attendant les événements. Je n'affirme pas qae, dans
ce cas, la conclusion entre les quatre puissances soit
certaine; de nouvelles difficultés peuvent survenir; je
dis seulement que celte conclusion me paraît probable,
et que, si nous ne faisons pas la tentative d'amener
entre nous et l'Angleterre, sur la question de Syrie,
une transaction dont le pacba doive se contenter, il faut
s'attendre à l'autre issue et s'y tenir préparés. »
Ce n'était pas à M. Thiers seulement que j'exprimais
mes pronostics et mes in(juiétudes ; le général Baudrand
m'écrivait le 30 mars : « Le Roi m'a demandé hier si
j'avais reçu de vos nouvelles; sur ma réponse négative,
ce prince m'a dit : « Je vois que M. Guizot est bien
accueilli à Londres par les hommes de tous les rangs
62 CHAPITRE XXVIII.
de la société, et qu'il y jouit d'une juste considération.
J'espère que cette considération s'accroîtra encore ; je
trouve seulement que, dans ses dernières lettres au
président du conseil, M. Guizot paraît trop préoccupé
des dispositions de l'Angleterre qui lui semblent dou-
teuses envers nous. Il est enclin à croire que les mi-
nistres anglais traiteront, sur les affaires de la Turquie,
avec les puissances étrangères, sans nous. Soyez bien
convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront
jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les
autres puissances sans que la France soit une des parties
contractantes. Je voudrais que notre ambassadeur en
fût aussi convaincu que je le suis. » Je répondis sur-
le-cbamp au général Baudrand : « Je voudrais bien
avoir la même sécurité que le Roi vous a témoignée.
J'espère qu'on ne fera rien sans nous, et j'y travaille ;
mais ce n'est qu'une espérance et le travail est difficile.
La politique anglaise s'engage quelquefois légèrement
et bien témérairement dans les questions extérieures.
Dans cette affaire-ci d'ailleurs, toutes les puissances,
excepté nous, flattent les pencbants de l'Angleterre, et
se montrent prêtes à faire ce qu'elle voudra. Nous
seuls, ses alliés particuliers, nous disons non. Les autres
ne songent qu'à plaire; nous, nous voulons être rai-
sonnables, au risque de déplaire. Ce n'est pas une
situation bien commode, ni parfaitement sûre. On peut
y réussir avec de la bonne conduite et du temps ; je
crois qu'on aurait tort de s'y confier. Il faut toujours
craindre quelque coup fourré et soudain. »
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 63
M. Thiers ne se méprenait pas sur les périls de cette
situation ; il m'écrivait, le 21 mars :
« Si lord Palmerston veut absolument prendre une
mesure contre le pacha, avec trois cours du continent
au défaut de quatre, s'il en est ainsi, un peu plus tôt,
un peu plus tard, les propositions Brûnnow seront si-
gnées, sous une forme ou sous une autre. Cette situation
n'a été créée ni par vous ni par moi. Nous n'y pouvons
rien. » C'était à la note du 27 juillet 1839, par laquelle
les cinq grandes puissances avaient détourné le sultan
de l'arrangement direct avec le pacha, en lui promet-
tant leur accord et leur action commune, que M. Thiers
faisait remonter le mal : « A l'origine, m'écrivait-il le
16 juillet, on aurait pu tenir une autre conduite; mais
depuis la note du 27 juillet 1839, il n'est plus temps.
Vous pouvez juger maintenant si j'avais raison de dire
aux ministres du 12 mai que cette note était la plus
grande faute qu'on pût commettre. C'est l'ornière dans
laquelle le char a échoué, et de laquelle nous n'avons
encore pu l'arracher. » M, Thiers attribuait, je crois,
à cette note plus d'importance qu'elle n'en avait réelle-
ment; quand la France ne s'y serait pas associée, quand
la démarche européenne aurait été faite auprès de la
Porte, en juillet 1839, par quatre grandes puissances au
heu de cinq, elle aurait également empêché tout arran-
gement direct du sultan avec le pacha, et le concert
qui, en juillet 18i0, s'établit, sans nous, entre les quatre
autres puissances, aurait seulement commencé un an
plus tôt. Quoi qu'il en soit, M. Thiers entreprit de lutter
64 CHAPITRE XXVIII.
sans bruit contre les vices de la situation dont il héri-
tait, qu'il ne voulait pas accepter pleinement, et qu'il ne
croyait pas pouvoir répudier ouvertement. Dans cet
espoir, il me donna deux instructions principales : la
première, de gagner du temps, de dire que nous n'avions
point d'opinion absolue, point de parti pris, de discuter
les politiques diverses, de démontrer les inconvénients
de celle que lord Palmerston voulait faire prévaloir, et
de relarder ainsi toute résolution définitive; la seconde,
de me refuser à toute délibération commune avec les
quatre puissances, de n'avoir en quelque sorte de rap-
ports officiels qu'avec les ministres anglais, et de déga-
ger ainsi le gouvernement français des liens que la note
du 27 juillet 1839 lui avait imposés. Il s'appliquait à
bien établir qu'il ne négociait, sous main, entre la Porte
et le pacha, aucun arrangement direct, et que la France
ne manquait point aux obhgations de concert européen
qu'elle avait contractées; mais il espérait, qu'avec le
temps, sous le poids des périls et des embarras de la
situation, en présence des difficultés sans cesse renais-
santes du concert entre les cinq cours, le sultan et le
pacha finiraient en effet par s'arranger directement; ou
bien que, de guerre lasse, les puissances elles-mêmes se
résigneraient à accepter et à garantir, entre la Porte et
son vassal, le maintien du statu quo; ce qui éiait, à son
avis, la meilleure des combinaisons.
Cette politique avait le grave défaut d'être plus com-
pliquée et plus exigeante, au fond, qu'elle ne voulait le
paraître : elle marchait à son but i)ar de.? voies lentes el
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 65
indirectes; et ce but, s'il eût été atteint, eût été, pour les
quatre puissances, surtout pour le cabinet anglais, un
éclatant échec. Tout l'espoir de M. Thiers se fondait sur
la double confiance que Méliémet-Ali résisterait énergi-
quement à toute combinaison qui lui enlèverait la Syrie,
et que tous les moyens de coaction qu'on tenterait contre
lui seraient vains. Sa conviction sur ces deux points
était si profonde qu'il regardait la politique de lord Pal-
mer ston à l'égard de l'Orient comme une politique
d'aveuglement et de ruine : « On perdra ce qu'on veut
sauver, m'écrivait il ; on expose l'Empire turc à la dis-
solution par une incertitude prolongée, et l'Empire
égyptien à l'agression par des provocations impruden-
tes. » Et l'état des esprits en France, dans les Chambres
comme dans le pidîlic, mettait cette confiance du cabinet
français dans Méliémet-Ali bien à l'aise, car on lui faisait
un devoir de soutenir la cause égyptienne; la fortune
du pacha semblait un gage assuré de sa force comme
de son énergie; il avait frappé les imaginations; il
excellait à caresser les intérêts et les personnes. Il y
avait là une de ces illusions précipitées qui s'emparent
quelquefois des i)euples, et que l'expérience, la plus
rude expérience, peut seule dissiper.
J'avais encore ma part de cette illusion; je m'en mé-
fiais pourtant et je commençais à sentir vivement le fai-
ble de la politique que j'étais chargé de défendre. Je
m'efforçais de faire partager à mon gouvernement mon
impression en lui signalant, tantôt le péril prochain
d'une solution adoptée et imposée, sans nous, par le
66 CHAPITRE XXVIII.
concert des quatre autres puissances, tantôt le grave in-
convénient de notre tendance à laisser de côté les trois
puissances continentales pour ne traiter sérieusement
qu'avec l'Angleterre seule. En répondant le 16 avril à
la dépêche du li, dans laquelle M. Thiers me donnait
cette instruction, je lui dis : « Il y aurait plus d'incon-
vénient que d'avantage à faire, de la dépêche que Votre
Excellence vient de m'adresser, un usage officiel. Je
crois que, si j'en donnais communication, même par-
tielle et par simple voie de lecture, à lord Palmerstôn,
elle le porterait peut-être à des résolutions extrêmes,
comme contenant, non un refus de nous associer à des
conférences, ce qu'il ne demande point, mais un refus
de continuer à négocier de concert avec les quatre
puissances, par simple voie de conversation et dans
l'unique but de se mettre d'accord sur quelque arran-
gement. Lord Palmerstôn met, à ce concert, une extrême
importance; soit parce que son amour-propre y est en-
gagé, soit parce qu'il le regarde comme le seul moyen
de profiter de la disposition de la Russie à abandonner
le protectorat exclusif de Constantinoplc, et à prendre
simplement sa place dans le protectorat européen. Le
cabinet anglais ne demandera pas mieux, je pense, que
de nous voir traiter de cette grande affaire surtout avec
lui et par son entremise; la position qui lui est faite
par là lui convient, et nous pouvons, de notre côté, en
tirer parti. Mais la cessation de toute communication
sur la question d'Orient 'avec les trois autres puis-
sances continentales , l'abandon officiel de tout tra-
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 67
vail pour amener, entre elles et nous, un concert effi-
cace, embarrasseraient, irriteraient, non-seulement
l'Autriche et la Prusse qui se montrent en ce moment
bien disposées, mais peut-être le cabinet anglais lui-
même, et altéreraient la situation actuelle dans ce qu'elle
a de favorable. »
Notre situation en effet était alors en voie d'amélio-
ration. Beaucoup de gens, dans les Chambres et dans le
public anglais, se montraient de plus en plus frappés
du prix de notre alliance, de la nécessité de faire des
sacrifices pour la maintenir, et du danger que tout ar-
rangement conclu sans nous ne fût inefficace et ne tour-
nât au profit de l'influence russe. Je connaissais bien
les dissentiments intérieurs du cabinet, les efforts de
lord Holland pour que la politique anglaise se rappro-
chât de la nôtre, les incertitudes croissantes de lord
Melbourne, les hésitations naissantes de lord Lansdowne,
peut-être même de lord John Russell. Je savais que,
parmi les radicaux de la Chambre des communes et les
whigs les plus A'oisins des radicaux, l'idée de se sépa-
rer de la France pour s'unir à la Russie, et de risquer
une guerre en Orient et toutes les dépenses comme
toutes les chances de la guerre, pour arracher la Syrie
à Méhémet-Ali, inquiétait et choquait de plus en plus
beaucoup d'hommes influents. Mais si je me fusse hâté
d'intervenir dans ce travail, si j'eusse donné le moindre
prétexte à sup[)0ser que je voulais le fomenter pour
l'exploiter, non-seulement il se serait arrêté, mais il au-
rait probablement fait place à une réaction en sens con-
68 CHAPITRE XXVIII.
traire. Je crus donc devoir laisser le mouvement à son
cours naturel, et ne pas clierclier aie pousser trop "vite
ou à en profiter trop tôt. Je me tins fort tranquille ; je
n'allai avec personne au-devant de la conversation ; je
ne l'acceptai même pas toujours quand on me l'offrait,
et les occasions ne m'en manquaient pas. Le lundi
30 mars, j'étais au bal chez la reine. Lord Palmerston,
passant avec moi dans un salon voisin de la galerie de
Buckingliam-Palace , se montra clairement disposé à
entrer en conversation sur l'Orient. Je crus qu'il valait
mieux me tenir encore à l'écart, et le laisser aux prises
avec le travail purement anglais qui se faisait autour de
lui. Quelques bruits me revenaient pourtant qu'il pa-
raissait croire, ou cki moins qu'il afTeclaitde dire qu'on
avait tort de s'inquiéter, qu'on n'en serait pas réduit à
se séparer de la France, qu'au dernier moment, plutôt
que de rester seule, elle accepterait les arrangements pro-
posés. 11 ajoutait, me disait-on, que, pourvu que lord
Melbourne, lord John Russell et lui demeurassent bien
unis, ce résultat était assuré. Ces bruits prenaient
d'heure en heure plus de consistance. Il me parut dès lors
évident que lord Pahnerston lui-même était préoccupé
de la disposition des esprits et des dissentiments inté-
rieurs du cabinet; si je continuais à éluder plutôt qu'à
chercher la conversation avec lui, il m'attribuerait l'in-
tention formelle de diriger contre lui ce petit travail, et
en prendrait beaucoup de méfiance et d'humeur; le
moment était donc venu d'essayer d'attirer lord Pal-
merston lui-même dans le mouvement qui nous était
NEGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'OUIE.XT. 09
favorable, au lieu de paraître l'on exclure, et la légère
inquiétude qu'il ressentait toiu-ncrait peut-être à notre
profit si, après l'avoir laissé naître, je venais moi-
même la dissiper en reprenant avec lui la question
comme si son avis seul devait la décider; entîn il me
f)arut que le moment était venu aussi de bien mar-
quer de nouveau, conformément à mes instructions, la
limite de notre politique, et de ne laisser à lord Pal-
merston aucun espoir de nous entraîner dans la sienne.
Je lui écrivis donc, le l*"^ avril, que je désirais m'entre-
tenir avec lui, et ce même jour, vers quatre heures, je
me rendis au Foreign-Office où il m'attendait.
Nous causâipes d'abord, et trcs-amicalement, très-
confldemment, du cabinet anglais et de ce qui faisait sa
force réelle dans une situation sans cesse menacée et
en apparence si précaire. Lord Palmerston me parla
beaucoup de l'Irlande, de ses progrès dans les voies de
l'ordre et du bien-être général, de l'impossibilité absolue
de la gouverner comme on la gouvernait autrefois : « On
en est bien convaincu en Angleterre même, me dit-il,
plus convaincu qu'on n'en veut convenir; si le Parle-
ment était dissous, nous n'aurions rien à en craindre;
nous gagnerions quelque chose dans les bourgs et nous
ne perdrions pas dans les comtés. » Je remarquai cette
parole que rien n'avait provoquée, mais sans y attacher
grande importance; c'était l'expression d'un sentiment
et non l'indication d'un dessein.
Comme la conversation tombait : « M^lord, lui dis-je,
j'ai désiré causer avec vous, non que j'aie rien de nou-
70 CHAPITRE XXVIIT.
Veau à vous dire, non que je désire recevoir de vous
une réponse à ce que je pourrai vous dire; je vous prie
d'avance au contraire de ne pas me répondre. Mais au
moment où Nouri-Efendi vient d'arriver et où la négo-
ciation va recommencer, je tiens beaucoup à ce que
vous sachiez exactement ce que nous pensons, où nous
en sommes, ce que nous pouvons et ce que nous ne pou-
vons pas accepter. Vous m'avez fait l'honneur de me
témoigner quelque confiance; je serais désolé que vous
pussiez jamais me reprocher de vous avoir laissé un
moment dans le doute sur les intentions du gouverne-
ment du Roi. S'expliquer bien complètement, dire au
commencement ce qu'on dira à la fin, c'est, à mon avis,
la meilleure preuve de sincérité et le plus sûr gage de
bonne intelligence que se puissent donner des alliés. »
Lord Palmerston approuva fort; il était évidemment
bien aise de me voir rentrer avec lui en conversation;
il attendait curieusement ce que j'allais lui dire; je con-
tinuai :
« Eh bien, mylord, nous sommes convaincus que le
seul bon arrangement en Orient, le seul efficace, c'est
un arrangement pacifique, équitable envers les deux
parties, accepté librement par toutes les deux. Nous
sommes convaincus en même temps qu'un tel arran-
gement est possible. Et pour aller droit au fait, nous
pensons que si le pacha, en obtenant, toujours à titre
de vassal, l'hérédité de l'Egypte et de la Syrie, res-
tituait à la Porte Candie, les villes saintes et le district
d'Adana, ce serait là une transaction raisonnable, et que
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 71
la Porte devrait accepter. Remarquez bien, mylord, que
ceci n'est point de ma part une proposition, et que je
ne demande de la vôtre aucune réponse. Je ne veux que
vous dire bien nettement ce qui nous paraîtrait sage et
ce que nous pourrions appuyer. Au delà de ces limites,
nous ne voyons qu'impossibilité et danger. Toute ten-
tative de contraindre le pacha à rendre la Syrie est, à
nos yeux, d'abord inefficace, ensuite pleine de péril
pour l'équilibre et le repos de l'Europe, car elle ne peut
avoir que deux effets : le premier, d'allumer en Orient
la guerre civile; le second, d'y accroître l'influence
russe. Nous ne saurions donc nous y associer; et si, ce
qu'à Dieu ne plaise, une pareille tentative pouvait être
commencée, nous serions forcés, après avoir loyale-
ment dit à nos alliés ce que nous en pensons, de nous
tenir à l'écart, n'en acceptant, pour notre compte, ni
les embarras ni les périls. »
Lord Palmcrston m'écoutait avec une extrême atten-
tion et en silence. Je m'arrêtai un moment; il ne prit
point la parole; je repris : «Je vous le répète, mylord,
bien loin de vous demander une réponse, je désire que
vous ne me répondiez pas, et que vous veuilliez bien ré-
fléchir de nouveau, à part vous, sur cette grande affaire,
sur toutes les chances qui l'accompagnent et sur l'idée
que nous nous en formons. Toutes les fois que j'ai eii
l'honneur de vous en entretenir, vous m'avez paru
justement préoccupé du désir de rendre à l'Empire ot-
toman quelque ensemble, quelque force, pour qu'il fût
en mesure de servir lui-même, et par son propre poids.
72 ClIAl'ITKli XXVIir.
de barrière contre la Russie. C'est dans cette vue que
vous vous êtes montré si frappé de l'importance de re-
mettre entre les mains du sultan les villes saintes, seul
symbole du lien religieux dans un Empire où le lien
religieux est presque le seul qui subsiste encore. Ce que
vous m'avez dit à ce sujet m'a beaucoup frappé, et nous
croyons qu'en effet les villes saintes doivent être resti-
tuées au sultan. Mais cette restitution, mylord, ne signi-
fie rien si elle n'est qu'une apparence. En même temps
que vous remettrez au sultan le symbole de l'unité reli-
gieuse du mabométisme, il faut que vous rétablissiez
cette unité elle-même ; il faut que tous les musulmans
se retrouvent ensemble et agissent de concert. Or, si
vous prétendez enlever la Syrie au paclia, vous ferez
précisément le contraire; vous diviserez profondément
les musulmans ; vous mettrez entre eux la guerre civile.
Au moment même où vous rétablirez en apparence l'u-
nité religieuse de l'Empire turc, vous la détruirez en
réalité; vous rendrez au sultan les clefs d'un tombeau,
et vous lui ferez perdre les armées de son plus puissant
vassal. »
« Quel vassal que le pacba! s'écria lord Palmtfrston.
« Oui, mylord, un vassal très-ambitieux, sans doute,
et qui a besoin d'être contenu, mais qui a su aussi,
dans l'occasion, se contenir lui-même et prêter à son
suzerain un très-utile appui. Avec quelles troupes, avec
quels trésors le sultan a-t-il lutté contre l'insurrection
grecque? Avec les troupes et les trésors du pacba. C'est
le pacba qui a soutenu alors l'intérêt nmsulman. Et il
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 73
l'a soutenu loyalement^ énergiquement. Et si la Porte
a perdu la Grèce, c'est vous, c'est nous, mylord, c'est
l'Europe qui la lui a fait perdre, quand le pacha tra-
vaillait à la lui conserver. Ce que Méliémet-Ali fit dans
ce temps-là, il le ferait encore s'il était content de sa
situation et de ses rapports avec le sultan. Qu'un arran-
gement se fasse aujourd'hui qui satisfasse à ses justes
espérances tout en lui imposant, envers la Porte, de
justes devoirs, il remplira ses devoirs quand le jour en
viendra; il a prouvé qu'il savait le faire. L'Empire otto-
man aura retrouvé ainsi, en lui, un appui efficace, et
vous aurez vraiment rendu à cet Empire, dans les
limites et aux: conditions aujourd'hui possibles, l'unité
que vous lui souhaitez avec tant de raison. »
Lord Palmerston persista à combattre ces idées, qui
I)Ourtant le frappaient; il rechercha toutes les diifé-
rences qu'on pouvait signaler entre la situation de
Méhémet-Ali lors de l'insurrection grecque et sa situa-
tion en 1840. Il insista sur l'importance de la Syrie
pour l'Empire ottoman, non-seulement à cause des
ressources que cet Empire en pouvait tirer, mais parce
que, entre les mains du pacha, elle coupait les terri-
toires du sultan et ne lui laissait, avec ses provinces
orientales, que des communications difficiles et pré-
caires. Il reprit ses arguments habituels sur la nécessité
de relever la Porte et de ne pas consacrer les préten-
tions d'un vassal ambitieux. « Est-il donc impossible,
me demandait-il, de faire comprendre à la France que
là aussi est son grand et véritable intérêt? — La France
74 CHAPITRE XXVII [.
le croit, mylord, lui répondis-je, et il n'est pas néces-
saire de l'en convaincre; mais elle ne se forme pas,
nous ne nous formons pas la même idée que vous de
l'état des faits en Orient et des moyens d'y atteindre
notre but commun. Là est notre dissidence, et nous
donnerions beaucoup pour qu'elle cessât, car, au fond,
je ne me lasserai pas de le répéter, il n'y a de diversité
entre nous, en Orient, que pour des intérêts secon-
daires; le grand, le véritable intérêt est le même,
comme vous le dites, pour vous et pour nous. »
Arrivé à ce point, loin de rien faire pour soutenir la
discussion, je la laissai languir et tomber. De la part
de lord Palmerston, elle avait été molle et incertaine ;
tout en persistant dans sa politique, il se sentait dans
une situation un peu embarrassée et avec une convic-
tion un peu troublée. Il ne voulait ni adhérer aux idées
que j'exprimais, ni les écarter absolument. Il me savait
gré de la confiance amicale de mon langage, peut-être
même de la netteté de mes déclarations, et sans me
rien céder, il hésitait à m'opposer des déclarations éga-
lement nettes. Je n'eus garde de le jeter dans la polé-
mique, et je sortis le laissant, je crois, assez préoccupé
de notre entretien. Il ne m'avait rien dit qui m'auto-
risât à penser que ses intentions fussent changées ou
près de changer; mais depuis que nous discutions
ensemble cette grande affaire, c'était la première fois
que la possibilité d'un arrangement qui donnât à Méhé-
met-Ali Thérédité de la Syrie comme de l'Egypte en
ne rendant à la Porte que l'île de Candie, le district
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 75
d'Adana et les villes saintes, s'était présentée à lui sans
révolter son amour-propre et sans qu'il la repoussât
péremptoirement.
Je rendis compte immédiatement à M. Tliiers de cet
entretien; mais tout en lui faisant entrevoir des chances
plus favorables, je les trouvais moi-même si incertaines
que je m'empressai d'ajouter : « Je prie Votre Excel-
lence de ne pas donner à mes paroles plus de portée
qu'elles n'en ont dans mon propre esprit. Je la tiens
exactement au courant de toutes les oscillations, bonnes
ou mauvaises, d'une situation difficile, complexe, où
le péril est toujours imminent, et dans laquelle, jusqu'à
ce jour, nous avons plutôt réussi à ébranler nos adver-
saires sur leur terrain qu'à les attirer sur le nôtre. »
Le 7 avril au soir, je trouvai, en rentrant chez moi,
une note du plénipotentiaire turc, Nouri-Efendi, datée
du même jour et qui demandait la reprise de la négo-
ciation. Nouri-Efendi était ambassadeur ordinaire de
la Porte à Paris et venait à Londres en mission spéciale
et temporaire. « S'il est chargé de résoudre la question,
me disait M. ïhiers en m'annonçant son départ, nous
avons le temps de la réflexion, et nous ne serons pas
devancés par un résultat inattendu et précipité. Je dois
vous avertir qu'il m'a dit, à moi, qu'il n'avait ni pou-
voirs ni instructions. Il a insisté pour avoir, auprès de
vous, des recommandations très-vives ; il voulait, disait-
il, se diriger par vos conseils. J'ai accueilli tout cela
avec une politesse démonstrative, mais sans y compter
beaucoup. Cependant Nouri-Efendi, étant destiné à
76 CHAPITRE XXVIII.
retourner à Paris,, veut bien vivre avec vous. 11 est pos-
sible qu'il veuille notre faveur plutôt que celle de l'An-
gleterre. Vous pouvez donc tirer quelque parti de cette
circonstance. » La noie do Nouri-Efendi ne répondait
guère à cette attente : évidemment rédigée par un
Européen et probablement concertée, plus ou moins
directement, avec lord Palmerston, elle avait pour
principal objet de représenter la France comme étroi-
tement liée aux quatre autres puissances, et l'hérédité
de l'Egypte comme la seule concession que la Porte
voulût faire à Méhémet-Ali. Nouri-Efendi se déclarait
« muni de l'autorisation nécessaire pour conclure et
signer, avec MM. les représentants des cinq cours^ une
convention, laquelle aurait pour but d'aider le sultan
à faire exécuter cet arrangement; » et c'était à la note
du 27 juillet 1839 que le plénipotentiaire turc ratta-
chait sa demande, comme à la source et à la règle de
toute la négociation ^
Je répondis sur-le-champ à Nouri-Efendi par un
simple accusé de réception et en lui disant que je m'em-
pressais de porter sa note à la connaissance de mon
gouvernement. Deux jours après, j'étais allé voir lord
Palmerston pour d'autres affaires : « Eh bien, me dit-il
comme je sortais, nous avons tous reçu une note de
Nouri-Efendi.— Oui, mylord, je l'ai transmise sur-le-
champ à mon gouvernement. — Elle m'a paru assez
bien rédigée ; en tous cas, c'est un point de départ. »
1 Pièces historiques, N" II.
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 77
Je ne répondis rien. Le surlendemain, 12 avril, j'appris
h Holland-IIouse que les quatre plénipotentiaires d'An-
gleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, avaient,
non pas officiellement, mais de fait, concerté leurs
réponses, qu'elles étaient à pou près identiques, qu'elles
ne se bornaient point à un accusé de réception pur et
simple, et qu'ils regrettaient que la mienne ne fût pas
semblable à la leur, et qu'elle fût partie auparavant.
Je reçus, le lendemain matin, ce billet de lord Pal-
merston : « Mon cher ambassadeur, voici copie de la ré-
ponse que j'ai donnée n la note de Nouri-Efendi. N'est-ce
pas que vous répondrez à peu près dans le même sens? »
La réponse anglaise ne limitait pas expressément à
l'hérédité de l'Egypte, comme le faisait la note turque,
les concessions de la Porte à Méhémct-Ali ; mais elle
se rattachait également aux engagements prinjitifs et
communs des cinq puissances, déclarant que « le gou-
vernement britannique était prêt à concerter, avec
Nouri-Efendi, et d'accord avec les représentants d'Au-
triche, de France, de Prusse et de Russie, les meilleurs
moyens de réaliser les intentions amicales que ces
plénipotentiaires des cinq puissances avaient manifes-
tées, au nom de leurs cours respectives, à l'égard de la
Porte, par la note collective du 27 juillet 1839. »
J'avais, par ma réserve, bien pressenti les intentions
et ménagé la situation du gouvernement du Roi.
M. Thiers, en me répondant, jugea sévèrement la note
de Nouri-Efendi. Sa première impression fut de ne pas
prendre au sérieux un document dans Ic({ucl, sans
78 CHAPITRE XXVIII.
tenir aucun compte des incidents survenus dans la
négociation depuis le 27 juillet 1839, on se bornait à
reproduire purement et simplement une argumentation
si souvent et si victorieusement repoussée : « Comme
il serait superflu, me dit-il, de prolonger indéfiniment
un pareil débat, nous ne répondrons pas à la note dont
il s'agit. » Il reconnut bientôt que le complet silence
amènerait une rupture inopportune , et n'était pas
nécessaire pour assurer l'indépendance de notre poli-
tique; et je fus autorisé à répondre, le 28 avril, à
Nouri-Efendi par une note qui,, sans aucun rappel de
la note du 27 juillet 1839, sans aucun engagement col-
lectif, se bornait à déclarer que « conformément aux
instructions que j'avais reçues du gouvernement du
Roi, j'étais prêt à rechercber, avec les représentants
des cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse
et de Russie, les meilleurs moyens d'amener en Orient
un arrangement qui mît un terme à un état de choses
aussi contraire au vœu commun des cinq puissances
qu'aux intérêts de la Porte ottomane. »
Ni la demande ni les réponses ne faisaient faire en-
core à la négociation aucun progrès; mais le mouve-
ment y était rentré. Dès qu'on avait su Nouri-Efendi
arrivé à Londres, et avantla remise de sa note, le baron
de Biilow était venu me voir : « Tout ce que nous dési-
rons, m'avait-il dit, c'est que la France ne se sépare
pas des autres puissances dans cette affaire ; c'est pres-
que la seule instruction que j'aie reçue de mon roi. N'y
aurait-il pas quelque moyen terme qui mît à couvert.
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIEES D'ORIENT. 19
pour tout le monde, les anciens engagements, les situa-
tions personnelles, et qui pût devenir, entre le sultan
et le pacha, la base d'un arrangement pacifique? Il faut
chercher des combinaisons variées, quelques petites
concessions de plus, de l'une et de l'autre part, quel-
ques modifications dans la forme ou dans la qualifica-
tion de la domination du pacha, en un mot un terrain
un peu nouveau sur lequel nous puissions nous réunir. »
La même idée s'était laissé entrevoir dans la conver-
sation de quelques membres du corps diplomatique,
étrangers à l'affaire, mais qui m'en parlaient quelque-
fois. Je ne l'avais ni accueillie ni repoussée. Je m'étais
borné à redire, comme à lord Palmerston et à lord
Melbourne, que le gouvernement du Roi n'avait, quant
à la distribution des territoires et à la forme des domi-
nations en Orient, point de système personnel ni de
résolution irrévocable, et que son seul principe fixe
était le maintien de la paix par une transaction agréée
des deux parties. Après la note de Nouri-Efendi, les in-
sinuations devinrent plus précises et plus pressantes; le
baron de Bûlow revint me chercher : « Il ne m'appar-
tient pas, me dit-il, de rien proposer, de rien indiquer
même directement; mon gouvernement est, de tous, le
plus étranger à la question; mais il désire beaucoup,
beaucoup, qu'elle soit résolue de concert entre les cinq
puissances. Il y a des embarras ; il faut que ce qu'on
fera se rattache à la note commune du 27 juillet 1839,
et satisfasse, dans une certaine mesure, à ses promesses;
il faut que la dignité, que la situation de tous soient
80 CHAPITRE XXVIII.
ménagées^ et que chacun puisse accepter la transaction
sans se donner à lui-même un démenti. Pourquoi
n'accorderait-on pas, par exemple, à Méhémet-Ali l'iié-
rédité de l'Egypte et le gouvernement viager de la
Syrie? Voilà une transaction possible. Peut-èlre y en
a-t-il d'autres. Je répète qu'il ne m'appartient pas de
les proposer; mais il faut les chercher; nous finirons
par en adopter une. »
J'écoutais attentivement; je répondais d'une façon
générale et peu significative; M. de Biilow continua :
« Eh mon Dieu, l'hérédité même de la Syrie accordée
au pacha qui rendrait à la Porte l'Arabie et le district
d'Adana, cela môme ne serait peut-être pas impossible
si nous étions sûrs qu'en cas de refus du pacha, vous
serez effectivement avec nous pour l'obliger à en finir,
et que nous ne nous retrouverons pas dans la situation
où nous sommes aujourd'hui. La crainte de retomber
dans cette situation, même après avoir cédé, c'est peut-
être là ce qui embarrasse et retient le plus lord Pal-
merston. L'empereur de Russie répète sans cesse qu'il
ne met pas grande importance à telle ou telle distribu-
tion des territoires entre le sultan et le pacha, et qu'il est
prêt à accepter celle qui comiendra aux autres puis-
sances; mais que, lorsqu'une fois on aura décidé, la
décision doit être efficace, et qu'il ne veut pas s'exposer
au ridicule de l'Europe impuissante contre le pacha.
Et l'Autriche elle-même, quoiqu'elle n'ait aucun goût
pour les moyens de coaction, le jour cependant où l'on
se serait mis d'accord sur une transaction, l'Autriche la
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 81
voudrait efficace et lé dirait. Ne vous y trompez pas :
si nous étions sûrs que, l'arrangement une fois convenu,
les cinq puissances seront bien unies pour peser sur le
pacha de manière à le lui faire accepter, il est probable
que, sur l'arrangement même, nous serions plus fa-
ciles. »
Deux jours plus tard, le 15 avril, ce fut le plénipo-
tentiaire autrichien, le baron de Neumann, qui vint me
voir. J'étais sorti. 11 revint deux heures après, et me
confirma tout ce que le baron de Biilow m'avait dit de
ses dispositions. Il alla plus loin. Il me témoigna un vif
désir que des instructions positives m'arrivassent, et
que les autres plénipotentiaires pussent bien savoir
quel arrangement aurait décidément l'approbation du
gouvernement du Roi. J'allais prendre la parole; M. de
Neumann continua : « Nous regardons comme indis-
pensable, me dit-il, que le sultan ne reste pas dans
l'état d'humiliation et d'impuissance auquel il est ré-
duit, qu'il recouvre une certaine étendue de territoire,
qu'il obtienne des sûretés contre les nouveaux desseins
ambitieux que pourrait former le pacha , que les villes
saintes, par exemple, rentrent sous sa domination, que
(Candie lui soit rendue, que la restitution du district
d'Adana le remette en possession des défilés du Tau-
rus.... » Je continuais d'écouter; M. de Neumann s'ar-
rêta là : « Nous n'avons, quant à nous, dis-je alors,
aucune objection à cet arrangement ; nous le trouvons
raisonnable et nous pensons que, si la proposition en
était faite, le pacha devrait l'accepter. — Mais la propo-
8-2 - CHAPITRE XXVIII.
sition pourrait en être faite par la Porte elle-même,
reprit M. de Neumanii; c'est avec la Porte que nous
avons traité et que nous traitons; c'est à elle que nous
avons adressé ensemble la note du 27 juillet 4839; nous
ne connaissons que la Porte; nous sommes derrière
elle. Si le sultan proposait au pacha l'arrangement dont
nous parlons, en lui accordant l'hérédité de l'Egypte et
lui laissant la Syrie comme il la possède aujourd'hui,
les cinq puissances n'auraient rien à faire que de dé-
clarer qu'elles approuvent cette transaction et qu'elles
l'appuieront de concert. — J'ignore tout à fait, monsieur
le baron, lai dis-je, si le pacha se contenterait de gar-
der la Syrie comme il la possède aujourd'hui, et s'il ne
persisterait pas à en réclamer l'hérédité comme celle de
l'Egypte. Le gouvernement du Ptoi ne met, pour son
propre compte, que peu d'importance à la distribution
des territoires entre les deux parties ; mais il en met
beaucoup à ce que la transaction soit agréée de toutes
deux et demeure pacifique ; or rien ne nous autorise à
penser que le pacha soit disposé à céder sur l'hérédité
delà Syrie. »
M. de Neumann n'approuva et ne contesta rien à cet
égard; cependant son silence avait assez l'air de dire
que l'hérédité même de la Syrie n'était pas, à ses yeux,
une concession impossible à faire faire par la Porte si
du reste l'arrangement dont nous venions de parler
était approuvé et efficacement soutenu par les cinq
puissances. Il reprit : « Mon gouvernement désire au-
tant que le vôtre le maintien de la paix en Orient j il est
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 83
fort peu enclin à l'emploi des moyens de contrainte;
il en connaît, comme vous, les difficultés et les périls;
ce qui importe, c'est qu'il y ait arrangement, arrange-
ment efficace, et l'arraugement efficace ne peut avoir
lieu que si nous en tombons tous d'accord. L'empereur
mon maître et le roi de Prusse le désirent également.
Qu'une transaction agréée par vous soit donc proposée;
elle peut l'être de plusieurs manières ; nous serons fort
disposés à l'appuyer, et lord Palmerston lui-même y
sera amené. Soyez sur que la question est près de sa
maturité, et que le moment approche de s'entendre
définitivement. »
Peu après m'avoir fait ces ouvertures, les deux plé-
nipotentiaires allemands allèrent, avec le plénipoten-
tiaire russe, passer quelques jours à Stratfieldshaye, et
demander conseil au duc de Wellington dont l'opinion
avait toujours, auprès des cours de Vienne, de Saint-
Pétersbourg et de Berlin, beaucoup de poids. On m'avait
dit que le duc était assez vif contre le pacha d'Egypte
et favorable à l'emploi des moyens de contrainte. Il n'en
était rien; les conseils du duc de Wellington furent^u
contraire modérés; il dit aux plénipotentiaires conti-
nentaux que, dans l'arrangement à intervenir, [les
limites des territoires importaient assez peu, qu'il fallait
qu'il y eût un arrangement, un arrangement agréé des
cinq puissances, que toute séparation de l'une d'elles
serait un mal plus grave que telle ou telle concession
territoriale, et que c'était là surtout ce qu'il fallait
éviter. A leur retour de Stratfieldshaye, MM. de Neumann
84 CHAPITRE XXVIII.
et de Bûlow me témoignèrent les mêmes dispositions
qu'avant leur départ.
Dans ces entretiens des deux plénipotentiaires alle-
mands, rien ne m'avait indiqué s'ils avaient déjà parlé
à lord Palmerston des concessions dont ils me faisaient
entrevoir la possibilité, et s'ils l'avaient trouvé disposé
à s'y prêter. En rendant compte à Paris de leurs ouver-
tures, je demandai des instructions précises sur la suite
que j'y devais donner. Le cabinet ne vit dans ces
ouvertures qu'un symptôme de l'embarras et de l'iiési-
tation des deux puissances continentales qui voulaient
naguère encore imposer au pacha d'Egypte des condi-
tions si dures ; les perpétuelles tergiversations par les-
quelles avait été marquée, depuis un an, la politique
du cabinet de Vienne ne permettaient pas, m'écrivit-
on, d'attacher beaucoup de valeur à ce retour si incom-
plet vers des idées plus raisonnables, et le seul principe
auquel l'Autriche fût restée fidèle dans cette grande
question était évidemment la volonté absolue de ne pas
nous donner raison contre les autres cabinets, alors
même que nos intérêts étaient, au fond, d'accord avec
les siens. D'ailleurs les nouvelles de Constantinople don-
naient lieu de croire que les espérances que la Porte
avait fondées sur les négociations de Londres commen-
çaient à s'évanouir ; elle ne comptait plus guère sur
un prochain accord des puissances pour forcer Méhé-
met-Ali à abandonner ses prétentions ; et comme l'épui-
sement des ressources de l'Empire ottoman ne lui
permettait pas d'accepter un slatu quo indéfini, les
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 85
idées de conciliation et les chances d'arrangement direct
entre le sultan et le pacha regagnaient peu à peu du
terrain. Je ne fus donc chargé de donner aux tentatives
de la Prusse et de rAutriche aucun encouragement.
Mais des ouvertures à la fois plus limitées et plus
pressantes ne tardèrent i)as à m'arriver. Je reçus le
5 mai une nouvelle visite du baron de Neumann; il
venait, me dit-il, non pas m'apporter, sur les affaires
d'Orient, une proposition du cabinet autrichien, mais
me dire quelles étaient, dans la pensée de ce cabinet et
d'après les instructions qu'il venait d'en recevoir, les
bases sur lesquelles on pourrait s'entendre, et en faveur
desquelles il était prêt à insister de toute sa force
auprès de lord Palmerston, avec l'espoir de les lui faire
accepter. Ces bases seraient un partage de la Syrie entre
le sultan et le pacha ; partage dans lequel le pacha con-
serverait tout le territoire compris au sud et à l'ouest
d'une ligne partant de Beyrouth et allant rejoindre la
pointe septentrionale du lac de Tibériade, c'est-à-dire
la plus grande partie du pachalik de Saint- Jean d'Acre,
y compris cette place même, et presque jusqu'aux
frontières des pachaliks de Tripoli et de Damas.
C'était là une addition considérable à la concession
que, le 30 octobre 1839, lord Palmerston avait faite un
moment au générai Sébastiani, car cette première con-
cession ne comprenait ni la partie septentrionale du
pachalik de Saint-Jean d'Acre ni surtout cette place
même. Et sur notre hésitation à l'accepter, lord Pal-
merston s'était empressé de retirer son offre, évidem-
86 CHAPITRE XX VIII.
ment moins élendue que celle que le baron de
Neumann venait m'apporter.
Sans faire au plénipotentiaire autrichien aucune
observation, je lui demandai si ce serait à titre héré-
ditaire que ces territoires seraient concédés au pacha.
Il ne pouvait, dit-il, me répondre à cet égard avec
certitude; il y aurait là encore, auprès de lord Palmer-
ston, une grosse difficulté ; cependant il croyait qu'on
arriverait à la concession de l'hérédité, pour cette partie
de la Syrie comme pour l'Egypte. Il ajouta qu'il avait
fait, la veille, à lord Palmerston la même ouverture, et
que lord Palmerston l'avait engagé à m'en parler, disant
qu'il m'en parlerait aussi. Le baron de Neumann finit
par me dire que, si Méhémet-Ali n'acceptait pas cet
arrangement, l'Autriche, sans fournir aucunes troupes,
était disposée à unir son pavillon à celui de l'Angleterre
et de la Russie dans l'emploi des moyens de contrainte
maritime, et que lord Palmerston lui avait paru décidé
à pousser l'affaire jusqu'au bout, quand même l'Angle-
terre en resterait seule chargée.
Je vis lord Palmerston le surlendemain, et il me
parla le premier, en y adhérant positivement, de l'ou-
verture que le baron de Neumann venait de me faire.
L'abandon de la forteresse de Saint-Jean d'Acre à Méhé-
met-Ali lui coûtait évidemment beaucoup ; il s'en
dédommagea en me disant, ce que je savais déjà, que,
pour cet arrangement et si le pacha s'y refusait, l'Au-
triche consentait à concourir aux moyens de contrainte
en joignant son pavillon aux pavillons de l'Angleterre
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES D'ORIENT. 87
et de la Russie. Il me développa alors son plan de con-
trainte, qui consistait dans un triple blocus d'Alexandrie,
des côtes de la Syrie et de la mer Rouge. Il se montra
persuadé qu'un tel blocus, obstinément prolongé, s'il le
fallait, forcerait le pacha à céder, sans qu'il y eût aucune
nécessité de faire une campagne de terre et d'y employer
des troupes russes. Il était, me dit-il, très-décidé à
poursuivre vigoureusement ce moyen si les nouvelles
bases d'arrangement n'étaient pas acceptées. Je lis quel-
ques observations sans entrer en discussion. Au point
où l'affaire était parvenue, la discussion suscitait plus
d'obstination qu'elle ne pouvait résoudre de difficultés.
Le moment d'ailleurs était peu favorable ; je voyais lord
Palmerston à la fois vivement contrarié d'abandonner
Saint-Jean d'Acre et rendu très-confiant par l'adhésion
de l'Autriche à l'emploi des moyens de contrainte.
Je me bornai à persister dans le système que j'avais
jusque-là soutenu, en disant que j'avais déjà transmis
ces nouvelles ouvertures au gouvernement du Roi, que
j'attendais sa réponse, et que, dans tous les cas, il aurait
besoin de temps pour voir si le succès d'un tel arrange-
ment pouvait être amené par les voies pacifiques, qu'il
regardait toujours comme les seules praticables et
efficaces.
Le temps ne devait pas manquer au gouvernement
du Roi pour délibérer sur la résolution qu'il avait à
prendre. La Porte n'avait fait aller Nouri-Efendi de
Paris à Londres que pour prendre acte de l'admission
de son plénipotentiaire dans la négociation ; elle y
88 CHAPITRE XXVIII.
voulait avoir un agent plus capable et qui, venant de
Constantinople, fût mieux informé de l'état des affaires
en Orient et pût mieux éclairer les diplomates d'Oc-
cident sur les chances de succès de leurs diverses
combinaisons. On annonça l'arrivée prochaine de
Chekib-Efendi, l'un des plus intelligents confidents de
Reschid-Pacha. La question d'Orient fut ainsi quelque
temps suspendue; et d'autres affaires, beaucoup moins
graves mais d'un vif intérêt momentané, devinrent
pour quelques semaines, entre Paris et Londres, le
principal objet d'attention et de négociation.
CHAPITRE XXfX
NÉGOCIATIONS DIVERSES.
Querelle entre l'Angleterre et le royaume de Naples à propos
des soufres de Sicile. — Son origine et ses causes. — Légiti-
mité des réclamations du cabinet anglais et violence de ses
• actes. — Ouvertures que je fais à lord Palmerston pour la
médiation de la France — Il les accepte. — Instructions de
M. Thiers à ce sujet. — La. négociation se poursuit. — Oscilla-
tions du roi de Naples Ferdinand II. — Il se décide à accepter
la médiation de la France. — Doutes de lord Palmerston. —
Bonne issue de la négociation et arrangement définitif. —
M. Thiers me charge de demander la restitution à la France
des restes de l'empereur Napoléon enseveli à Sainte-Hélène.
— Mon sentiment à ce sujet. — Note que j'adresse le 10 mai à
lord Palmerston. — Le gouvernement anglais accède à la de-
mande.— Jfesures d'exécution à Paris et à Londres. — Chqix
des commissaires envoyés à Sainte-Hélène. — Mon interven-
tion à l'appui de la compagnie chargée de la construction du
chemin de fer de Paris à Rouen. — Tentative d'assassinat sur
la reine Victoria. — Démarche du corps diplomatique à Lon-
dres.— Mon dîner dans la Cité à Mansion-House. — Dîner anni-
versaire de l'Académie royale pour l'encouragement des
beaux-arts. — Discours que j'y prononce et accueil que j'y
reçois.
Quelques semaines après mon arrivée à Londres, le
bruit se répandit que la guerre était près d'éclater entre
l'Angleterre et le royaimie de Naples. On ne savait pas
bien pourquoi cette guerre, ni dans quelle mesure elle
était probable ; on parlait des soufres de Sicile, des obs-
tacles apportés par le roi de Naples à leur libre exporta-
tion, du dommage qui en résultait pour le commerce
■90 CHAPITRE XXIX.
anglais ; mais aucun acte connu, aucune déclaration
publique du cabinet britannique ne donnaient lieu de
croire que la guerre pût naître de cette cause; et les
préparatifs militaires bruyamment ordonnés à Naples
semblaient hors de toute proportion avec la question
et le péril ; toutes les côtes du royaume devaient être
mises en état d'armement; un camp se formait près de
Reggio; une levée en masse de la réserve était pres-
crite ; dix à douze mille hommes recevaient l'ordre de
partir pour la Sicile; le roi Ferdinand lui-même était,
disait-on, sur le point de s'embarquer pour aller veiller
en personne à la défense de l'île. On ne s'expliquait pas
de telles alarmes; les journaux anglais les mieux infor-
més y cherchaient d'autres motifs que l'affaire des
soufres ; selon le Morning Chronicle, qui |:)assait alors
pour dévoué à lord Palmerston, les mesures napoli-
taines devaient être attribuées à h. probabilité d'une
rupture avec le bey de Tunis plutôt qu'à la crainte
d'hostilités de la part de l'Angleterre. L'incertitude était
si grande à Londres que je cherchais des informations
à Paris : « Je demande ici à tout le monde, écrivais-je,
des nouvelles de cette guerre; personne ne me répond;
personne ne semble en rien savoir; pas plus les minis-
tres que les autres; et ils ont vraiment l'air de ne pas
me répondre parce qu'ils ne savent pas. Du reste c'est
bien de ce temps et de ce pays-ci d'avoir deux guerres
sur les bras, l'une en Chine pour des pilules, l'autre à
Naples pour des allumettes. »
Je reçus, sous la date du 29 mars ISiO, une lettre de
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 91
M. d'Haussonville, alors chargé d'affaires de France à
Naples, qui me donna, sur la question et sur la situa-
tion, des notions plus complètes et plus précises. Jus-
qu'en 1838, l'exploitation et le commerce des soufres de
Sicile avaient été parfaitement libres ; beaucoup de né-
gociants français et anglais s'y étaient engagés; plu-
sieurs Anglais avaient même acheté ou pris à bail en
Sicile des mines de soufre [solfatare), et étaient deve-
nus propriétaires ou fermiers exploitants aussi bien que
commerçants; la fabrication de la soude artificielle,
d'abord enFrance, puis en Angleterre, avaitiait prendre
à ce commerce un rapide développement; pour la
France seule, l'importation des soufres siciliens s'était
élevée, de 53C,G28 kilogrammes en 1815 à 18,578,710
kilogrammes en 1838. Des intérêts considérables s'étaient
ainsi formés, plus considérables encore pour l'Angle-
terre que pour la France. En même temps des abus
s'étaient introduits, surtout dans l'exploitation des
soufres; des plaintes s'élevaient de la part des petits
propriétaires de mines de soufre dans l'intérieur de
l'île. Aucun droit n'avait été jusque-là perçu sur l'ex-
ploitation de cette denrée. Le roi Ferdinand II crut
pouvoir à la fois apaiser les plaintes, réformer les abus
et assurer au trésor de l'État napolitain un revenu con-
sidérable en concédant à une compagnie française de
Marseille, sous certaines conditions et moyennant une
redevance annuelle de -400,000 ducats \ le monopole,
1 1,700,000 francs.
92 CHAPITRE XXIX.
un peu déguisé mais réel au fond, du commerce des
soufres de Sicile. Ce contrat, passé le 9 juillet 1838 et
qui dérogeait aux maximes les plus élémentaires de
l'économie politique et commerciale, devint aussitôt,
de la part de l'Angleterre, et même un peu aussi de la
France, l'objet des réclamations les plus vives. Deux
chargés d'affaires anglais, M. Kennedy etM.Mac-Gregor,
demandèrent, à plusieurs reprises, l'abolition du mo-
nopole. Après beaucoup de consultations et d'hésita-
tions, le roi de Naples la promit pour le l"^' janvier 18i0.
Le prince de Cassaro, son ministre des affaires étran-
gères, y engagea sa parole. Le 1^' janvier venu, le mo-
nopole continua. D'après l'ordre de lord Palmerslon, et
par une note plus fondée en droit que convenable dans
les termes, M. Kennedy réclama l'exécution de la pro-
messe qu'il avait reçue, c'est-à-dire l'annulation du
contrat passé avec la compagnie Taix et l'abolition du
monopole. La promesse fut rehouvelée et demeura en-
core vaine. Dans les premiers jours de mars, M. Temple,
ministre d'Angleterre à Naples et frère de lord Palmer-
ston, revint à son poste après une longue absence et
réclama de nouveau, par une note dure, l'abolition du
monopole et une indemnité pour les négociants anglais
qui en avaient souffert. Le roi Ferdinand, plus touché
de l'offense qu'il recevait que de la promesse qu'il avait
faite, déclara qu'il ne céderait point aux exigences an-
glaises, et ordonna au prince de Cassaro de notifier à
M. Temple son refus pércmptoire. Le prince de Cassaro,
homme d'honneur et de sons, donna sa démission et
NÉGOCIATIONS DIVEltSES. 93
partit pour Rome, à demi exilé. M. Temple, en vertu
des instructions de lord Palmerston, transmit aussitôt à
l'amiral sir Robert Stopford, qui commandait les forces
maritimes anglaises dans la Méditerranée, Tordre d'en-
voyer, dans les eaux de Naples et de Sicile, des bâti-
ments de guerre chargés de saisir tous les navires
napolitains qu'ils rencontreraient, et de les emmener à
Malte, où ils seraient retenus jusqu'à ce que les pro-
messes du roi de Naples fussent exécutées et les récla-
mations de l'Angleterre satisfaites. Dans la première
quinzaine d'avril, ces représailles étaient en plein exer-
cice, et le roi de Naples, redoutant des coups encore
plus graves, prenait toutes les mesures militaires que je
viens de rappeler.
Me trouvant le 5 avril au Forcitig-Office, je demandai
à lord Palmerston quelques détails sur cette singulière
querelle dont les journaux commençaient à faire grand
bruit, et dont personne, parmi les gens les mieux infor-
més, ne me paraissait à peu pr^s rien savoir. Lord Pal-
merston me fit alors un long récit des faits que je viens
de résumer, et arrivant à la dernière phase de l'afTaire :
« Quand j'ai vu, me dit-il, que le roi de Naples, au lieu
d'accorder ce qu'on lui demandait et ce qu'il avait pro-
mis, prenait des mesures défensives, j'ai envoyé à mon
frère un courrier porteur d'une note à communiquer
au gouvernement napolitain ; et si, dans quinze jours,
ce gouvernement n'a pas donné une réponse satisfai-
sante, moft frère enverra immédiatement à l'amiral
Stopford des ordres en vertu desquels Tamiral exercera
94 CHAPITRE XXIX.
des représailles qui, j'espère, seront efficaces. » Et
comme j'avais l'air de ne pas bien comprendre ce que
pouvaient être ces représailles, « l'amiral saisira des
bâtiments napolitains, me dit lord Palmerston, et nous
verrons après. »
Les réclamations du cabinet britannique étaient fon-
dées; il y avait là des intérêts anglais gravement lésés
et des promesses napolitaines étrangement méconnues.
Mais il n'y a point de si bonne cause que de mauvais
arguments et de mauvais procédés ne puissent gâter, et
qui n'en reçoive une fâcheuse apparence. Au lieu de
fonder uniquement leurs réclamations sur le dommage
qu'avaient soulTert leurs nationaux et sur les promesses
qu'avait reçues leur gouvernement, les agents anglais
prétendirent que le monopole des soufres était une
violation flagrante du traité de commerce conclu le
26 septembre 1816 entre l'Angleterre et le royaume de
NapleSj et ils soutinrent leurs prétentions avec une ar-
rogance qui rendait, pour le roi de Naples, les conces-
sions plus amères et plus difficiles. En principe, l'ar-
gument puisé dans le traité du 26 septembre 1816 ne
valait rien; et les jurisconsultes anglais, sir Frédéric
Pollock et le docteur Phillimore, consultés par la cou-
ronne, le reconnurent avec une honorable loyauté; ils
déclarèrent, d'une part, que d'après les maximes géné-
rales du droit des gens, un souverain avait pleinement
le droit de prendre, dans ses États, des mesures sem-
blables au monopole en question, à moins que, par des
stipulations conclues avec d'autres souverains, il n'eût
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 95
expressément renoncé à ce droit; d'autre part, que le
traité du 26 septembre 1816 ne contenait aucune stipula-
tion semblable, et n'était ainsi point violé par le monopole
décrété à Naples en 1838. En fait, la dureté hautaine
des agents anglais, 'dans leurs conversations comme
dans leurs notes, avait été choquante : « Il faut en finir
avec ce roitelet, » disaient-ils ; et les mesures prises par
le cabinet à l'appui de ce langage, quoique naturelles
et probablement les seules efficaces, avaient été si inat-
tendues qu'elles étaient regardées en général comme
excessives, et que le roi de N iples, eût-il tort au fond,
semblait autorisé à défendre, comme il le faisait, sa sou-
veraineté et sa dignité. On disait partout qu'il y avait
peu de vraie fierté à être si rude envers les faibles, et
que, si le cabinet anglais avait eu ce différend avec la
France ou les États-Unis d'Amérique, il y eût apporté
plus de ménagements. Lord Palmerston lui-même avait
le sentiment de cette situation et en était uti peu em-
barrassé. Ayant eu occasion d'aller le voir le 10 avril, je
lui parlai de l'état intérieur du royaume" de Naples et-
des conséquences que pouvaient amener les récentes
mesures du cabinet, conséquences bien plus graves et
tout autres, à coup sûr, qu'il ne voulait. Lord Palmer-
ston me raconta de nouveau toute l'affaire, avec un dé-
sir marqué de me prouver qu'il n'avait aucun tort, qu'il
n'avait pu faire autrement, qu'au fond le roi de Naples,
malgré ses promesses répétées, ne voulait pas abolir le
monopole des soufres, et que, de son côté, le gouver-
nement anglais ne pouvait ni laisser sans protection des
96 ' CHAPITRE XXIX.
intérêts anglais si considérables, ni souffrir qu'on ne lui
tînt pas les paroles qu'on lui avait données. Il me fut
clair que, malgré sa persévérance dans ses résolutions,
lord Palmerston était assez inquiet de celte affaire, du
retentissement qu'elle avait en Europe, de l'ébranle-
ment qu'elle pouvait causer en Italie, et qu'il n'avait
nulle envie d'être forcé de la pousser jusqu'au bout.
J'insistai sur les périls de cette situation, sur l'état
des esprits en Sicile , l'irritation personnelle du roi
de Naples, les complications si faciles en Europe ; je
rappellai que, sur la question des soufres et à son ori-
gine, le gouvernement français soutenait des intérêts
analogues à ceux du cabinet anglais et avait agi de
concert : « Je le sais, me dit lord Palmerston; aussi ne
demandons-nous pas mieux que de marcber toujours
avec vous. Pouvez-vous nous aider à finir cette affaire,
et comment? — Mylord, lui dis-je, le mot de médiation
est peut-être trop gros pour la circonstance, et je n'ai
absolument aucune instruction à ce sujet; mais je suis
sûr que le gouvernement du Roi emploierait volontiers
ses bons offices pour mettre fin à une querelle qui pour-
rait avoir de si factieux résultats. — Eh bien, que votre
gouvernement emploie en effet dans ce sens ses bons
offices, son influence, son intervention; nous les accep-
terons et nous en serons fort aises. Ce qui est fait est
fait. Aidez-nous à obtenir justice. En attendant, nous
ne ferons rien de plus; nous ne donnerons point d'ordres
nouveaux. Nous ne demandons pas mieux que de finir
l'affaire à l'amiable et de vous en avoir l'obligation. »
NÉaOCIATIONS DIVERSES. 97
Je rendis compte sur-le-champ à M. Tliiers de cet
entretien : « Je n'ai fait^ lui dis-je^, aucune proposition,
ni pris, au nom du gouvernement du Roi, aucun engage-
ment ; mais au moment où lord Palmerston se montrait
empressé d'accepter l'intervention de la France, il m'a
paru convenable et utile d'accepter à notre tour son
empressement. Le gouvernement du Roi trouvera peut-
être, dans ce caractère, sinon de médiateur officiel, du
moins d'intermédiaire officieux, les moyens d'arranger
un différend plein de périls. En tout cas, il nous con-
vient, je crois, plus que jamais de monti er l'Angleterre
unie à nous, s'entendant avec nous, et recherchant,
dans ses propres embarras, nos bons offices. J'ai donc
saisi sans hésiter l'occasion qui s'en offrait. Le gouver-
nement du Roi donnera à ces ouvertures la suite et le
tour qu'il jugera convenables. Je i)rie seulement Votre
Excellence de vouloir bien appeler promptement, sur
cet incident', Tattention du Roi et de son conseil, car
lord Palmerston m'ayant dit de lui-même qu'il sus-
pendrait toute mesure nouvelle, il importe que je puisse
lui apprendre bientôt ce que pense et croit pouvoir
faire le gouvernement du Roi. »
La réi)onse du cabinet français ne se fit pas attendre;
M. Thiers m'écrivit le 12 avril : « Dites à lord Palmer-
ston que, dépliant donner preuve à l'Angleterre de
noire bonne volonté, nous lui offrons d'intervenir, de
la manière suivante, dans la question de Naples. Nous
serons médiateurs ou négociateurs, comme on voudra
nous appeler; mais on déclarera au prince de Castel-
T. V. 7
1)8 CHAPITRE XXIX.
cicala, qui part de Paris pour Londres sous trois jours,
que c'est la France à laquelle esl confié le soin de traiter
relativement au différend survenu. Si en effet il y avait,
sur cette question, négociation à Naples, négociation à
Paris, négociation à Londres, notre rôle serait des plus
ridicules ; l'arbitrage ne serait pins qu'une confusion.
(1 faut que la France soit seule chargée de traiter. Cela
fait, nous signifierons au roi de Naples que l'Angleterre
nous a chargés du soin de négocier cet arrangement,
et que nous l'invitons à nous en charger aussi. Pour le
décider à nous accepter comme intermédiaires, il faudra
que nous soyons munis d'une faculté, celle de suspendre
les hostilités contre le pavillon napolitain. Munis de ce
pouvoir par lord Palmerston, nous obligerons le roi de
Naples à nous accepter comme arbitres. Lord Palmerston
doit s ivoir que nous prononcerons l'abolition du mono-
pole. Quant à la question de l'indemnité pour les négo-
ciants anglais, si notre avis ne convennit pas à lord
Palmerston, il serait libre de ne pas accepter notre
décision finale. Dans ce cas les représailles recommen-
ceraient, et chacun des deux contondants serait laissé à
lui-même et à fcs forces. Cela est évidemment une
médiation; mais il faut laisser le cabinet anglais choisir
le nom qui lui conviendra. »
Le cabinet anglais accepta sans hésiter et le fait, et
son vrai nom. Je communiquai le 1 i avril à lord Pal-
merston les propositions de M. Thiers. Il reconnut
pleinement la nécessité des deux conditions que
M. Tliiers attachait à la médiation, et se montra content
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 99
de cette occasion de donner uiie preuve publique de Ja
bonne intelligence de nos gouvernements et de leur
confiance mutuelle, ajoutant qu'il avait seulement be-
soin d'en parler à lord Melbourne et qu'il ne me ferait
pas attendre longtemps sa réponse. Le surlendemain
en effet le cabinet décida qu'il acceptait la médiation
de la France sur les bases que nous avions indiquées;
lord Granville l'annonça officiellement à Paris ; le
ministre d'Angleterre à Naples, M. Temple, fut autorisé
à suspendre l'exécution des mesures liostiles à partir
du moment des négociations, et M. Tliiers m'écrivit le
20 avril : « J'ai écrit hier par le télégraphe et j'écris
aujourd'hui par exprès à M. d'Haussonville pour le
charger de porter au gouvernement napolitain la pro-
position de la médiation. 11 devra demander qu'elle ait
heu h Paris et que l'ambassadeur de Naples, le duc de
Serra-Capriola, soit muni de pouvoirs illimités. Cette
dernière condition est tellement absolue que, si on la
refusait, nos ofTres d'intervention devraient être consi-
dérées comme non avenues. Ce qui me fait juger
nécessaire d'établir ici le siège de la négociation, c'est
beaucoup moins encore le désir de ménager la suscep-
tibilité du roi des Deu.x-Siciles en lui épargnant l'humi-
liation d'un traité conclu, pour ainsi dire, en vue des
forces anglaises, que l'avantage bien autrement sérieux
de soustraire cette négociation aux tergiversations, aux
incertitudes, aux revirements continuels qui constituen
aujourd'hui toute la politi(jue du cabinet napolitain.
C'était là en eiïet l'écueil sur lequel la nègociatioi.
100 CHAPITRE XXIX.
courait risque d'ccliouer. Il n'y a point de plus mau-
vaise école de gouvernement que le pouvoir absolu :
les princes qui l'exercent deviennent étrangers à la
clairvoyance^ à la prévoyance, à la juste appréciation
des faits, des obstacles, des forces; parce qu'ils peuvent,
sans rencontrer aucune résistance, dire chez eux
je veux, ils se figurent qu'ils peuvent aussi le dire aux
étrangers et aux événements; ils agissent selon leur
impression et leur fantaisie du moment, à la fois légers
et obstinés, hautains et étourdis. S'ils sont puissants,
ils poussent leurs volontés jusqu'tà la démence; s'ils
sont faibles, ils avancent et reculent, ils font et défont,
comme des enfants. Leurs qualités mêmes tournent
contre eux; la fierté ne les sauve ni de l'inconséquence
ni de la faiblesse, et la dignité de leur caractère ne fait
qu'aggraver leurs fautes et leurs périls. Le roi Ferdi-
nand 11 portait, dès 18i0, la peine de ce fri^ oie aveugle-
ment des souverains absolus, et tout en voulant sortir
de la mauvaise situation qu'il avait encourue, il per-
sistait dans les procédés qui l'y avaient conduit. Il
accepta le 2G avril la médiation de la France; niais au
même moment, pour satisfaire son humeur, il mit
l'embargo sur les bâtiments anglais mouillés dans le
port de Naples, ce qui empêcha le ministre d'Angleterre
de donner, comme il l'avait promis, l'ordre de sus-
pendre les hostilités, et sept bâtiments napolitains furent
capturés en même temps que la médiation était pro-
clamée. Vingt-quatre heures après, le roi sentit la
nécessité de lever l'embargo, et les hostilités cessèrent;
NEGOCIATIONS DIVERSES. loi
mais les premières instructions envoyées à Paris au
duc de Serra-Gapriolà, pour suivre la négociation,
étaient incomplètes ; et à Londres^ quoique toute inter-
vention dans l'atfaire fût interdite au prince de Castel-
cicala, et que lord .Palmerston lui refusât même la
conversation à ce sujet, cet ambassadeur mécontent
essayait toujours de s'en mêler, soit pour satisfaire sa
propre vanité, soit qu'il se flattât de plaire à son maître
en suscitant à la médiation quelques embarras.
Ces tergiversations, ces complications qui semblaient
volontaires ranimaient les méfiances et les exigences
dé lord Palmerston ; il les témoignait en insistant pour
que notre médiation mît promptement fin à une affaire
dont l'issue lui paraissait toujours douteuse. M. Thiers
m'écrivit le il juin : « Lord Granville m'a donné con-
naissance d'une dépêche de lord Palmerston dans
laquelle ce ministre témoigne une certaine impatience
de voir résoudre sans plus de retards la question des
soufres de Sicile. Vous pouvez l'assurer que je fais tout
ce qui est en mon pouvoir pour hâter les résultats de
la médiation confiée à mes soins; mais n'ayant encore
reçu ni de Londres ni de Naples les données indispen-
sables pour pouvoir déterminer les catégories d'indem-
nitaires qui devront être appelés à liquidation, je suis
obligé d'attendre que ces renseignements me soient
parvenus. Quant aux objections de lord Palmerston
contre l'idée d'une d'une commission siégeant à Paris
pour le règlement des indemnités, et composée d'An-
glais, de Napolitains et de Français, je regretterais qu'il
102 CHAPITRE XXIX.
y persistât. Le roi de Naples aurait voulii que le gou-
vernement français fixât seul, en bloc, un chiffre
d'indemnités. Il lui répugne beaucoup de voir ce chiffre
résulter d'ure liquidation proprement dite. A plus
forle raison peut-être se croirait-il humilié si cette
liquidation s'effectuait à Naples, sous ses yeux. J'ajouterai
d'ailleurs que le mode proposé par lord Palmerston
serait d'une efficacité plus qu'incertaine ; car il est
évident que des conmiissaires anglais et napolitains,
sans commissaire surarbitre pour les départager,
n'auraient que bien peu de chances de tomber d'accord.
J'aime à penser que ces considérations suffiront pour
ramener le cabinet de Londres à notre manière de voir.
Lord Palmerston voudrait aussi que, sans attendre l'issue
de la négociation, le roi de Naples proposât dès à présent
la suppression du monopole. L'obstacle que j'y vois,
c'est que le gouvernement napolitain, avant de prendre
cette mesure, veut avoir constaté son droit d'imposer
les soufres et d'en réglementer l'exploitation. Ce droit
est au surplus d'une telle évidence que je ne comprends
pas bien comment lord Palmerston peut croire que,
pour le reconnaître pleinement, il a besoin d'attendre
des éclaircissements plus complets. Vous pouvez lui
donner l'assurance que, sur ce point, la législation
napolitaine est tout à fait conforme à la nôtre. C'est
donc sous l'empire du principe posé dans notre code
sur les droits du gouvernement en matière d'exploita-
tion des mines qu'ont traité les sujets anglais acquéreurs
ou fermiers des soufrières siciliennes. »
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 103
Lord Palmerston se rendit à presque toutes les obser-
vations de M. Tliiers, mais en insistant toujours pour
que la question fût promptement vidée : « Je l'ai trouvé,
répondis-je le 15 juin à M. Thiers, très-pressé en effet
que la médiation atteignît son but et que le monopole
des soufres fût aboli. Il m'a rappelé les craintes qu'il
m'avait témoignées dès l'origine sur le désir qu'on
pouvait avoir à Naples de gagner du temps et sur les
lenteurs de la négociation à Paris. — Je ne comprends pas,
m'a-t-il dit, pourquoi le roi de Naples n'abolirait pas
immédiatement le monopole par un acte de propre
mouvement et sans attendre le terme de la médiation.
Il a concédé cette abolition. Il a concédé également le
principe d'une indemnité en faveur des Anglais qui ont
souffert du monopole. Qu'a-t-il besoin de connaître le
montant, même approximatif, de cette indemnité et les
diverses catégories des réclamants pour que le monopole
soit aboli? Cette abolition prononcée, le médiateur sera
toujours là pour protéger le gouvernement napolitain
dans la question des indemnités. Et quant au droit du
roi de Naples d'imposer les soufres et d'en réglementer
l'exploitation, je ne comprends pas non plus en quoi ce
droit peut s'opposer à l'abolition immédiate du mono-
pole. Le roi de Naples ne peut prétendre que nous
attendions, pour que cette abolition soit prononcée,
qu'il ait publié son nouveau tarif sur l'exploitation des
mines. Nous ne contestons point les droits inliérents à
la souveraineté. Nous comprenons, en matière de
mines, une législation différente de la notre; et nous
104 CHAPITRE XXIX.
admettons, sauf à examiner si l'application en est faite
avec justice, que le principe général auquel nous avons
droit, c'est que celte législation n'établisse en Sicile
aucune exception, aucun privilège défavorable à nos
nationaux. Mais, en aucun cas, l'abolition du monopole
ne peut être à la merci des mesures futures de l'admi-
nistration napolitaine, et en suspens jusqu'à ce que ces
mesures soient adoptées. Le roi de Naples devrait penser
d'ailleurs que, plus l'abolition se fait attendre, plus les
dommages que souffrent les Anglais en Sicile, par
l'effet du monopole, seront grands et leurs réclamations
élevées. En sorte qu'en définitive le retard n'est bon à
personne, et ne peut amener qu'un surcroît de cbarges
et de difficultés. C'était ce que j'avais voulu prévenir
en assignant, à la suspension des hostilités, un terme
de trois semaines. Je vous prie instamment de mettre
ces considérations sous les yeux du gouvernement du
Roi. »
31. Thiers persista, avec une fermeté patiente envers
le cabinet anglais comme envers le roi de Naples, dans
les principes qu'il avait posés et dans l'attitude impar-
tiale qu'il avait prise dès le commencement de la négo-
ciation. Il rédigea , sous le nom de conclusum, un pro-
jet d'arrangement qui, en ménageant la dignité du roi
de Naples et en maintenant expressément ses droits de
souveraineté, soit sur l'exploitation des mines dans ses
Etats, soit sur la fixation des tarifs imposés à l'exporta-
tion des soufres, prononçait l'abolition du monopole
accordé à la compagnie Taix, déterminait les limites
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 105
assignées aux demandes d'indemnités anglaises, et ré-
glait, en assurant aux deux parties des garanties effi-
caces, le mode de leur liquidation. Les termes de cet
arrangement furent encore, pendant six semaines, l'ob-
jet de négociations minutieuses; j'eus quelque peine à
les faire adopter tous par lord Palmerston;-non qu'il y
portât aucun mauvais vouloir; il désirait sincèrement
le succès de la médiation et ne mil en avant point de pré-
tention excessive ou intraitable; mais il a l'esprit exact,
attentif aux détails, ne craint pas la dispute, et la sou-
tient, même quand il est dans sa meilleure disposition,
avec une opiniâtreté subtile. A Paris, de son côté, le duc
de Serra- Capriola hésitait souvent, craignant de ne pas
bien saisir les intentions flottantes de son maître. Enfin
le roi de Naples donna à son ambassadeur des instruc-
tions précises et des pouvoirs complets ; et lord Pal-
merston trouva suffisantes les satisfactions et les garan-
ties que contenait le projet d'arrangement préparé par
M. Thiers. Je transmis officiellement, le 7 juillet, ce con-
clusum au cabinet anglais, et j'en reçus, le même jour,
l'acceptation officielle K La médiation avait pleinement
atteint son but spécial en mettant fin à la querelle qui
menaçait de troubler le royaume de Naples, et son but
général en témoignant de la bonne intelligence entre les
cabinets de Paris et de Londres, et de leur désir de
s'aider mutuellement. Et les relations des souverains
se trouvèrent bien de cette conclusion, comme les inté-
' Pièces historiques , N" ill.
106 CHAPITRE XXIX.
rêls des États : le roi Louis-Philippe avait efficacement
soutenu à Naples la maison de Bourbon; et le roi de
Naples, malgré ses boutades d'hésitation et d'humeur,
sentait si bien quel service la médiation lui avait rendu
que, pour manifester sa reconnaissance, il fit' célébrer
le i" mai, à Naples, la fête du roi Louis-Philippe avec
une solennité inaccoutumée.
J'avais eu à conduire simultanément une négociation
d'une tout autre nature et à laquelle j'étais loin de
m'attendre. Un de mes amis m'écrivit de Paris le
7 avril : « M. Mole dit que M. Thiers négocie avec le
gouvernement anglais la translation du corps de Napo-
léon en France. Est-ce vrai ? M. Mole dit que ce sera un
moment de grande émotion, qu'il en juge par lui-
même. Politiquement, cela produirait de l'exaltation
belliqueuse, et l'à-propos en venant, cela ne manquera
pas son effet. Mais faut-il cela? » Je répondis sur-le-
champ : « Il n'est pas le moins du monde question de
la translation du corps de Napoléon en France, » et en
effet je n'en avais nullement entendu parler. Mais le
4 mai, après m'avoir entretenu de la question d'Orient
et de la médiation napolitaine, M. Tliiers m'écrivit :
« J'ai maintenant à vous parler d'une affaire toute dif-
férente, mais qui a aussi son importance, bien que ce
soit une aifaire de sentiment. J'invoque ici tout votre
zèle, car, si vous réussissez, cela vous fera autant
d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande re-
connaissance personnelle du succès. Voici ce dont il
s'agit. Le roi consent à transporter les restes de Napo-
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 107
léon de Sainte- Hélène aux Invalides, à Paris. Il y tient
autant que moi, et ce n'est pas peu dire. Il faut donc
obtenir cela du cabinet anglais. Je ne sais aucune ma-
nière honorable de motiver un refus. Si nous nous y
prenions d'une manière détournée, en sondant le ter-
rain sourdement, nous donnerions des commodités
pour nous refuser; mais en demandant la chose pure-
ment et simplement, on sera placé en présence d'un
refus pur et simple, et on y regardera. L'Angleterre ne
peut pas dire au monde qu'elle veut retenir prisonnier
un cadavre. Quand on a exécuté un condamné, on rend
son corps à la famille. Et je demande pardon au ciel de
comparer le plus grand des hommes à un condamné
mort sur l'échafaud; mais je veux exprimer à quel
point je sens l'indignité qu'il y aurait à ne pas nous
rendre les restes de l'illustre prisonnier. Si l'Angleterre
nous donne ce que nous lui demandons ici, elle mettra
le sceau à sa réconciliation avec la France; tout le passé
de cinquante ans sera aboli ; l'efTet, pour elle, en France
sera inunense. C'est sous ce point de vue qu'il faut pré-
senter la chose. Le refus au contraire produirait une
impression funeste. Je n'y crois pas; je n'y puis croire;
mais il faut être armé contre toute hypothèse. Faites
sentir combien cela serait révoltant. Je vous dirai entre
nous qu'il faut cependant faire cette démarche de ma-
nière à pouvoir la laisser secrète, afin de ne pas être
obligés de nous brouiller là-dessus. Lord Granville a
été chargé d'écrire de son côté. Conduisez la chose de
manière à pouvoir parler ou nous taire si nous avions
108 CHAPITRE XXIX.
un refus. Lord Granville ne croit pas au refus. Si la
chose est accordée, un bâtiment partira sur-le-champ
pour aller chercher la dépouille. Il faudrait qu'un
commissaire anglais accompagnât le navire pour assu-
rer la restitution. Réussissez dans cette affaire, et nous
vous en laisserons tout l'honneur. »
Mon premier mouyement, en recevant cette instruc-
tion, fut la surprise. L'empereur Napoléon n'avait-il
donc plus de partisans et d'héritier? Les menées du roi
Joseph en 1830, l'entreprise de Strasbourg en 1836
étaient-elles oubliées? Était-ce au gouvernement du roi
Louis-Philippe à glorifier et à ressusciter ainsi un rival?
La présence, en France, du corps et du tombeau de
Napoléon serait -elle, au dedans un gage de sécurité, au
dehors un symbole de paix? Selon le bon sens, les ob-
jections se présentaient en foule. Mais il y avait, dans
cette démarche, de la générosité et de la grandeur. Et
aussi une noble confiance du Roi et de ses conseillers
dans la force de son gouvernement, dans la bonté de sa
cause et l'adhésion de la France à sa politique. C'était le
caractère particuHer et ce sera l'honneur du roi Louis-
Philippe qu'il s'associait toujours vivement, spontané-
ment, au sentiment national, tout en étant toujours
prêt et décidé à lui résister quand, à ses yeux, l'intérêt
national le commandait. Il était à la fois, dans ses rap-
ports avec son pays, plein de sympathie et d'indépen-
dance, ému de ce qui émouvait le peuple et ferme dans
sa politique de gouvernement. Et aucune inquiétude
personnelle, aucune jalousie subalterne ne le gênait
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 109
quand il se trouvait en présence d'un \œu populaire ;
il fallait, pour qu'il ne l'accueillît i)as avec complaisance,
que le bien public lui en fît une loi.
Pour moi, passé le premier mouvement de surprise,
je fus touché du sentiment qui inspirait cette démarche,
et j'acceptai de bonne grâce la part qu'on me demandait
d'y prendre. Quelques-uns de mes amis me témoignè-
rent leurs doutes et leurs inquiétudes; je leur répondis :
« Je comprends tout ce qu'on dit, tout ce qu'on peut
dire de cette affaire. On me demande de l'arranger ici.
Je ne suis pas chargé des conséquences. Les pays hbres
sont des vaisseaux à trois ponts; ils vivent au milieu
des tempêtes ; ils montent, ils descendent, et les vagues
qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les
font avancer. J'aime cette vie et ce spectacle; j'y prends
part en France; j'y assiste en Angleterre. Cela vaut la
peine de vivre. Si peu de choses méritent qu'on en dise
cela! »
Je me rendis sur-le-champ chez lord Palmerston, et
je lui communiquai le vœu du gouvernement du Roi.
Lui aussi fut un peu surpris, et quelque soin qu'il prît
de ne pas le témoigner, je vis passer sur ses lèvres un
sourire fugitif qui révélait son sentiment. Il accueillit
ma demande avec courtoisie, me promit d'en entretenir
sans retard le cabinet, et deux jours après, le 9 mai, je
pus écrire à M. Thiers que le gouvernement anglais
consentait à la translation des restes de Napoléon.
« Je vous remercie, m'écrivit-il le il, de la bonne
nouvelle que vous me donnez. Maintenant je vous prie
110 CHAPITRE XXIX.
de me répondre immédiatement sur les points que
voici. Il nous importe de savoir au plus tôt comment
va procéder le cabinet anglais. Ya-t-il envoyer à Sainte-
Hélène un ordre ou dépêcher un commissaire? Ordre
ou commissaire, envcrra-t-il l'un ou l'autre par bâti-
ment anglais? Dans ce cas, il faudrait que ce fût immé-
diatement, pour que notre bâtiment n'arrivât pas le
premier. Ce qui vaudrait tout autant, ce serait que le
bâtiment français transportât le commissaire ou l'ordre
anglais. Y a-t-il des relâches avec du charbon sur la
route? Dites-moi tout cela le plus tôt possible. Je
voudrais avoir aussi la réponse officielle afin de pou-
voir présenter le projet de loi aux Chambres pour la
dépense. C'est Rémusat qui fera cette présentation.
Nous vous sommes bien reconnaissants du zèle que
vous avez mis pour faire réussir cette affaire. »
J'adressai le 10 mai, en ces termes, à lord Palmerston
la demande officielle qui devait amener la réponse
officielle qu'attendait M. Thiers :
« Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et pléni-
potentiaire de S. 31, le roi des Français, conformément
aux instructions qu'il a reçues du gouvernement du
Roi, a Ihonneur d'informer S. Exe. 31. le ministre des
affaires étrangères de S. 31. la reine du royaume-uni
de la Grande-Bretagne et d'Irlande que le Roi a forte-
ment à cœur le désir que les restes de Napoléon reposent
en France, dans cette terre qu'il a défendue et illustrée,
et qui garde avec respect les dépouilles de tant de
milliers de ses compagnons d'armes, chefs et soldats.
NÉGOCIATIONS DIVERSES, 111
dévoués avec lui au service de leur patrie. Le soussigné
est convaincu que le gou\ernement de Sa Majesté
Britannique ne verra^ dans ce désir de S. M. le roi des
Français, qu'un sentiment juste et pieux, et s'empressera
de donner les ordres nécessaires pour que les restes
de Napoléon soient transportés de Sainte-Hélène en
France. »
Je reçus le même jour de lord Palmerston cette
réponse :
« Le soussigné, principal secrétaire d'État de Sa
Majesté -pour les affaires étrangères, a l'honneur d'ac-
cuser réception de la note, en date de ce jour, qu'il a
reçue de M. Guizot, ambassadeur extraordinaire et
pléni[)otentiaire de S. M. le roi des Français, et dans
laquelle est exprimé le désir du gouvernement français
que les restes de Napoléon soient transportés en France.
Le soussigné ne peut mieux répondre à cette note de
M. Guizot, qu'en transmettant à Son Excellence la copie
d'une dépèche que le soussigné a adressée hier à l'am-
bassadeur de Sa Majesté à Paris, en réponse à une
communication verbale que le président du conseil
(M. Thiers) avait faite à lord Granville sur le même
sujet auquel se rapporte la note de M. Guizot. »
Le 9 mai en effet, aussitôt après la décision de son
cabinet, lord Palmerston avait adressé à lord Granville
cette dépêche :
« Mylord, le gouvernement de Sa Majesté ayant pris
en considération la demande du gouvernement français
pour obtenir l'autorisation de transporter de Sainte-
112 CHAPITRE XXIX.
Hélène en France les restes de Napoléon Bonaparte,
j'invite Votre Excellence à assurer M. Thiers que le
gouvernement de Sa Majesté accédera avec grand
plaisir à cette demande. Le gouvernement de Sa Majesté
espère que la promptitude de cette réponse sera consi-
dérée en France comme une preuve de son désir
d'effacer toute trace de ces animosités nationales qui,
pendant la vie de l'empereur, armèrent l'une contre
l'autre la nation française et la nation anglaise. Le gou-
vernement de Sa Majesté a la confiance que, si de pareils
sentiments existent encore quelque part, ils seront
ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les
restes de Napoléon. »
Ces belles paroles furent répétées dans le discours
que prononça M. de Rémusat en présentant, le 12 mai,
à la Chambre des députés le projet de loi qui annon-
çait le résultat de la négociation, et demandait un crédit
d'un million pour les dépenses de la translation et du
tombeau. L'enthousiasme fut d'abord général; ceux à
qui la mesure n'inspirait aucune inquiétude étaient
vivement émus , et l'émotion gagnait ceux-là même
qui s'en inquiétaient. Mais bientôt un retour de réflexion
se fit sentir ; quand la commission chargée d'examiner
le projet de loi en fit le rapport par l'org.me du maré-
chal Clauzel, les termes de ce rapport dépassèrent
beaucoup ceux du discours du ministre de l'intérieur,
et au lieu d'un million que le gouvernement avait
demandé, la commission proposa un crédit de deux
millions. Plusieurs journaux, soit par entraînement,
NÉGOCIATIOXs; DIVERSES. 113
soit avec préméditation, tenaient un langage où perçait
une hostilité plus ou moins déguisée contre le gouver-
nement du Roi. La discussion fut courte mais signifi-
cative; M. de Lamartine exprima, avec une éloquence
courageuse, les appréhensions que lui inspirait cette
ovation solennelle en l'honneur « du despotisme heu-
reux et du génie à tout prix ; » et il marqua les limites
dans lesquelles les amis de la liberté renfermaient leur
adhésion. Animée du même sentiment, la majorité de
la Chambre rejeta l'augmentation de crédit qu'avait
proposée la commission : non par mesquine économie,
tout le monde savait que les dépenses de la translation
et du tombeau iraient fort au delà de la première pro-
position du cabinet ; mais on voulait se tenir en dehors
de toute idolâtrie rétrospective, et faire acte d'attache-
ment à la monarchie libre en même temps qu'on
rendait hommage à la gloire du pouvoir absolu. Et le
sentiment public répondit à celui de la Chambre, car
plusieurs journaux ayant essayé de recueillir, par voie
de souscription, la somme qu'elle n'avait pas voulu
voter^ la tentative échoua ridiculement et ses auteurs
furent obligés de l'abandonner.
En négociant, avec le gouvernement anglais, les
mesures nécessaires à l'accomplissement de sa pro-
messe, je me trouvai, à Londres, en présence d'autres
inquiétudes et d'autres susceptibilités suscitées par la
même cause. J'en informai aussitôt M. Thiers: « Le
cabinet, lui dis-je, trouve plus convenable pour lui-
même d'envoyer ses ordres à Sainte-Hélène par un
114 CHAPITRE XXIX.
bâtiment anglais. Il y en a un à Portsmoiith tout prêt à
partir. Le capitaine sera mandé demain dimanche à
Londres. On lui donnera ses instructions et on causera
avec lui. Il sera de retour à Portsmoutli mardi et mettra
à la voile mercredi 20 mai. J'ai lu les instructions offi-
cielles dont nous aurons copie authentique. Elles sont
parfaitement convenables. Elles prescrivent et règlent
l'exhumation, la translation du tombeau au lieu d'em-
barquement, enfin la remise aux commissaires français
et la rédaction d'un procès-verbal. Lord Palmeriton
m'a donné connaissance confidentielle des instructions
particulières qui seront adressées aussi au gouverneur
de Sainte-Hélène, le major Middlemore. Elles lui ordon-
nent et lui recommandent extrêmement de ne rien
faire qui contienne, en réalité ou en apparrence, un
démenti ou un reproche à la conduite antérieure du
gouvernement anglais pendant le séjour de Napoléon à
Sainte-Hélène. Le cabinet verrait avec un vif déplaisir
tout acte, toute parole qui donneraient aux torys sujet
ou prétexte de se plaindre ou de réclamer. Jusqu'ici les
torys sont bien dans rafifaire. Le duc de Wellington a
été très-bien. 11 a positivement approuvé dès le premier
moment, quand lord Melbourne lui en a parlé en
confidence. Il approuve tout haut depuis que la chose
est publique. Il ne faut pas que rien trouble cette har-
monie, et vienne élever des récriminations ou des
questions de parti. Tenez pour certain que le cabinet
met à ceci une extrême importance. Je sais que lord
John Russell particulièrement en est très-préoccupé.
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 115
On ne voit pas sans inquiétude les anciens compagnons
de la captivité de Napoléon chargés d'aller recevoir ses
cendres. On craint leurs souvenirs, la vivacité de leurs
sentiments, peut-être quelque parole amère, impru-
dente. On désire, on demande qu'ils reçoivent de vous
les instructions les plus précises, les plus fortes recom-
mandations. On le désire dans un esprit d'amitié sincère,
pour la dignité même de ce grand acte international si
noblement commencé, et qui doit s'accomplir comme
il a été commencé. »
Le même esprit d'amitié sincère et de prévoyance
délicate présida aux mesures d'exécution adoptées par
le cabinet français : « Tout est pour le mieux dans ce
qui vient de se passer, m'écrivit, le 23 mai, M. Thiers;
il vaut mieux que le bâtiment et le commissaire anglais
nous précèdent; nous trouverons ainsi toutes choses
préparées. Je vais choisir un commissaire qui repré-
sentera le gouvernement français et signera le procès-
verbal de remise du corps. Ce commissaire ne sera pas
un des quatre captifs qui ont accompagné Napoléon;
ce ne sera ni Bertrand, ni Gourgaud, ni Las-Cases, ni
Marchand ; ce sera un employé des affaires étrangères.
Ainsi rien ne pourra oflYisquer la susceptibilité des torys
anglais. Les quatre compagnons d'exil qui vont chercher
les restes de leur maître auront pour instruction d'être
témoins muets et impassibles de l'exhumation et de la
translation à bord. Il n'y aura pas un discours, pas une
manifestation. Les peintres, les gens de lettres, tout ce
qui pourrait faire du bruit est écarté. Le bruit se fera
116 CHAPITRE XXIX.
en France et en famille. Le cabinet anglais n'aura pas
à se repentir de sa conduite dans cette circonstance, et
nous ne l'exposerons pas à quelque sortie des torys.
Nous lui devons cette réserve en retour de son loyal
enipre? sèment. »
Le choix du commissaire, le comte de Rohan-Chabot,
répondit parfaitement à la situation et à l'intention des
deux cabinets. D'un cœur aussi français que dévoué au
Roi, et bien connu en Angleterre où il résidait depuis
plusieurs années comme secrétaire de l'ambassade de
France, personne ne convenait mieux pour accompa-
gner M. le prince de Joinville que le Roi son père avait
l)lacé à la tête de cette pacifique expédition. Avec un
tel commandant naval et un tel commissaire diploma-
tique, le gouvernement français était assuré que ni la
dignité ni le tact ne feraient défaut dans cette délicate
mission. J'écrivis à M. Thiers que le cabinet anglais ne
conservait plus aucune inquiétude et qu'il donnerait
toutes les instructions que nous pouvions désirer. Un
bruit s'était répandu qu'en J821, lors de l'ensevelisse-
ment de l'empereur Napoléon, de la chaux vive avait
été mise dans le cercueil ; ce bruit fut formellement
démenti : la dépêche de sir Hudson Lowe à lord Ba-
thurst, en date du 14 mai 1821, qui contenait tous les
détails de l'inhumation, nous fut communiquée •, et
l'exhumation, accomplie le 15 mai 1840, en confirma
pleinement l'exactitude. Lord John Russell, chargé,
* Pièces historiques ^ N* IV.
NEGOCIATIONS DIVERSES. 317
comme secrétaire d'État des colonies, de tous les ordres
à donner sur les lieux mêmes, avait un moment pensé
que le cercueil, une fois exhumé, devait être livré aux
commissaires français sans être préalablement ouvert;
M. Thiers m'exprima le désir que cette ouverture pût
avoir lieu afin de faire tomber, en constatant l'identité,
beaucouj) de bruits absurdes. 11 me chargea également
de demander que le titre d'Empereur, admis par lord
Palmerston dans sa note du 9 mai qui nous avait an-
noncé la restitution du corps, fût conservé dans le pro-
cès-verbal qui en constaterait la remise. L'une et l'autre
autorisations furent données au gouverneur de Sainte-
Hélène ; et le 15 mai, au moment où la mission s'ac-
complit, le procès-verbal, signé par le major Middle-
more et le comte de Rohan-Ghabot, fut rédigé en
conséquence. Enfin la dépêche qui contenait, pour le
gouverneur anglais, ces instructions supplémentaires
fut portée à Sainte-Hélène parle commissaire français;
et lorsque, le 7 juillet 1840, la frégate la Belle-Poule mit
à la voile sous les ordres de son royal commandant,
elle partit chargée de toutes les marques de bienveil-
lance et de confiance mutuelles (\ue pouvaient se don-
ner les deux gouvernements, emi)ressés l'un et l'autre
de mettre ce dernier sceau à la paix.
On m'écrivit de Paris qu'on s'étonnait que, dans tout
le bruit que faisait cette affaire et après la part que j'y
iivais prise, mon nom n'eût pas été inie fois prononcé,
ni dans les Chambres ni ailleurs. Je répondis : «J'ai été
peu surpris de ne pas voir mon nom dans le discours
118 CHAPITRE XXTX.
de M. de Rémusat, et j'ai trouvé cela convenable ; il ne
devait y avoir dans ce discours, comme il n'y a en effet,
que quatre noms : le roi, Napoléon, la France et l'An-
gleterre. Ce que je remarque sans surprise, c'est l'art
avec lequel les journaux ministériels, ou de la gauche,
ont évité de parler de moi à ce propos. Cela m'arrivera
souvent, même quand on m'aura écrit : « Réussissez
dans cette atfaire, et nous vous en laisserons tout
l'honneur. »
En même temps que nous cherchions ainsi à effacer,
entre les deux pays, les traces de leurs inimitiés , nous
nous appliquions à multiplier leurs relations pacifiques
et à unir leurs intérêts matériels. Le comte Jaubert,
ministre des travaux publics, préparait alors un projet
de loi pour l'exécution du chemin de fer de Paris à
Rouen. De riches capitalistes anglais, qui jusque-là
étaient restés étrangers aux associations tentées pour
nos entreprises naissantes de grands travaux publics,
annoncèrent l'intention de concourir à celle ci pour
une somme de vingt millions. Quatre d'entre eux vin-
rent me prier de soumettre, en leur nom, au gouver-
nement français, leur désir de quelques modifications
au cahier des charges projeté; j'écrivis au comte Jau-
bert : « Si ces modifications ne sont pas obtenues, par-
ticulièrement celle de l'art. 42 du cahier des charges,
je crois fermement que vous n'aurez pas le concours
des capitaux anglais, et qu'ainsi cette grande affaire
échouera encore. Les quatre hommes dont les noms
sont au bas de cette demande sont au nombre des meil-
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 119
leurs garants d'argent que ce pays-ci puisse offrir. Tout
le monde me dit qu'à eux quatre ils fourniraient sans
embarras les vingt millions dont il s'agit. L'un des
quatre, M. Eastliope, est le propriétaire du Morning
Chronide et membre de la Chambre des communes. Le
chemin de Rouen à part, il est bon d'être bien pour lui et
avec lui. Il est venu me voir à ce sujet. Il n'avait jamais
mis le pied à l'ambassade. » Les modifications désirées
n'avaient rien que de raisonnable ; le comte Jaubert
agréa les principales, et les capitaux anglais entrèrent
largement dans l'entreprise. J'intervins à plusieurs re-
prises pour lever les difficultés que rencontrait l'asso-
ciation ou lui procurer les facilités dont elle avait
besoin. Quand la Chambre des députés eut adopté le
projet, la ville de Southampton voulut saluer par une
fête municipale l'acte législatif qui devait faire bientôt,
de son port, l'une des principales stations du commerce
anglo -français ; j'y fus invité le 20 juin, avec le duc de
Sussex, lord Palmerston et beaucoup d'autres, acteurs
intéressés ou spectateurs curieux. La fête fut célébrée
avec cette solennité à la fois animée et régulière où se
révèlent la satisfaction des intérêts et les habitudes de
la liberté. Dans le cours du banquet, je prononçai en
anglais quelques paroles bien accueillies ', et je revins
le jour même à Londres, content d'avoir, le premier,
pris acte publiquement de ce nouveau gage de paix et
de prospérité pour les deux pays.
1 Pièces historiques, N" V.
120 CHAPITRE XXIX.
Huit jours auparavant, un incident fort inattendu
avait montré à quel point, de l'une à l'autre rive de la
Manche, le mal comme le bien était contagieux. Le
10 juin, entre six et sept heures de l'après-midi, au mo-
ment où la reine Victoria, seule avec le prince Albert,
passait en calèche le long de St. James's Parle, deux
coups de pistolet furent tirés sur elle. Arrêté à l'instant
par les passants qui se trouvaient près de lui, l'auteur
de l'attentat, Edouard Oxford, était un jeune homme
de dix-huit ans, qui avait à peine l'air d'en avoir
quinze, employé comme garçon cabarelier dans une
taverne d'Oxford Slreet. Soudainement répandu dans
Londres, le bruit de l'attentat suscita un mouvement
général d'indignation mêlée de surprise et d'une sorte
de honte triste; l'Angleterre se croyait à l'abri de tels
crimes et de tels dangers. Je dînais ce jour-là chez sir
Robert Inglis, le i)lus décidé, le plus respectable et le
plus bienveillant tory que j'aie rencontré. J'allai en sor-
tant de chez lui, dans un salon whig, chez lord Grey,
où l'on faisait de la musique. Je trouvai partout la
même impression. La reine, grosse en ce moment,
avait montré un courage ferme et simple; on était
touché du mouvement qui l'avait portée à se faire con-
duire sur-le-champ chez sa mère, la duchesse de Kent;
on racontait, on écoutait avidement les détails qui
arrivaient de moment en moment. J'écoutais comme
les autres, tantôt la conversation, tantôt la musique ;
et en écoutant, je pensais à ces quelques têtes couron-
nées, partout le point de mire de ces frénétiques, in-
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 121
connus de nombre comme de nom, dont les sombres
passions fermentaient à côté de ces plaisirs frivoles. On
parlait de l'assassin lui-même au moins autant que de
la reine : « Qu'est-ce que ce jeune homme? De quelle
classe? A-t-il l'air bien élevé? Est-il beau? Comment
parle-t-il? Que dit-il de ses motifs? » J'assistais avec un
sentiment pénible à cette explosion d'une curiosité
aussi vive dans les salons que dans les rues : « C'est
précisément là, me disais- je, ce que veulent ces fana-
tiques pervertis, un théâtre, un public, paraître et
briller au grand soleil, eux petits et obscurs. Sous quel
régime et dans quel pays aura-t-on assez de sens moral
et politique pour les laisser à leur niveau, et ne pas
leur donner ce qu'ils cherchent? »
Le lendemain matin il juin, plusieurs membres du
corps diplomati(]ue accoururent chez moi, me deman-
dant s'il ne serait jias convenable que nous fissions en
commun", auprès de la reine, une démarche qui té-
moignât des sentiments que nous inspirait l'attentat
dont elle venait d'être l'objet. De concert avec eux,
j'écrivis sur-le-champ à lord Palmerston :
« Mon cher vicomte , plusieurs membres du corps
diplomatique^ entre autres, M. le baron de Bûlow, M. de
Hummelauer et M. le comte de Pollon qui sont chez moi,
et le général Alava qui vient de m'en écrire, me témoi-
gnent un vif désir qu'il y ait pour eux quelque manière
d'exprimer à la reine l'intérêt profond que leur a
inspiré le triste événement d'hier, et la part qu'ils
prennent à la joie de son peuple. Je viens vous deman-
122 . CHAPITRE XXIX.
der ce que nous pouvons faire, et par exemple s'il
vous paraîtrait convenable de prendre les ordres de Sa
Majesté, et de solliciter, pour le corps diplomatique ,
une audience où il pût lui offrir, ainsi qu'à S. A. R. le
prince Albert, l'expression de ses sentiments. Veuillez,
mon cher vicomte, me répondre à ce sujet, car nous
serons, en attendant votre réponse, dans une immobi-
lité qui nous déplaît. »
Lord Palmerston me répondit quelques heures après :
« Mon cher ambassadeur, je suis encore au conseib;
nous sommes occupés à examiner les témoins sur l'at-
tentat d'hier. Je crains que nous n'aurons pas fini jus-
qu'à cinq heures; et il faut alors que je me rende à la
Chambre des communes. Je vous écrirai demain matin
pour vous dire à quelle heure et où je pourrai vous
recevoir. »
Il me donna rendez- vous le lendemain 12 juin, à six
heures, et d'après la conversation que nous «unies en-
semble, je fis porter, le jour même, chez tous les
membres du corps diplomatique, cette note :
c( J'ai vu lord Palmerston à six heures. Il m'a remer-
cié de la demande que je lui avais adressée d'après l'avis
d'un grand nombre de membres du corps diplomatique.
Il m'a dit qu'après avoir consulte les personnes compé-
tentes et les précédents, notamment ce qui s'était
passé lors des tentatives d'assassinat contre George III,
George IV et Guillaume IV, le cabinet avait reconnu que
le souverain n'avait jamais, en pareille occasion, reçu
le corps diplomatique en masse et comme corps. Mais
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 123
il a ajouté que la demande serait mise sous les yeux de
la reine qui en serait, il pouvait me l'assurer, vivement
touchée. »
Dans ma première impression, je n'avais pas assez
bien présumé du bon sens anglais, gouvernement et
peuple, juges et jurés. Quand Edouard Oxford fut tra-
duit, le 9 juillet, devant la cour d'assises, la procédure
et les papiers trouvés chez lui ne permirent pas de
mettre en doute le caractère politique de son fanatisme ;
il appartenait à une association dite la Jeune Angleterre,
petite imitation des grandes sociétés secrètes du conti-
nent : « 11 y a deux choses sûres, disaient les personnes
chargées d'instruire l'affaire; c'est qu'il n'est pas fouet
qu'il n'est pas seul. » Mais en même temps tout indi-
quait que cette association était peu nombreuse, sans
but précis, et que la contagion qui l'avait suscitée n'é-
tait ni bien ardente ni très-répandue. 11 y eut un soin
instinctif et général pour ne pas donner à l'incident ni
à l'homme plus d'importance et d'éclat qu'ils n'en
avaient réellement : après les interrogatoires et un
court débat conduits par le grand juge, lord Denman,
avec une équité scrupuleuse, quand la question défini-
tive de la culpabilité d'Edouard Oxford fut posée, le jury
répondit : « Coupable, et en môme temps point sain
d'esprit. «—C'est-à-dire, fit observer le baron Alderson,
l'un des juges, non coupable, vu qu'il n'est pas sain
d'esprit.— Oui, mylord, répondit le chef du jury; c'est
notre intention. — En ce cas, dit le procureur général,
je demande humblement à Vos Seigneuries l'apphca-
124 CHAPITRE XXIX.
tion au prévenu de l'acte rendu par le Parlement dans
la 40^ année du roi George III, qui ordonne que toute
personne acquittée comme n'étant pas saine d'esprit
restera en prison sous le bon plaisir du roi. » Telle fut
en effet l'issue légale de la poursuite, et Edouard Oxford,
puni et mis hors d'état de nuire sans être grandi, fut
promptement oublié.
Pendant la lune de miel de mon ambassade, c'est-à-dire
tant que la question d'Orient n'eut pas ostensiblement
désuni les deux pays, j'eus deux occasions obligées de
paraître et de parler devant le public anglais, devant des
publics très- différents. J'étais populaire à Londres; de-
puis Sully et Ruvigny, j'étais le premier ambassadeur
français protestant qu'on y eût vu ; mes études histo-
riques m'avaient valu l'estime des lettrés; politique-
ment, on me connaissait à la fois comme libéral et
comme conservateur; les ^vhigs me savaient gré de
mon attachement aux principes du gouvernement libre,
et les torys de ma résistance aux tendances anarchi-
ques. C'était à mes propres travaux que je devais ce que
j'avais acquis de bonne situation et de bon renom. Les
classes diverses et les divers partis me témoignaient la
même faveur. Le lord maire de Londres, sir Chapman
Marshall, vint m'inviter, pour le 20 avril, au grand
banquet de la Cité. Je me trouvai là au milieu de la bour-
geoisie de Londres qui prenait plaisir à déployer ses
magnificences et ses sentiments. La seule circonstance
remarquable de la réunion fut qu'aucun des membres
du cabinet whig n'y parut. La dernière fois qu'ils
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 125
étaient venus au dîner de la Cité, ils y avaient été fort
mal reçus et à peu près siffles. Lord Melbourne s'en
était tiré très-dignement; mais ni lui ni ses collègues
ne se souciaient de recommencer. Lord Palmerston, à
qui je dis le matin môme que j'irais, me répondit que
les ministres n'iraient pas, et pourquoi. Leur absence
fut remarquée, mais sans étonnement, et leur santé fut
portée avec une froideur décente. Tous les témoignages
d'empressement et de faveur me furent réservés. Quand
le lord maire eut porté ma santé et celle des autres mi-
nistres étrangers, j'y répondis en anglais, par un petit
discours accueilli avec une satisfaction cordiale et
bruyante K Dans tous les toasls portés après celui-là,
chaque orateur se crut obligé de me faire un compli-
ment, et ce compliment était un remcrcîment amical.
« Bizarre spectacle, écrivais-je le lendemain à Paris,
que celui d'un dîner d'il y a trois siècles! Les cérémo-
nies, les costumes, the loving cup et le bassin d'eaii de
rose passant, l'une de lèvre en lèvre, l'autre de main en
main, tout cela m'a amusé et intéressé. Mais les hom-
mes m'intéressent toujours infiniment plus que les
choses; et j'oublie tous les spectacles du monde pour
des yeux qui s'animent en m'écoutant et des figures
graves et timides qui me parlent avec une émotion bien-
veillante. »
Quelques jours après, le 2 mai, je pris part à une
réunion très-différente. C'était le dîner anniversaire de
t Pièces historiques, N" VI.
126 CHAPITRE XXIX.
l'Académie royale pour l'encoiiragement des beaux-arts,
à l'ouverture de leur Exposition. Rien ici n'avait le
caractère des anciens temps et des longues traditions;
l'Académie royale était d'origine récente ; elle avait été
fondée en 1768 parle roi George III ; sir Josuah Reynolds
avait été son premier président, et le bâtiment qu'elle
occupait dans Trafalgar-Square ne datait que de 1834.
Tout était nouveau, l'institution, l'édifice, et aussi le
goût public. L'assemblée ne ressemblait pas plus que
le lieu et les mœurs au dîner de Mansion-House ; c'était
l'aristocratie anglaise au lieu de la bourgeoisie de la
Cité, l'aristocratie de toute opinion, et les savants, les
lettrés, les artistes l'accueillant et accueillis par elle dans
le Palais des arts, avec une mutuelle dignité. Le corps
diplomatique avait été, selon l'usage, invité à cette réu-
nion, et c'était k moi de répondre, en son nom, au toast
porté en son honneur. On était un peu curieux de
m'entendre, curieux aussi de savoir si je parlerais en
français ou en anglais. Je reçus, à cet égard, des avis
divers; lord Granville me fit dire, de Paris, qu'il lui
semblait préférable que je parlasse anglais; mon impres-
sion fut différente ; outre que le français m'était beau-
coup plus commode, il me parut qu'un ambassadeur de
France devait parler sa langue partout oi^i il pouvait être
compris, et j'avais cliance de l'être dans la réunion de
l'Académie royale, du moins de la plupart des assistants;
je ne l'aurais été presque de personne au dîner de la Cité.
A la Cité d'ailleurs on n'avait vu, dans mon médiocre
anglais, que ma bonne volonté ; à l'Académie royale, on
NÉGOCIATIONS DIVERSES. 127
verrait surtout mon mauvais accent. Je répondis donc
au toast porté aux étrangers : « Le corps diplomatique
est vivement touché, messieurs, de votre noble et bien-
veillante hospitalité, et je suis heureux d'avoir, en ce
moment, l'honneur d'être l'organe de ses sentiments de
reconnaissance et de sympathie. Nulle part, à coup sûr,
ils ne sont plus naturels, ni mieux placés que dans cette
enceinte et dans cette solennité. Il y a bien des siècles,
quand l'empereur Vespasien conçut le dessein de réunir
dans un même lieu tous les chefs-d'œuvre des arts que
la conquête avait amassés dans Rome, il choisit le
temple de la Paix. Il voulut que tous les peuples, oubliant
leurs anciennes inimitiés, pussent jouir ensemble de ce
beau spectacle. Rien ne se convient mieux que la paix
et les arts. Il y a entre eux une naturelle et puissante
harmonie. Quiconque en douterait n'aurait qu'à jeter
les yeux sur ce qui se passe en Europe depuis vingt-cinq
ans. On ne saurait dire que ces années aient été pour les
arts une époque de grande et originale création, ni
qu'elles aient produit beaucoup de ces chefs-d'œuvre
nouveaux qui rendent un siècle illustre entre les siècles.
Cependant l'intelligence et le goût des arts se sont
répandus, ont pénétré dans des lieux et parmi des
hommes qui, jusque-là, y étaient demeurés étrangers.
En parcourant l'Allemagne, la France, et sans doute
aussi l'Angleterre, on voit s'élever partout, dans les.
provinces comme dans les capitales, une foule de monu-
ments, grands ou petits, ambitieux ou modestes. Les
statues des grands hommes viennent peupler les places
128 CHAPITRE XXIX.
publiques. Si f[uelquc exposition analogue à celle-ci
s'ouvre quelque part, la foule y accourt. La peinture,
la sculpture, la musique, tous les arts entrent clans les
goûts, dans les mœurs, deviennent presque populaires.
C'est un grand bonheur, messieurs, à cette époque et
dans l'état des sociétés modernes ; que feriez- vous, que
ferions-nous, dans toutes nos patries, de tous ces hom-
mes, de ces millions d'hommes qui s'élèvent incessam-
ment à la civilisation, à l'influence, à la liberté, s'ils
étaient exclusivement livrés à la soif du bien-être maté-
riel et aux passions politiques, s'il ne songeaient qu'à
s'enrichir ou à débattre leurs droits? Il leur faut encore
d'autres intérêts, d'autres sentiments, d'autres plaisirs.
Non pour les détourner de l'amélioration de leur condi-
tion et du progrès de leurs libertés ; non pour qu'ils
soient moins actifs et moins fiers dans la vie sociale ;
mais pour les rendre capables et dignes de leur situation
plus élevée, capables et dignes de porter plus haut, à
leur tour, cette civilisation vers laquelle ils montent en
foule. Et aussi pour satisfaire en eux ces penchants, ces
instincts de notre nature auxquels ne suffisent ni le
bien-être matériel ni même les travaux et les spectacles
de la liberté politique. Comme les lettres, comme les
sciences, les arts ont cette vertu ; ils ouvrent, à l'activité
et aux jouissances des hommes, une belle et large
carrière. Ils répandent des plaisirs brillants et pacifi-
ques. Ils animent et calment en même temps les esprits.
Us adoucissent les mœurs sans les énerver. Ils rappro-
chent et unissent dans une satisfaction commune des
NEGOCIATIONS DIVERSES. 1-29
hommes d'ailleurs fort divers de silualioii, d'habitudes,
d'opinions, de volontés. Ce n'est donc pas pour vous
seuls, messieurs, pour votre plaisir à vous seuls que vous
cultivez, que vous encouragez les arts. L'Académie
royale, son institution, ses expositions ont une plus
grande portée, un mérite vraiment social. Nous nous
félicitons d'être associés aujourd'hui à ses solennités.
Nous sympathisons avec ses travaux et ses espérances.
Dans une telle réunion, en présence de ces chefs-
d'œuvre, sous l'empire du sentiment qu'ils nous inspi-
rent, nous sommes vos hôtes, messieurs, mais il n'y a
ici point d'étrangers. »
A l'accueil que reçurent ces paroles, je ne pus pas
douter qu'elles n'eussent été comprises et approuvées.
CHAPITEE XXX
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN ]840.
En quoi et à quelles conditions la vie mondaine peut servir en
Angleterre à la vie diplomatique. — Prépondérance sociale
des whigs en 1840. — Mes relations habituelles avec eux. —
HoUand-House. — Lord Holland. — Lady Holland. — Lans-
downe-House et lord Lansdowne. — Lord Grej. — Mon dîner
avec Daniel O'Connell chez mistriss Stanley. — Le doc-
teur Arnold. — M. Hallam. — M. (depuis lord) Macaulay. — Ma
visite, avec lui, à Westminster-Abbey. — M. Sidney Smith. —
Lord JefTrey. — Miss Berry. — Mes relations avec les torys. —
Lady Jersey. — Lord Lyndhurst, lord Ellenborougli et sir
Stratford Canning. — M. Croker. — Les radicaux en 1840. —
M. et M"'° Grote. — L'Eglise anglicane. — Fausses idées répan-
dues en France h son sujet. — État réel de l'Église anglicane.
— Ma visite à Saint-Paul. — L'archevêque de Dublin. — Les
dissidents. — M'"" Fry. — Pourquoi je ne parle pas aujourd'hui
de la cour d'Angleterre. — Mon isolement et mes loisirs. —
Mes promenades dans Londres et aux environs. — Regent's
Parh. — Sion-House. — Chiswik. — École populaire de Norwood.
— Collège d'Eton. — Caractère actuel et progrès moral de la
société anglaise.
C'est le caractère et l'attrait particulier de la diplo-
matie que les agréments de la vie mondaine s'y unissent
aux intérêts de la vie politique et les plaisirs superficiels
aux sérieux travaux. Non-seulement le représentant
d'un État à l'étranger se trouve placé, dès l'abord, dans
la société la plus élevée du pays où il réside ; il est
naturellement provoqué et amené à prendre cette so-
ciété en grande considération ; pour s'y plaire et pour
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 131
y réussir, il a besoin d'y plaire; il faut qu'il acquière,
au sein de ce monde indifférent, des relations et des
habitudes un peu intimes, qu'il s'y fasse une situation
personnelle qui lui devienne une force dans sa mission.
Pour lui, des soins en apparence frivoles sont une pré-
occupation nécessaire; il a tort si, dans les salons et
au milieu des fêtes, la pensée des affaires ne lui est pas
présente ; une conversation fugitive peut le servir aussi
bien qu'une entrevue officielle, et les impressions qu'il
laisse dans le monde où il passe ne lui importent guère
moins que les arguments qu'il développe dans le tôle-
à-tête du cabinet.
Nulle part ce mélange de la vie mondaine et de la vie
politique et cet art de les faire servir l'une à l'autre n'ont
plus d'importance qu'en Angleterre, car il n'y a nulle
part, à côté du gouvernement, une société aussi grande,
aussi indépendante, aussi attentive aux affaires publi-
ques, et dont l'opinion, soit qu'elle approuve, soit qu'elle
blâme, ait autant de poids et d'effet. Ce n'est pas qu'un
ministre étranger eût, en Angleterre, la moindre chance
de succès s'il essayait d'en appeler à cette société et de se
servir d'elle contre son gouvernement ; nulle part toute
apparence d'influence étrangère n'est plus suspecte;
nulle part toutes les classes de la nation, aristocratiques
ou populaires, ne sont plus susceptibles sur ce point,
et moins disposées à livrer, à un étranger quelconque,
la réputation ou la force du pouvoir qui les gouverne.
Et les Anglais sont des observateurs très -attentifs, sin-
guhèrement vigilants et fins, tout en ayant l'air de ne
132 CHAPITRE XXX.
pas y regarder ; un ministre étranger se perdrait s'il
blessait le moins du monde, en ceci, le sentiment na-
tional. Mais il y a, pour lui, un moyen d'exercer, sans
la chercher, sur la société anglaise, une sérieuse in-
lluence; c'est d'y acquérir une grande considération
personnelle et quelques vrais amis. Nulle part l'opinion
qu'on se forme du caractère et de l'esprit d'un homme
n'exerce plus de puissance; nulle part l'estime qu'on lui
porte n'est plus efficace. Et s'il a, parmi les hommes
considérables et honorés, des amis qui tiennent forte-
ment à lui et aient confiance en lui, leur confiance se
propage dans le public et lui assure un crédit véritable.
Cette influence indirecte, lointaine, patiente, toute dé-
rivée de la valeur et de la situation de l'homme lui-
même, est la seule à laquelle, en Angleterre, un
ambassadeur étranger puisse prétendre; mais si elle
est exercée prudemment, sans tentative de dépasser sa
portée naturelle, et si elle a du temps pour agir, elle
peut, à un moment donné, être d'une grande valeur.
C'est à celte condition et dans ces limites que la vie
mondaine peut, en Angleterre, venir en aide à la diplo-
matie; elle devient alors un moyen d'observation et
d'information d'autant plus important qu'il n'y en a
guère d'autre ; la publicité et la conversation dans le
monde, les journaux et les salons, par ces deux voies
seulement un ministre étranger peut, à Londres, re-
cueillir des faits, des indices, et apprécier les intentions
ou pressentir les résolutions du gouvernement; tout
autre procédé de recherche serait à la fois compromet-
LA SOCIETE ANGLAISE EN 1840. 133
tant et inutile ; la politique du gouvernement anglais
est essentiellement publique ; ce qu'on n'en apprend ou
n'en entrevoit pas dans les journaux ou dans les réunions
du monde ne vaut pas la peine d'être recherché, et
toute apparence d'effort ou d'intrigue dans cette re-
cherche nuirait infiniment plus que ne servirait ce
qu'on croirait découvrir.
Quand j'arrivai à Londres, la domination des whigs
dans le gouvernement, à la cour et dans l'opinion pu-
blique, était encore bien établie : en vain ils avaient
successivement perdu, depuis 1 830, d'abord quelques-
uns de leurs plus importants alliés, lord Stanley et sir
James Graham, ensuite leur plus illusire chef, lord
Grey; en vain, à la fin de 1834, sir Robert Peel avait
tenté de fonder un cabinet tory ; cette tentative avait
échoué , et malgré leurs pertes, les whigs restaient,
en 1840, en pleine possession du pouvoir. J'avais eu
avec eux, en France et avant mon ambassade, plus de
relations qu'avec les torys; en général les whigs ve-
naient plus souvent et séjournaient plus longtemps que
les torys sur le continent ; ils avaient i)lus de goût
pour les idées et les mœurs étrangères, notamment
pour les idées et les mœurs françaises; ils avaient con-
tracté, avec le gouvernement du roi Louis-Philippe,
une éclatante alliance; c'était avec eux qu'à mon ar-
rivée en Angleterre, je me trouvais en rapports mutuels
et déjà un peu intimes. Ils m'accueillirent tous avec
une extrême bienveillance, ceux qui ne me connais-
saient pas encore comme ceux que j'avais connus en
134 CHAPITRE XXX.
France, le duc de Devonshire et lord Clarendon
aussi bien que lord Holland et le marquis de Lans-
downe. Les Anglais excellent à témoigner la faveur
avec réserve et à se montrer particulièrement cour-
tois sans être empressés.
Lord Holland n'était point le chef des wliigs; mais
Holland-Uouse était toujours leur centre, leur lieu
favori, le home du parti. Ils retrouvaient là leurs tradi-
tions, leurs plus glorieux souvenirs, une hospitalité
héréditaire, une entière liberté d'esprit et de conversa-
tion. Lord et lady Holland ne s'établirent à Kensington
qu'à l'approche du printemps, et ce fut le 12 avril au
soir que j'allai les y voir pour la première fois. Je ne
saurais assez dire à quel point cette maison me frappa
et me plut ; je lui trouvai un aspect essentiellement
historique, et sociable depuis je ne sais combien de gé-
nérations. J'ai horreur de l'oubli, de ce qui passe vite ;
rien ne me plaît tant que ce qui porte un air de durée
et de longue mémoire. Je puis prendre plaisir aux
choses agréables du moment et qui fuient sans laisser
de trace; mais le plaisir qu'elles me donnent est petit
et fugitif comme elles; j'ai besoin que mes joies soient
d'accord avec mes plus sérieux instincts, qu'elles m'in-
spirent le sentiment de la grandeur et de la durée ; je
ne me désaltère et ne me rafraîchis réellement qu'à des
sources profondes. Cette demeure antique et à demi
gothique, cet escalier tapissé de cartes et de gravures,
avec sa forte et sombre rampe en chêne sculpté, cette
bibliothè([ue pleine de livres écrits dans toutes les lan-
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 135
gues, venus de tous les pays du monde, dépôt de tant
de curiosité et d'activité intellectuelle, cette longue
série de portraits peints, dessinés, gravés, portraits de
morts, portraits de vivants, tant d'importance depuis
si longtemps et si fidèlement attachée, par les maîtres
du lieu, à l'esprit, à la gloire, aux souvenirs d'amitié,
tout cela m'intéressa et m'émut fortement, et j'en garde
encore aujourd'hui toute l'impression.
Les maîtres du lieu, lord Holland surtout, étaient à
la fois en harmonie et en contraste avec leur demeure.
Par quelques-unes de ses idées et de ses sympathies
politiques et philosophiques, par ses goûts et le tour de
sa conversation, lord Holland tenait au continent et à
la France presque autant qu'à l'Angleterre; et il eût été
au moins aussi bien placé à Paris, dans un salon du
xvni* siècle, qu'à Holland-Housc, dans le sien. Par
l'ensemble de sa situation et de ses mœurs, par ses
traditions et ses habitudes aristocratiques, par son en- .^
tourage et sa popularité héréditaire, il était très-anglais,
et le possesseur, l'habitant très-approprié de cette belle
maison tout anglaise où il exerçait une si noble hospi-
talité. C'était à la fois un whig anglais et un libéral
français; ce mélange de l'esprit national et de l'esprit
continental, cette intelligence européenne sous cette
physionomie saxonne entrait pour beaucoup dans le
<;harme de sa personne et de sa société. Il avait beau-
coup voyagé et souvent vécu sur le continent; il con-
naissait à merveille les langues et les littératures fran-
çaise, italienne, espagnole; et en même temps très-
136 CHAPITRE XXX.
familier avec sa propre littérature anglaise , il en
reproduisait sans cesse, ayec un à-propos cliarniant, les
souvenirs et les chefs-d'œuvre. J'avais dîné un jour à
Holland-House en très-petit comité; je ne me rappelle
que deux des convives, lord Clarendon et un vieux
M. Luttrel,'tous deux habitués et très-bien placés dans
la maison; nous venions de causer longtemps des
grands écrivains et orateurs français, La Bruyère,
Pascal, madame de Sévigné, Bossuet, Fénelon; je ne
sais plus par quelle transition nous i)assàmes de la
France du xvu^ siècle à l'Angleterre moderne; lord
HoUand se mit à parler de quelques-uns de ses contem-
porains célèbres, de son oncle M. Fox, de Sheridan,
Grattan, Curran ; non-seulement à en parler, mais à
reproduire leurs manières, leur langage, et à les con-
trefaire pour les peindre. Il excellait dans cette mim.ique
sans caricature : ce gros corps goutteux qui se remuait
à grand'peine el qu'on roulait dans son fauteuil, cette
grosse figure gaiement animée, ces gros sourcils qui
ombrageaient ces yeux si vifs, tout cela devenait sou-
ple, mobile, gracieux, avec un air de moquerie fine et
bienveillante, et je m'amusais presque autant à le re-
garder qu'à l'écouter.
Cette figure si originale se prêtait à de singulières res-
semblances : nous dînions un jour chez lord Clarendon
qui venait de recevoir de Madrid un tableau dont il
faisait cas ; il le fit apporter dans le salon; un personnage
de moine s'y trouvait qui ressemblait vraiment beau-
coup à lordHolland, à tel point qu'à Madrid, en voyant
La iiOCIÉTE ANGLAISE EN 1840. 137
ce tableau, le général Charles Fox s'était récrié. A cette
vue, lad y HoUand se fâcha, d'abord tout haut, puis
tout bas : « Je suis courroucée, vraiment courroucée,
dit-elle à lord Clarendon ; faites enlever ce tableau ; un
moine si laid, si dégoûtant! » 11 y avait quelque chose
de vrai dans ce courroux conjugal, mais encore plus de
fantaisie impérieuse que de vérité ; il fallait que la vo-
lonté de lady Holland fût faite, que sur-le-champ on
écarlcàt d'elle ce petit déplaisir. Lord Clarendon se dé-
fendit bien, surpris d'abord, puis un peu fâché à son
tour et obstiné. Lady Holland insista, mais habilement,
mêlant la caresse à la colère, et d'une voix douce,
quoique les regards fort animés. Lord Clarendon céda
un peu à son tour, sans se retirer complètement, et
la querelle finit par une transaction ; le tableau resta
dans le salon, mais retourné contre le mur.
Lady Holland était bien plus purement anglaise que
son mari : non qu'elle ne partageât, comme lui, les
idées philosophiques du xvui" siècle français; mais,
en politique, elle était whig très-aristocratiquement et
sans aucune tendance radicale, libérale avec hauteur et
aussi attachée à la hiérarchie sociale que fidèle à son
parti et à ses amis. 11 y avait en elle de la grandeur, de
la force, une autorité à la fois naturelle et conquise,
souvent impérieuse, quelquefois gracieuse, de la di-
gnité jusque dans le caprice, un esprit très-cultivé sans
prétention, et quoique assez égoïste au fond, elle était
capable d'affection, surtout de ce dévouement soigneux
et délicat qui rend faciles et agréables les détails fami-
13S CHAPITRE XXX.
liers de la vie. Elle se prit de goût pour moi, et me le
témoignait non-seulement par son bon accueil, mais en
me rendant, sans qu'il y parût, de bons offices, et en
me donnant, dans l'occasion, de bons avis. Elle m'en-
voyait les livres qui pouvaient m'intéresser ou me ser-
vir. Elle avait à cœur que je ne fisse pas trop de fautes
en parlant anglais, et me redressait avec un soin ami-
cal; il m'arriva un jour de rappeler un proverbe popu-
laire : HeU's icaîj is paved wilh good intenlions (le che-
min de l'enfer est pavé de bonnes intentions) ; elle se
pencha vers moi et me dit tout bas : « Vous me par-
donnerez mon impertinence ; on ne prononce jamais
ici le mot de Hell, à moins que ce ne soit en citant des
vers de Milton : la haute poésie est la seule excuse. »
Comme beaucoup d'autres en Angleterre, elle était
gourmande et sensible au mérite d'un bon dîner; peu
après mon établissement à Londres où j'avais amené un
excellent cuisinier, longtemps au service de M. de Tal-
leyrand, elle écrivait à Paris : « M. Guizot plaît ici à
tout le monde, à la reine aussi. Le public tire un bon
augure de ce qu'il a placé le célèbre Louis à la tète du
département de sa cuisine; peu de choses contribuent
plus ici à la popularité que la bonne chère. » Quelques
semaines après, lady Holland dînait chez moi; elle
n'avait pas déjeuné le matin et attendait impatiemment
qu'on se mît à table. Lord Palmerston n'arriva qu'à
huit heures et demie. Lady Holland commença par l'hu-
meur; puis, un vrai chagrin; puis, l'inanition. Au mo-
ment de passer dans la salle à manger, elle appela lord
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 139
Duncannon et se recommanda à lui, « car je ne suis
pas sûre, dit -elle, de pom^oir aller jusque-là sans me
trouver mal. » Le dîner, qui lui convint, dissipa l'hu-
meur comme l'inanition; mais je ne suis pas sûr qu'il
ne lui soit pas toujours resté un peu de rancune de ce
que, ce jour-là, j'avais attendu lord et lady Palmerston.
Cette personne si décidément incrédule était accessi-
ble, pour ses amis comme pour elle-même, à des crain-
tes puérilement superstitieuses : elle avait été un peu
malade ; elle allait mieux et elle en convenait : « Ne le
répétez pas, me dit-elle, cela porte malheur. » Elle me
raconta elle-même qu'en. 1827 M. Canning malade lui
ayant dit qu'il allait se reposer à Chiswik, maison de
campagne du duc de Devonshire, elle lui avait dit :
c( N'allez pas là; si j'étais votre femme, je ne vous lais-
serais pas aller là.— Pourquoi donc? dit M. Canning. —
M. Fox y est mort. » M. Canning sourit; et une heure
après, en quittant IIoUand-House, il revint à lady Rol-
land et lui dit tout bas : « Ne parlez de cela à personne ;
on s'en troublerait. » — « Et il mourut à Chiswik, » me
disait avec trouble lady HoUand.
Pendant tout le cours de mon ambassade, et à propos
de la question d'Orient, je trouvai toujours à TloUand-
House le même bon vouloir sympathique, le même dé-
sir que l'Angleterre s'entendît avec la France plutôt
qu'avec la Russie. Quand le cabinet anglais faisait un
pas hors de cette voie, lord Holland était visiblement
contrarié et troublé; il aurait voulu que la France et son
ambassadeur eussent toujours sujet d'être contents de
140 CHAPITRE XXX.
l'Angleterre, et il se montrait alors, pour moi, plus
aimable que jamais. Lady Holland, moins douce, témoi-
gnait en pareil cas son déplaisir par de l'humeur, tantôt
contre les journalistes qui soutenaient la politique
qu'elle n'aimait pas, tantôt contre la Russie et le baron
de Briinnow lui-même qu'elle traitait en général avec
peu de faveur. J'allais souvent passer la soirée à Hol-
land-IIouse ; si quelque incident désagréable à ma né-
gociation était survenu la veille ou le matin, lord et lady
Hoiland prenaient grand soin d'écarter tout ce qui eût
pu s'y rattacher et de porter la conversation sur de tout
autres sujets. Ils avaient l'un et l'autre à cœur qu'on ne
se brouillât pas avec la France, et que rien n'altércàt
l'agrément de leur société intime. Un de leurs habi-
tués, ami dévoué de lord Palmerston, médit un jour :
« Prenez garde; lord Hoiland est très-aimable; mais il
parle trop pour un ministre et devant les étrangers qui
ne connaissent pas assez bien notre intérieur pour me-
surer exactement ce que ses paroles ont d'importance
et celle qu'il y attache lui-même. A entendre ses eau-
séries, on s'imagine qu'il y a de grandes difîérences
d'opinion dans le cabinet; on ne peut pas se résoudre
à regarder tout cela comme des fantaisies de conversa-
tion, sans conséquence pour les alfciires. » Mon interlo-
cuteur avait raison; les dissentiments de lord Hoiland
étaient plus sincères que sérieux.
Après HoUand-House, le principal foyer whig était
Lansdowne-Eouse, et sans exercer une influence pré-
pondérante, le marquis de Lansdowne avait, dans le ca-
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1810. 141
binet, bien plus d'importance que lord Holland; il ne
dirigeait pas, mais ceux qui dirigeaient ne croyaient pas
pouvoir se passer de son approbation. Je n'ai connu,
parmi les whigs, point de grand seigneur plus considé-
rable, plus éclairé, plus généreusement et plus judi-
cieusement libéral que lord Lansdowne; la naissance, la
fortune, la parfaite éducation, les lumières, un carac-
tère plein de loyauté et d'honneur, rien ne lui a man-
qué; mais il a toujours paru plus attentif à jouir de ces
avantages que pressé de les faire valoir dans un but
d'ambition et de pouvoir. Il avait besoin d'être Jionoré
et compté, non d'agir et de dominer. Je dirais volon-
tiers qu'il y avait quelque ressemblance entre lui et sa
maison de Londres, grande, belle, très-bien ornée, mais
un peu froide par la nature morne de ses ornements : la
salle à manger et la galerie du fond étaient remplies
de statues antiques que son père, lord Shelburne,
avait achetées en Itahe. Magnifique décoration, mieux
ap{)ropriée à des édifices publics qu'à des bals, des
routs ou des concerts. Je me suis trouvé plusieurs
fois dans les grandes réunions de Lansdowne-IIouse,
entre autres à un bal que, le 2 avril, lord Lansdowne
donna à la reine ; c'était un singulier effet que ces huit
ou neuf cents personnes très-vivantes, très-brillantes,
entourées de soixante ou quatre-vingts personnes de
marbre immobiles et glacées au milieu de ce mouve-
ment, de ces danses, de ces flots de musique et de lu-
mière. Hors de ces jours de fête, dans le cours Iiabituel
de la vie, dans les petits dîners moitié politiques, moitié
142 CHAPITRE XXX.
littéraires qu'il donnait souvent, lord Lansdowne était
d'un commerce aussi agréable que sûr, et ne cessa de
me témoigner, pour les bons rapports de son pays avec
le mien et pour moi-même, une bienveillance à la fois
sincère et réservée.
L'attitude de lord Grey et mes relations avec lui
étaient tout autres. Ce grand chef whig qui, après avoir
donné, pendant quarante-quatre ans, l'exemple de la
plus ferme fidélité à ses principes, avait eu la rare for-
tune d'accomplir l'œuvre à laquelle il s'était voué, la
réforme parlementaire, et d'atteindre ainsi le but de sa
vie, lord Grey, en 1840, ne pouvait se consoler d'être
vieux, et vivait presque hors du monde, dans la mélan-
colie et Fennui, toujours très-honoré quand il reparais-
sait, et recevant les témoignages de respect avec un sin-
gulier mélange de dignité et d'iiumeur. 11 dînait un jour
chez moi avec les principaux wliigs, entre autres plu-
sieurs membres du cabinet, lord Melbourne, lord Pal-
merston, lord John Russell, lord Clarendon. Arrivé
l'un des premiers, lord Grey s'était assis près de la che-
minée, et les autres convives, en arrivant, allèrent tous
le saluer. Je vois encore ce noble vieillard, avec sa
grande taille et sa belle figure, se soulevant à peine de
son fauteuil et ne répondant que par une inclination de
tête fière et triste aux hommages qu'on lui rendait. Il
fut très-sensible à l'empressement respectueux que je
lui témoignai en toute occasion. J'allais le voir assez
souvent, et mes visites lui faisaient évidemment plaisir.
Un matin, je le trouvai tout à fait seul; il me le fit re-
LA SOCIETE ANGLAISE EN 1840. 14Ï
marquer : « Jadis, me dit-il, quand j'étais jeune, on ne
passait guère devant ma porte, hommes ou femmes,
sans venir me voir; aujourd'hui, par cette fenêtre, je
les vois passer; ils n'entrent plus. » Un autre jour, le
soir, il était avec sa femme, lady Grey, qui lui faisait la
lecture; elle me toucha par sa sollicitude pour son
mari; elle le gronda, devant moi, de ce qu'il n'allait
plus à la Chambre des lords, ne parlait plus, ne se sou-
ciait plus de rien. Avec un abandon plein de simplicité
et presque de confiance, comme si elle me connaissait
depuis longtemps, elle me demanda de venir souvent
les voir, de l'aider, elle, à combattre la disposition de
lord Grey. J'entrai dans son désir; je flattai son malade.
J'ai du goût pour les âmes nobles et un peu faibles; leur
noblesse me plaît, et il me semble que je suis bon à
leur faiblesse.
Je m'étonnais de ne jamais rencontrer dans ce monde
whig un homme à qui les whigs avaient depuis long-
temps affaire et dont l'appui leur était toujours indis-
pensable, le célèbre Irlandais Daniel O'Connell. Je
témoignai un jour mon étonnemenl chez mistriss
Stanley, aujourd'hui lady Stanley d'Alderley, fille de
lord Dillon, aimable personne, de qui les souvenirs de
famille m'avaient rapproché, et dont le mari était alors,
dans la Chambre des communes, le Whipper-in des
whigs, c'est-à-dire chargé de rallier, dans l'occasion,
tous les membres whigs et de veiller à leur exacte pré-
sence. Mistriss Stanley était elle-même de sentiments
très-whigs, et très-active dans l'intérêt du parti et du
144 CHAPITRE XXX.
cabinet: «Elle est notre chef d'état-major, » disait
lord Palmerston. « Avez-vous envie, me dit-elle, de
connaître M. O'Connell? — Oui certainement. — Eh bien,
j'arrangerai cela. » Elle me donna en effet à dîner le
4 avril avec lui et cinq ou six personnes seule-
ment, entre autres lord Jolin Russell et lord Duncan-
non. Je trouvai M. 0' Connell parfaitement tel que je
l'attendais. Je le vis peut-être comme je l'attendais,
mais c'est toujours beaucoup de répondre à l'attente.
Grand, gros, robuste, animé, la tête un peu dans les
épaules, l'air de la force et de la finesse ; la force par-
tout, la finesse dans le regard prompt et un peu dé-
tourné, quoique sans fausseté ; point d'élégance et
pourtant point vulgaire; des manières un peu embar-
rassées et pourtant fermes ; quelque arrogance même,
quoique cachée. 11 était, avec les Anglais considérables
qui se trouvaient là, d'une politesse à la fois un peu
humble et impérieuse ; on sentait qu'ils avaient été
ses maîtres et qu'il était puissant sur eux ; il avait subi
leur domination et il recevait leurs empressements. Il
était évidemment flatté d'être invité à diner avec moi;
je lui dis quand on me le présenta : « Nous sommes
ici, vous et moi, monsieur, deux grandes preuves du
progrès de 'la justice et du bon sens; vous, catholique,
membre de la Chambre des communes d'Angleterre ;
moi, protestant, ambassadeur de France. » Cette entrée
en matière lui plut, et nous causâmes, pendant le dîner,
presque comme d'anciennes connaissances. Le matin,
mistriss Stanley avait hésité à inviter quelques person-
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 14t>
nés pour le soir; elle s'y était pourtant décidée, et je \is
arriver, après le dîner, lord et lad y Palnierston, lord
Normanby, lord Clarendon, l'évêque de Norwich, lady
William Russell et quelques autres. En sortant de table,
un accès de modestie sociale prit à i\l. O'Connell; il
voulait s'en aller : « Vous avez du monde, » dit-il à
M. Stanley. — Oui, mais restez, restez; nous y comp-
tons.— Non, je m'en vais. — Restez, je vous prie, » Et
il resta, avec une satisfaction visible qui ne manquait
pourtant pas de fierté. « C'est donc là M. O'Connell ? »
me dit lady William Russell qui probablement ne l'avait
jamais vu. — Oui, lui dis-je, et je suis venu de Paris
pour vous l'apprendre. — Vous croyiez peut-être que
nous passions notre vie avec lui ?— Je vois bien que
non. » Ils étaient tous évidemment bien aises d'avoir
cette occasion de lui être agréables, et lui bien aise
d'en profiter. Il parla beaucoup; il raconta les progrès
de la tempérance en Irlande, les ivrognes disparaissant
par milliers, le goût des babits propres et des manières
moins grossières venant à mesure que l'ivrognerie s'en
allait. Personne ne voulait élever de doute. Je lui de-
mandai si c'était là une bouffée de mode populaire ou
une réforme durable. Il me répondit avec gravité :
« Cela durera, nous sommes une race persévérante,
comme on l'est quand on a beaucoup souffert. » Il pre-
nait plaisir à s'adresser à moi, à m'avoir pour témoin
du meilleur sort de sa patrie et de son propre triompbe.
Je me retirai vers minuit, et je me retirai le premier,
laissant M. O'Connell au milieu de quatre ministres
T. V. 10
146 CHAPITRE XXX.
anglais et de cinq ou six grandes dames qui l'écoutaient
avec un mélange un peu comique de curiosité et de
hauteur, de déférence et de dédain.
Je fis aussi connaissance, quelques jours après, avec
lin autre homme, beaucoup moins célèbre et moins
important dans la sphère politique, mais investi, en
Angleterre, d'une influence et d'une faveur publique
très-originale et personnelle. La duchesse de Suther-
land, alors grande] maîtresse de la garde-robe de la
reine et l'une des plus nobles parures du parti ^vhig,
autant par sa bonté que par sa beauté, m'écrivit un
matin que le docteur Arnold désirait me voir et viendrait
passer un jour chez elle dans ce dessein. Neuf ans
auparavant, sans que nous eussions jamais eu aucune
relation personnelle, il m'avait envoyé une édition de
Thucydide qu'il venait de publier, en me témoignant
une sympathie qui n'avait rien de superficiel ni de ba-
nal. Il vint en effet à Londres le 10 avril, et ce fut pour
moi un jour de vive jouissance intellectuelle et morale.
Le docteur Arnold était de[)uis longtemps déjà à la tète
du collège de Rugby , grand établissement d'éducation
publique, fondé sous la reine Elizabeth, dans le comté
de Warwick; et sans la moindre charlatanerie, par ses
seuls et propres mérites, il l'avait porté au plus haut
degré de prospérité et de popularité. Je trouvai en lui
un homme d'un esprit singulièrement élevé, animé,
ouvert, large, exempt de préjugé et de routine, curieux
de progrès, et en môme temps ferme, pratique, sans
fantaisies bizarres ou vagues, fidèlement attaché à toutes
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 147
les fortes bases de l'ordre moral et social. Je n'ai point
rencontré d'âme plus puissamment sympathique, plus
Immaine avec autorité. Il avait, en littérature classique,
en histoire, dans les sciences, un savoir aussi solide
que varié'; et sans être bien nouvelles, ses idées et ses
méthodes, en fait d'éducation comme d'instruction, lui
appartenaient en propre, et il les appliquait avec une
verve communicative et efficace. Il agissait beaucoup
par la conversation, d'âme à âme, et savait se servir de
la liberté aussi bien que de la règle. Jamais peut-être
aucun chef d'établissement semblable n'a exercé, sur
la génération qui a passé par ses mains, une influence
plus intime, ni laissé, dans les esprits et dans les
cœurs, un plus profond souvenir.
Les whigs avaient alors la bonne fortune de compter
dans leurs rangs, soit au sein même des affaires, soit
sur leshsièresde la politique active, plusieurs hommes
éminents qui, par leurs écrits, agissaient puissamment
sur le public; et j'eus aussi la bonne fortune de con-
tracter avec plusieurs d'entre eux, à cette époque, des
rapports de grande bienveillance ou même d'étroite
amitié. Ils sont tous morts aujourd'hui, les uns, avant
de ressentir les atteintes de l'âge, et dans la vigueur
comme dans la maturité de leur talent; les autres,
après avoir parcouru toute la carrière et atteint, par un
noble travail, un juste renom et un honorable repos.
Je ne me refuserai pas le mélancolique plaisir de rap-
peler ici leur mémoire, les impressions que j'ai reçues
d'eux et les liens qui nous ont unis.
148 CHAPITRE XXX.
M. Hallam est celui avec qui j'ai été le plus intime-
ment lié. Dès que je l'ai connu, et plus je l'ai connu,
son caractère et son esprit m'ont également attiré et
attaché. Avant 1830, ses beaux travaux historiques,
surtout son Hisloirc constilutionnelle d'Angleterre,
firent naître entre nous de bienveillants rapports;
dans la préface de ce dernier ouvrage, il avait parlé de
moi et de mon Histoire de la Révolution d'Angleterre
en termes dont je ne pouvais qu'être très-honoré et tou-
ché. Après 1830, je le vis à Paris; nous entrâmes en
correspondance ; il m'exprima plusieurs fois son opi-
nion sur ce qui se passait en Angleterre, entre autres
sur la réforme parlementaire de 1831, et je fus frappé
de la ferme indépendance comme de la judicieuse saga-
cité, soit de ses idées générales, soit de ses appréciations
des mesures et des événements contemporains. Je n'ai
point connu d'homme plus sincèrement, plus profon-
dément libéral, et en même temps plus exempt de tout
préjugé national et de tout esprit de parti; point
d'homme qui s'inquiétât plus exclusivement de cher-
cher la vérité et de rendre justice à tous, sans aucun
souci de plaire ou de déplaire à ses adversaires ou à ses
amis. La rectitude naturelle de son jugement, son vaste
et exact savoir, la généreuse élévation de son âme et son
parfait désintéressement le rendaient imperturbable-
ment équitable, et étranger, dans la cause même qui lui
tenait le plus à cœur, celle de la liberté religieuse et
politique, à toute espèce de badauderie comme de fana-
tisme. Il me reçut à Londres, en 1840, avec un emprcs-
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1810. 149
sèment amical ; il aimait la société, la conversation, la
discussion familière des souvenirs ou des idées, et il
réunissait souvent à sa table les hommes les plus dis-
tingués de son pays, lettrés par profession ou par goût,
M. Macaulay, lord Lansdowne, lord Mahon, sir Francis
Palgrave, M. Milman, tous charmés de se trouver en-
semble et autour de lui. En 1848, après la Révolution
de février, M. Hallam fut pour moi le plus véritable,
je dirai le plus infatigable ami ; il n'y avait point de
bons offices qu'il ne recherchât l'occasion de me rendre,
point de soins, point de prévenances qu'il n'eût tous les
jours pour mes enfants et pour moi, avec cette cordia-
lité atîectueuse qui rend tout facile et agréable à ceux
qu'elle oblige, car elle prend, à ce qu'elle fait pour eux,
autant de plaisir qu'elle peut leur en faire à eux-
mêmes. J'ai entendu dire que, dans la première partie
de sa vie, M. Hallam avait été un peu âpre et impérieux;
mais il avait subi de grandes douleurs domestiques; il
avait perdu sa femme et plusieurs de ses enfants,
entre autres son fils aîné Arthur, jeune homme d'une
distinction rare, à la mémoire duquel son ami, le poète
Tennyson, a consacré une de ses plus belles œuvres de
poésie morale, intitulée : In memoriam. Au lieu d'aigrir
ou d'assombrir M. Hallam, le malheur et l'âge l'avaient
adouci et attendri; personne n'apercevait plus en lui la
moindre trace de rudesse ; il conservait tout son mou-
vement d'esprit, tous ses goûts littéraires et sociables,
et semblait jouir de la vie en homme qui la trouve en-
core douce et veut la rendre douce à ceux qui l'entou-
150 CHAPITRE XXX.
rent^ mais qui en a connu les poignantes tristesses, et
qui, au fond de l'âme et pour son propre compte, ne s'y
passionne plus. Après mon retour en France, M. Hal-
lam vint, en 1 853, avec sir John Boileau, passer quel-
ques jours au Val-Riclier; il était encore le même, l'es-
prit toujours aussi animé et le cœur aussi affectueux;
mais peu de temps après, il fut frappé d'une attaque
d'apoplexie qui le laissa impotent et presque éteint.
Pendant le voyage que je fis en Angleterre en 1858,
j'allai le voir à la campagne, à Pensliurst, près de Lon-
dres, où il vivait retiré chez sa fdle, mistriss Cator. Je
le trouvai enfoncé dans son fauteuil, auprès d'une table
encore chargée de livres, quelques-uns entr'ouverts, et
tenant à la main le Times du jour qu'il laissa tomber
à terre quand j'entrai; il pouvait à peine marcher, ne
parlait qu'avec embarras, et il arrêta sur moi des re-
gards lents et tristes où perçaient un souvenir d'affec-
tion et le plaisir qu'il éprouvait à me revoir, mais
qu'il n'exprimait pas. J'abrégeai ma visite qui le fati-
guait autant qu'elle m'attristait. Il mourut quelques
mois après. Homme rare, et modeste autant que rare,
à qui il n'a manqué que plus d'éclat dans le talent et une
soif plus passionnée du succès pour exercer, sur le
public, autant de puissance qu'il a obtenu d'estime et
d'amitié de ceux qui l'ont bien connu.
Je n'ai pas vécu aussi intimement avec lord Macauïay
(M. Macauïay en 1810), et môme après l'avoir beaucoup
vu, j'ai moins connu l'homme que l'écrivain. Avant
que nous nous . fussions rencontrés, j'admirais son art
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 151
savant et brillant pour recueillir les faits^ les grouper,
les animer, transformer le récit en drame, et semer, à
travers les scènes et les acteurs du drame, les observa-
tions et les jugements du spectateur; il a excellé à ré-
pandre sur le passé des flots de lumière et de couleur,
en le mettant constamment en face des idées et des
mœurs du temps présent. Quand j'ai personnellement
connu lord 3Iacaulay, j'ai joui plus vivement encore de
mon plaisir à l'admirer; l'harmonie était parfaite entre
l'homme et l'artiste, le causeur et l'écrivain; rien ne se
ressemblait plus que les écrits de lord Macaulay et sa
conversation ; même richesse et même à-propos dans
la mémoire, môme impétuosité facile dans la pensée,
même vivacité d'imagination, même clarté de langage,
même tour à la fois naturel et piquant dans les ré-
flexions. Il j avait, à l'écouter, autant d'agrément et
presque autant d'instruction qu'à le lire. Et lorsque,
après tant de curieux et charmants Essais, il a publié
son grand ouvrage, l'Histoire d'Angleterre depuis Va-
vénement de Jacques II, les mêmes qualités s'y sont
déployées avec encore plus d'abondance et d'éclat. Je
ne connais point d'histoire où le passé et l'historien qui
le raconte vivent plus intimement et plus familièrement
ensemble ; lord Macaulay peint les faits et les hommes
du xvii^ siècle avec autant de détails et des couleurs
aussi vives que s'ils étaient ses contemporains. Méthode
pleine de puissance et d'attrait, mais qui entraîne un
péril auquel lord Macaulay n'a pas toujours échappé.
J'éprouve souvent, en le lisant, le regret de rencontrer.
152 CHAPITRE XXX.
dans rhistoire, l'esprit de parti de la politique. Je n'ai
garde de mal penser ni de mal parler des partis ; ils
sont les éléments nécessaires d'un gouvernement libre.
J'ai passé bien des années de ma vie dans cette arène, et
je sais combien, pour lutter avec succès, pour gouver-
ner comme pour résister efficacement, il est indispen-
sable d'être entouré d'un parti compacte, discipliné,
permanent. Les whigs et les torys ont fait^ en Angle-
terre, depuis deux siècles, la force du pouvoir et de la
liberté. Mais les partis et l'esprit de parti ne sont bien
placés que dans la politique active et actuelle ; quand
on rentre dans le passé, quand on rouvre les tombeaux,
on doit, aux morts qu'on en fait sortir, une complète
et scrupuleuse justice; il faut, en les ramenant sur la
scène, mettre en lumière les idées et les sentiments
qu'ils y ont portés ; il faut faire équitablement, dans
leur rôle, la part de leurs intérêts et leurs droits, et ne
pas mêler à leurs cendres les charbons ardents de notre
propre foyer. Lord Macaulay n'a pas toujours obéi à
cette loi de la vérité comme de l'équité historique; il a
porté quelquefois dans ses récits, et surtout dans ses
appréciations des actes et des hommes, les passions et
les préventions des whigs engagés dans les luttes an-
ciennes ou modernes. El j'ai lieu de croire qu'il s'en est
lui-même aperçu; j'en ai deux preuves décisives pui-
sées, l'une dans son grand ouvrage même, l'autre- dans
mes rapports avec lui. En avançant dans son travail, il
s'est mieux dégagé de ses impressions premières; la
justice de l'historien a pris le dessus sur les habitu-
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 153
des du politique; il a été beaucoup plus impartial dans
son histoire du règne de Guillaume lll que dans celle
du règne de Jacques II; et surtout que dans son résumé
des règnes de Charles I" et de Charles II. Il juge les
whigs de d69-2 plus sévèrement que les répubhcains de
1648; et si je suis bien informé, son impartialité nou-
velle lui a valu, de la part de quelques whigs intéres-
sés ou ardents, d'assez vifs reproches. Ma preuve person-
nelle n'est pas moins concluante. Au printemps de 1848,
je voulais que mon fils Guillaume reprît à Londres ses
études classiques forcément interrompues à Paris; j'hé-
sitais entre deux grands établissements, le collège de
l'Université de Londres ( Universiti/s collège), fondé
sous le roi Guillaume IV, comme cette Université elle-
même, par l'influence des whigs, et le collège royal
( King^s collège ), fondé vers la même époque, sous le
patronage de l'Église anglicane. Je consultai M. Macau-
lay sur le choix : «Vous m'interrogez comme père, me
dit-il; je ne vous répondrai pas comme homme de
parti; j'ai concouru, avec mes amis whigs, à la fonda-
tion de l'Université de Londres et de son collège ; en-
voyez votre fils au King's collège; c'est le meilleur.» Je
le remerciai de sa sincérité et je suivis son conseil dont
mon fils se trouva bien.
J'eus, en 1840, dans les loisirs de mon ambassade,
une preuve frappante de l'étendue et de l'agrément de
son savoir : il m'offrit de me servir de cicérone dans la
visite de l'abbaye de Westminster et de sa célèbre
église peuplée de morts dispersés ou entassés pèle-
154 CHAPITRE XXX.
mêle dans toutes les parties de l'édifice, rois, reines,
guerriers, politiques, magistrats, orateurs, écrivains,
simples particuliers, les uns glorieux, placés là par
l'admiration et la reconnaissance publiques, les autres
obscurs, consacrés par la piété, ou l'affection, ou la va-
nité domestiques. Elizabeth et Marie Stuart, Bucking-
liam et Monk, lord Chatbam et lord Rlansfield, Pilt et Fox,
Shakespeare, Milton, Newton, Gray, Addison, Watts, les
destinées et les natures les plus diverses mises côte à
côte, la paix du ciel entre les hommes après les haines
et les rivalités de la terre. Je ne fus pas choqué, comme
ont paru l'être beaucoup de gens, du grand nombre
des morts obscurs; qu'importe aux morts illustres?
Ils n'en sont pas moins apparents ni moins seuls. Il n'y
a pas de foule là; les tombeaux ne se gênent pas, ne
se masquent pas l'un l'autre ; on ne s'arrête que devant
ceux qui renferment vraiment un immortel. Ce qui
est choquant, hideux, barbare, ce sont des figures
de cire placées là dans des armoires, la reine
Elizabeth, la reine Anne, Guillaume 111 et Marie, Nel-
son, Chatham, debout, les yeux ouverts, sous leurs
propres vêtements. Cette prétention à la réalité, ce ma-
riage de la vie apparente et de la mort sont d'un elTet
révoltant au milieu de ces tombeaux, de ces statues,
purs symboles qui proclament la mort en perpétuant
la mémoire, et transmettent le nom aux respects de la
postérité sans livrer la personne à la curiosité de ses
regards. Pendant trois ou quatre heures, je me pro-
menai avec M. Macaulay dans cette galerie monumen-
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 155
taie de la nation et des familles anglaises ; je l'arrêtais
ou il m'arrêtait à chaque pas; et tantôt répondant à mes
questions , tantôt les devançant , il m'expliquait un
monument allégorique, me rappelait un fait oublié,
me racontait une anecdote peu connue, me récitait
' quelque beau passage des écrivains ou des orateurs
dont nous rencontrions les noms. Nous passions devant
le monument de lord Chatham debout, la tête haute
et le bras en avant comme dans un mouvement
d'éloquence; devant lui, à ses pieds, sur une simple
pierre, était inscrit le nom de son fils William Pitt,
déposé là en attendant qu'on eût terminé et placé en
son lieu le monument qui lui devait être consacré :
« Ne dirait-on pas, me dit M. ]\Iacaulay, que le pèrô
se lève et prononce là, devant le public, l'oraison
funèbre de son fds? » Et à ce propos, quelques-uns
des plus beaux discours de lord Chatham et de M. Pitt
lui revinrent en mémoire, et il m'en répéta plusieurs
fragments. Les monuments des grands écrivains, pro-
sateurs ou poètes, suscitaient en lui la même abondance,
la même verve de souvenirs; Blilton et Addison étaient,
pour lui, des favoris, et il me retint plusieurs minutes
devant leurs noms, se complaisant à me rappeler
quelques traits de leur vie, ou à me citer quelques pas-
sages de leurs œuvres, presque autant que je me plai-
sais à l'écouter. Un bas-relief, qui retraçait un incident
de la grande guerre entre -l'Angleterre et ses colonies
américaines luttant pour leur indépendance, se trouva
sur notre chemin : « Regardez cette figure à laquelle
156 CHAPITRE XXX.
manque la tête, me dit M. Macaulay ; c'est celle de
Washington ; le soir, sans doute, en se cachant, quelque
ardent patriote anglais, encore courroucé contre ce
chef de rebelles, se satisfit en lui cassant la tête ; on la
rétablit ; quelque temps après on la retrouva encore
cassée ; on a renoncé à la rétablir. Voilà comment
les patriotes d'un pays comprennent et traitent ceux
d'un pays rival. » Toute cette visite fut, pour moi,
pleine d'intérêt et de charme; comme les grands morts
de l'Italie sur le passage de Dante, les plus illustres
personnages de l'histoire et de la littérature anglaises
sortaient devant moi de leur tombeau, à la voix d'un
représentant digne d'eux.
HoUand-House n'était pas seulement le rendez-vous
habituel des whigs engagés dans la vie publique; c'était
aussi le salon favori, le home adoptif des lettrés libé-
raux étrangers à la conduite des affaires, mais dévoués
à leurs idées et au redressement des vieilles injustices
sociales. Ce fut là que je rencontrai pour la première
fois le révérend Sidney Smith et lord Jeffrey, tous deux
fondateurs, en tSOI, de la Revue d'Edimbourg, et les
deux hommes de ce temps qui, en dehors du Parle-
ment, ont le plus contribué aux succès du parti whig
et aux progrès de la hberté. Ils étaient l'un et l'autre
bien loin, en 1840, du puissant élan de leur jeunesse et
de leur influence; mais M. Sidney Smith conservait,
à soixante-neuf ans, cette vive originalité d'imagination
et d'esprit, cette verve inattendue et plaisante qui
éclataient partout, dans la vie familière comme dans les
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 157
salons, et probablement aussi dans sa propre pensée,
quand il était seul dans son cabinet. J'écrivais à Paris,
après notre première rencontre : « J'ai causé hier soir
avec M, Sidney Smith, qui a vraiment beaucoup, beau-
coup d'esprit. Mais tout le monde s'y attend, tout le
monde vous en avertit. C'est son état d'avoir de l'esprit
comme c'est l'état de lady Seymour d'être belle. On de-
mande de l'esprit à M. Sidney Smith comme une voiture
à un sellier. On rit trop de ses plaisanteries. On rit
avant, pendant, après. Et il plaisante un peu trop à pro-
pos de toutes choses, même à propos des évêques; ce
qui ne l'empêche pas d'avoir sa réserve, et même sa
timidité envers sa robe; il ne veut plus dîner hors de
chez lui le dimanche, et il n'ose pas le dire à lady Hol-
land qui l'invite le dimanche pour le plaisir de l'embar-
rasser. » Là étaient en effet l'embarras et le côté faible
de M. Sidney Smith ; le tour de son esprit et de son lan-
gage n'était pas en harmonie avec sa situation ; il n'était
pas devenu ecclésiastique par goût et de son libre choix;
il avait obéi, en cela, au pressant désir de son père; et
quelque soin scrupuleux qu'il apportât à remplir tous
les devoirs de son état, il n'avait pu changer sa nature,
ni régler toujours, selon de sévères convenances, son
intarissable et quelquefois bouffonne gaieté. D'ailleurs
le meilleur des hommes, aussi doux que courageux,
plein de charité chrétienne comme de sincérité libé-
rale, prédicateur efficace dans sa chaire autant que cri-
tique éminent dans la Revue d'Edimbourg, et dont les
sermons, recueillis après sa mort, valent bien ses arti-
158 CHAPITRE XXX.
des, et couvrent amplement ce qu'il y avait d'excessif
dans ses saillies de moquerie et de gaieté. Il vint me
voir un jour à l'ambassade, et sa conversation fut un
agréable mélange de réQexions sérieuses et de traits pi-
quants. 11 me parla beaucoup de lord Jobn Russell qu'il
aimait fort et qu'il regardait comme l'âme du cabinet :
« Lord Melbourne, me dit-il, est un homme de beau-
coup d'esprit, un bon et aimable garçon plutôt qu'un
politique, a pu felloïc rather Ihan a politician, et bien
moins insouciant qu'il n'en a l'air. » Il tenait beaucoup
à n'être pas pris pour un radical : « Les radicaux, me
dit-il, sont en déclin dans la Chambre des communes,
découragés et ne comptant plus sur leur avenir. Ils
s'étaient figurés qu'ils changeraient toutes choses. Le
bon sens public les paralyse. La plupart se fondront
dans les %vhigs. » Je ne lui demandai pas si les whigs
ne feraient pas la moitié du chemin. Je l'écoutais sans
discuter. Il y a des gens à qui on plaît en leur parlant ;
à d'autres, en les écoutant. On les distingue bien vite.
M. Sidney Smith était accoutumé à être écouté, et
même attendu.
Malgré l'ancienne union de leurs idées et de leurs
travaux, lord JefPrey, à l'époque où je l'alconnu, ne
ressemblait en rien au révérend Sidney Smith. L'ecclé-
siastique anglais était resté, à soixante-neuf ans, aussi
animé, aussi gai, aussi bienveillant, aussi confiant dans
la nature humaine et dans l'avenir des sociétés hu-
maines qu'il avait pu l'être dans sa jeunesse. Le critique
écossais, à soixante-sept ans, portait l'empreinte des
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 159
épreuves et des mécomptes de la vie. Profondément
sérieux et sagace^ il avait dans l'esprit plus d'activité et
de fermeté que de penchant aux brillantes et lointaines
espérances; sincèrement attaché aux principes qu'il
avait soutenus et au parti qu'il avait servi avec ardeur,
il se méprenait peu sur leurs mauvaises pentes et leurs
mauvaises chances ; il avait exercé la critique littéraire
avec autant d'intégrité et d'indépendance que de péné-
tration et de bon jugement ; mais il était las de criti-
quer et ne trouvait plus guère à admirer. Il aimait
beaucoup la conversation, la discussion, l'écliange et le
choc des idées; il y était abondant, ingénieux, sensé
sans pédanterie quoique avec vigueur; mais ses goûts
de société étaient combattus et attiédis par sa préférence
de plus en plus prononcée pour sa petite maison de cam-
pagne, près d'Edimbourg, pour la vie domestique et la
méditation tranquille au sein d'une belle nature. Après
l'adoption de la réforme parlementaire, il était entré
dans la Chambre des communes; mais il n'y avait
obtenu ni un succès oratoire, ni une importance poli-
tique proportionnés à ses succès et à son importance '
dans le monde lettré. Il était sorti du Parlement sans
regret, quoique avec un peu de tristesse, avait accepté
un siège dans la haute cour de session d'Ecosse, et ne
venait plus à Londres que rarement et pour peu de
jours. Nous eûmes un matin, chez moi, un long entre-
tien sur l'état actuel des idées et des mœurs, des socié-
tés et des gouvernements; je fus frappé de la ferme
indépendance et de la longue prévoyance de sa pensée ;
160 CHAPITilE XXX.
ce vaillant champion des idées libérales s'inquiétait
vivement de la domination exclusive de la démocratie,
autant pour la dignité humaine et la liberté politique
que pour la sécurité des droits divers et la forte consti-
tution des États. Mais il m'exprimait ces judicieux sen-
timents avec cette nuance de découragement et d'hu-
meur qui donne à l'esprit l'air vieux, et la vieillesse ne
va pas mieux à l'esprit qu'au corps.
En sortant de Holland- Bouse ou de Lansdowne-House,
j'allais quelquefois finir ma soirée dans un modeste
salon, chez deux vieilles personnes, miss Berry et sa
sœur Agnès, que j'avais vues souvent à Paris. Après
avoir longtemps vécu, sur le continent comme en An-
gleterre, dans le monde élégant et lettré, elles habi-
taient Londres , âgées l'une de soixante-dix-huit,
l'autre de soixante-quatorze ans, restant chez elles tous
les soirs, et recevant d'anciens amis et des gens d'esprit
bien aises d'être assurés de les trouver et de s'y trouver
ensemble. Elles avaient pour amie et pour compagne
fidèle lady Charlotte Lindsay, fille de lord North, femme
d'esprit aussi, pleine des souvenirs de la cour et de
l'histoire d'Angleterre pendant le ministère de son
père, et prenant plaisir à les raconter. L'aînée des deux
sœurs, miss Berry, avait été belle et l'objet des soins
particuliers d'Horace Walpole qu'elle avait, disait-on,
efusé d'épouser , tout grand seigneur et homme
d'esprit qu'il était, le trouvant trop vieux. Elle aimait
la France et la société française qu'elle avait vues dans
des temps et des états bien différents, et elle rappelait
LÀ SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 161
volontiers que c'était à la cour de Louis XVI , et
par une bonne grâce particulière de la reine Marie-
Antoinette, qu'elle avait été, pour la première fois de
sa vie, invitée à un grand bal. En 1815, elle avait pu-
blié un premier recueil des Lettres de lady Russell, en
le faisant précéder d'un Essai biographique écrit avec
une émotion intelligente ; et en 18i0, je reportai sur
l'éditeur quelque chose du profond et tendre intérêt que
la mémoire de cette personne si rare, admirable exem-
ple de la passion dans la vertu, m'avait dès lors inspiré.
Je retrouvais d'ailleurs, dans le petit salon de miss
Berry, non-seulement les goûts, mais les habitudes de
la société et de la conversation françaises, plus de faci-
lité, de variété, de sympathie complaisante que dans la
plupart des salons anglais , un vif mouvement d'esprit
littéraire et des sentiments libéraux sans préoccupations
politiques. C'était, pour moi, un agréable délassement
et comme un retour momentané vers ma jeunesse,
dans le salon de madame Suard ou de madame d'Hou-
detot.
Quelque liberté que je prisse soin de garder pour
mes relations personnelles , je voyais moins les torys
que les whigs : non-seulement parce que je n'avais pas
à traiter avec eux, mais aussi parce qu'ils avaient à
Londres moins de foyers de réunion et de conversation
un peu intime. J'ai déjà dit quel courtois empressement
m'avaient témoigné, à mon arrivée, les principaux
d'entre eux, notamment sir Robert Peel et lord Aber-
deen ; dès le 7 mars 18iO, sir Robert Peel me donna à
T. V. • 11
162 CHAPITRE 5XX.
dîner avec ses plus particuliers amis. Lord Aberdeense
plaignait de ne pas me voir plus souvent. C'était surtout
chez lady Jersey que je rencontrais les hommes consi-
dérables du parti et des diverses nuances du parti ;
elle leur était très-fidèle, et prenait beaucoup de soin
pour les attirer chez elle et leur rendre son salon agréa-
ble. Je fis là connaissance avec lord Lyndhurst, lord
Ellenborough et sir Stratford Canning, aujourd'hui
lord Stratford de Redcliffe : le premier, déjà âgé, me
frappa par la vigueur, la précision, la netteté de sa
pensée et de sa parole, et dix ans plus tard, je lui ai
retrouvé les mêmes qualités, presque au même degré.
Sir Stratford Canning n'avait pas encore déployé, dans
l'ambassade de Constantinople, sa dominante et indomp-
table énergie ; mais la mâle franchise de son caractère
et la fierté douce de ses manières eurent pour moi,
dès l'abord, un attrait que les dissentiments diploma-
tiques n'ont jamais effacé. Lord Mahon, aujourd'hui
comte Stanhope, aussi distingué par ses travaux histo-
riques que par ses lumières politiques, réunissait sou-
vent chez lui, à déjeuner, les libéraux et les lettrés du
parti, les adhérents de sir Robert Peel, ceux que dès lors
on appelait et qui eux-mêmes s'appelaient conservateurs
plutôt que tory s. Pris dans son ensemble, ce parti do-
minait dans la Chambre des lords, touchait et quelque-
fois atteignait, dans la Chambre des communes, à la
majorité, et il avait pour chefs des hommes éminents
par leurs talents comme par leur caractère, et en pos-
session de l'estime du pays. Mais il était en proie à un
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 163
travail, dirai-je de décomposition ou de transformation
intérieure, qui paralysait sa force et livrait le pouvoir
à ses adyersaires. J'écrivais le 20 mai 1840 à l'un de
mes amis : « J'assiste ici à un étrange spectacle, au
spectacle d'une opposition très-forte, très-bien gou-
Yernée, et qui n'ose pas, qui, de son propre aveu, ne
peut pas devenir gouvernement. Les vieux torys, les
torys de lord Liverpool et de lord Castlereagh sont à la
fois le corps d'armée et l'embarras, le nerf et le fardeau
du parti. Si tous les conservateurs étaient de l'espèce
de sir Robert Peel, ils seraient les maîtres. Tenez pour
certain que, bien qu'il n'y ait pas eu naguère ici, comme
chez nous, une révolution, il y a, ici, comme chez
nous, des résistances et des arrogances de classe que le
pays n'acceptera plus; il y a des réformes, faites ou à
faire, que tout le monde devra accepter, et qui rendront
incapable de gouverner quiconque ne les acceptera pas
sérieusement et sincèrement. Deux choses me frappent
également en xVngleterre, la puissance de l'esprit de
conservation et la puissance de l'esprit de réforme.
Malgré la violence des paroles et la ténacité des enga-
gements de parti, ce pays-ci est le pays du bon sens
définitif, du progrès lent mais continu. Il ne retrouvera
un gouvernement fort que lorsque les partis divers,
sans abdiquer leurs maximes et leurs tendances carac-
téristiques, se seront tous décidés à pratiquer cette poli-
tique équitable et modérée vers laquelle, soit qu'ils le
proclament, soit qu'ils s'en taisent, convergent aujour-
d'hui tous les esprits. »
161 CHAPITRE XXX.
On prévoyait dès lors ayec certitude que sir Robert
Peel ne tarderait pas à arriver au gouvernement par
cette voie; j'écrivais le 23 mai, à la veille d'un échec des
whigs : « J'ai cru jusqu'ici que les conservateurs,, les
gens d'esprit du moins, ne se souciaient pas, au fond,
de renverser le cabinet. Je commence à en douter. L'un
d'entre eux m'a dit hier : « Nous dissoudrions le Parle-
ment. La dissolution nous donnerait trente voix de ma-
jorité. Le problème du moment est d'obtenir de la
Chambre des lords les réformes nécessaires, en Irlande
et ailleurs. Peel peut seul manier [manage] cette cham-
bre et lui faire faire des pas en avant. Peel n'est pas un
grand homme, mais il fera ce que de grands hommes
ne pourraient pas faire K »
Sir Robert Peel a fait ce qu'on attendait de lui. Reste
maintenant à savoir comment se refera ce qu'il a défait.
De grandes réformes sociales ont été accomplies; les
grands partis politiques, nécessaires à la puissance et à la
longue durée des gouvernements libres, parviendront-
ils à se réorganiser ? C'est dans le travail de ce nouveau
problème que tâtonne aujourd'hui TAngleferre.
De tous les champions du vieux torysme anglais que
j'ai rencontrés, c'est un homme étranger à la haute aris-
tocratie et à la cour, c'est un bourgeois lettré et placé,
dans la carrière politique, au troisième rang, M. John
Wilson Croker, qui m'a le mieux représenté et fait
comprendre son parti. Il avait été longtemps membre
1 Peel is not a great a man ; lut he ivill do ivhat great men could
not do.
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 165
de la Chambre des communes et secrétaire de l'Ami-
rauté; mais, depuis la réforme parlementaire qu'il avait
énergiquement et spirituellement combattue, il était
sorti du Parlement et des affaires, et ne s'occupait
plus que de critique politique et littéraire. 11 y por-
tait toutes les maximes, toutes les traditions, toutes
les passions d'un serviteur du cabinet de lord Liverpool
et de lord Castlereagh, toujours ardent adversaire, au
dedans, des whigs, même quand il sentait la nécessité
de certaines réformes, au dehors, de la Révolution fran-
çaise, républicaine ou impériale, quoique sans haine ni
jalousie envers la France, et plein même, pour le génie
français, d'admiration et presque de goût, comme un
spectateur intelligent admire un grand acteur. C'était
un homme d'une instruction peu commune, d'un es-
prit sagace, vigoureux, judicieux, curieux, mais l'es-
prit de parti incarné, intraitable, résolu à tout défendre,
de peur de laisser entamer le système général auquel
il appartenait. Il occupait, dans le palais de Kensington,
un api)artement que lui avait donné, pour sa vie, le roi
George IV, et c'était dans le Quarlerly Revieic qu'il dé-
ployait toute sa polémique. Je l'avais vu à Paris avant
1840; je le revis à Londres pendant mon ambassade; et
quand je retournai en Angleterre en 1 8i8, il me donna
des marques d'un intérêt aussi actif qu'alTectueux. Nous
discutions à perte de vue; mais nous nous compre-
nions, même quand nous ne nous accordions pas, et
j'ai beaucoup appris, dans ses entretiens, sur l'état de
la société anglaise et sur l'histoire de son temps.
166 CHAPITRE XXX.
Les radicaux faisaient peu de bruit à Londres en
i840. En Angleterre comme ailleurs, plus que partout
ailleurs, ce parti comprend deux éléments très-divers,
les radicaux révolutionnaires et les radicaux réforma-
teurs : les uns, ennemis passionnes de l'ordre établi et
aspirant à le renverser; les autres, novateurs systéma-
tiques, travaillant à faire prévaloir leurs théories dans
les institutions nationales et par ces institutions mêmes,
sans en changer les grandes bases. La réforme parle-
mentaire de i 832 avait, pour un temps, réduit ces deux
fractions du parti, la première à l'impuissance, la se-
conde à l'espérance patiente : les chartistes ne tentaient
plus de manifestations populaires, et les démocrates
constitutionnels s'apphquaient à faire prévaloir, dans le
Parlement comme dans le public, leurs projets de ré-
forme : « J'ai dîné hier chez M. Grote avec cinq ou six
radicaux, écrivais-je à Paris le 19 mars, esprits tran-
quilles quoique bien radicaux. M. Grote me parle des
chartistes à peu près comme lord John Russell, et lord
John Russell comme lord Aberdeen. Il y a bien du fac-
tice dans le classement politique des hommes, et ils dif-
fèrent bien moins qu'ils ne croient. Mais c'est là le gou-
vernement représentatif; parla publicité et la discussion
continues, il aggrave les dissentiments et échauffe les
luttes. La vie politique est à ce prix. » En dehors du
Parlement et dans les relations sociales, les whigs pre-
naient bien du soin pour plaire aux radicaux réforma-
teurs et les attirer dans leurs rangs; j'écrivais le
30 avril : « Madame Grote devient un personnage; lady
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 167
Palmerston l'a invitée à une soirée. J'ai entendu avant-
hier lady HoUand faire un petit complot pour l'avoir à
dîner à Holland-Bouse la semaine prochaine, et elle
recommandait à lord John Paissell de n'y pas manquer
et de plaire à madame Grote. Ils ne lui plaisent pas et
' elle ne leur plaira pas. Elle a de la hauteur et veut de
la place. Ils ne lui en feront pas assez. Les complai-
sances aristocratiques ne réussiront pas à se mettre au
niveau des fiertés hourgeoiscs. 11 doit, il peut y avoir,
entre les deux classes, des rapprochements sérieux et
efficaces, par nécessité, par bon sens, par esprit de
justice et de prévoyance; mais ce sera de l'entente
pohtique, non de l'assimilation sociale ; on pourra agir
ensemble dans le Parlement; on ne vivra pas familiè-
rement ensemble dans les salons. On n'aura pas le vote
de M. Grote comme don Juan obtient l'argent de M. Di-
manche. Tout ce qui est factice, superficiel, momentané
dans les rapports de la vie mondaine, demeure sans
effet, si même cela ne nuit pas à l'accord, au heu d'y
servir. »
En ma qualité de protestant, j'étais, pour les divers
partis religieux en Angleterre, anglicans et dissidents,
un objet de curieuse et bienveillante attention. Peu
après mon arrivée, l'évcque de Londres, M. Bloomfield,
savant helléniste, me donna à duier avec l'archevêque
de Cantorbéry, l'évêque de Llandaff, deux chanoines de
Westminster et quelques laïques zélés. Il me demanda
d'aller avec lui un dimanche, dans sa voiture, à l'office
solennel, dans l'église de Saint-Paul. Il voulait m'y faire
168 CHAPITRE XXX.
une réception officielle et étaler un peu, dans sa cathé-
drale, un ambassadeur de France protestant. Je m'y re-
fusai. Je n'aime pas les grandeurs humaines dans ce lieu-
là. J'allai en effet à Saint-Paul, mais sans bruit, entrant
simplement avec l'évêque et assis à côté de lui. Parmi
les prélats anglicans avec qui je fis connaissance, l'ar-
chevêque de Dublin, M. Whately, correspondant de
notre Institut, m'intéressa et me surprit; esprit origi-
nal, fécond, inattendu, instruit et ingénieux plutôt que
profond dans les sciences philosophiques et sociales, le
meilleur des hommes, parfaitement désintéressé, tolé-
rant, libéral, populaire, et, à travers son infatigable
activité et son intarissable conversation, étrangement
distrait, familier, ahuri, dégingandé, aimable et atta-
chant, quelque impolitesse qu'il commette et quelque
convenance qu'il oublie. 11 devait parler le 13 avril, à
la Chambre des lords, contre l'archevcque de Cantor-
béry et l'évêque d'Exeter, dans la question des biens à
réserver pour le clergé au Canada ' : « Je ne suis pas
sûr, me dit lord Holland, que, dans son indiscrète sin-
cérité, il ne dise pas qu'il ne sait point de bonne raison
pour qu'il y ait, à la Chambre des lords, un banc des
évêques. » Il ne parla point, car le débat n'eut pas lieu;
mais, dans cette occasion comme dans toute autre, il
n'eût certainement pas sacrifié, aux intérêts de sa cor-
poration, la moindre parcelle de ce qu'il eût regardé
comme la vérité ou le bien public.
• Clergy reserves.
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 169
On a beaucoup parlé et on parle encore beaucoup,
notamment en France, de l'Église anglicane ; elle est, à
mon avis, peu connue et mal comprise. On lui repro-
che d'avoir pris naissance, non dans les croyances pu-
bliques, mais dans la tyrannie de Henri VIII ; d'avoir,
à son origine, scandaleusement varié dans ses profes-
sions de foi ; de s'être approprié les dépouilles de l'E-
glise catholique ; d'avoir à son tour tyrannisé les dissi-
dents et maltraité le bas clergé; enfin de manquer
d'indépendance, ayant et acceptant, pour chef de l'É-
glise, le chef laïque de l'État. 11 y a beaucoup de vrai
dans ces reproches, et je ne chercherai pas à les atté-
nuer en discutant ce qu'ils peuvent avoir d'excessif.
Je ne demanderai même pas quels sont les pou-
voirs, quels sont les étabhssements humains dont
on pourrait sonder l'origine sans y rencontrer les
violences et les vices que sème partout la main des
hommes quand elle prétend aux honneurs de la créa-
tion. Un fait spécial apparaît dans l'histoire de l'Éghse
anghcane; en durant et en grandissant, elle s"est sin-
guhèrement éloignée et affranchie de son berceau. Elle
est riche, riche de biens qui lui appartiennent en pro-
pre ; elle exerce sur la masse de la population anglaise
une grande influence; elle siège dans la Chambre des
lords ; par son origine, par sa situalion , elle semble
essentiehement engagée dans la politique; elle y a été
d'abord intimement associée et presque asservie; et
pourtant elle n'a aujourd'hui point de prétentions poli-
tiques ; elle se renferme dans sa mission religieuse ; il
170 CHAPITRE XXX.
n'est jamais arrivé qu'une Église si bien dotée, si haut
placée et investie d'une si puissante action morale, se
contentât si sagement de son rôle spirituel et cherchât
si peu à intervenir dans le gouvernement civil du pays.
Est-ce défaut d'indépendance dans son propre domaine
et complète soumission au pouvoir laïque dont elle re-
connaît la suprématie ? Nullement, et ceux-là se trom-
pent fort qui jugent, en ceci, d'après les inductions lo-
giques et les premières apparences de l'histoire. Quand
la Réforme du xvr" siècle a éclaté, l'une de ses princi-
pales causes a été l'ardent travail des laïques, princes et
peuples, non-seulement pour affranchir l'État de la do-
mination de l'Église, mais aussi pour prendre, dans le
gouvernement de l'Église elle-même, leur place et leur
part. Tels avaient été les progrès de la -civilisation et le
mouvement des esprits que, dans une grande partie de
l'Europe chrétienne, la société laïque ne voulait plus,
même en matière de discipline religieuse, subir, sans
parlicipation et sans contrôle, le pouvoir absolu de la
société ecclésiastique, du clergé. A la suite des luttes
suscitées par cette fernientation sociale, trois systèmes
se sont trouvés en présence : 1» le système catholique,
c'est-à-dire l'autonomie indépendante de l'Église reli-
gieusement gouvernée par le clergé seul; 2" le système
mixte, c'est-à-dire l'autonomie indépendante de l'Église
religieusement gouvernée par les ecclésiastiques et les
laïques mêlés à divers degrés et sous diverses formes ;
3o l'Érastianisme, c'est-à-dire l'abolition de l'autonomie
de l'Église et son gouvernement passant aux mains du
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 171
souverain laïque de l'État. Je n'ai garde de comparer
ici ces divers systèmes ; je ne veux que les constater et
les caractériser. Les deux derniers, quoique très-divers,
puisque l'un a maintenu et l'autre aboli l'autonomie
indépendante de l'Église, ont pris également leur source
dans l'influence croissante de la société laïque et dans
son désir d'échapper au pouvoir absolu du clergé. L'É-
rastianisme a prévalu en Angleterre, dans l'Église na-
tionale, pendant que le système du gouvernement mixte
prévalait, sur le même sol, dans la plupart des sectes
dissidentes. Presbytériens, Indépendants, Baptistes, etc.
Mais quoique soumise, en principe, au gouvernement
laïque de l'État, et d'abord son docile et quelquefois
même son servile instrument, l'Église anglicane n'a pas
tardé à devenir, en fait, très-libre dans l'ordre spirituel.
Par quelques-unes de ses maximes fondamentales, par
son organisation aristocratique, par ses intérêts spé-
ciaux, elle est restée le naturel et très-utile allié du
pouvoir civil; mais depuis longtemps la Couronne et le
Parlement ne se mêlent guère de ses affaires propres et
intérieures, pas plus qu'elle ne se mêle elle-même des
affaires de l'État. L'Église nationale a sa part, en Angle-
terre, de la liberté générale du pays ; le complet éta-
blissement du régime libre a eu là cette salutaire con-
séquence que le pouvoir temporel etle pouvoir spirituel,
bien que nominalement réunis dans les mêmes mains,
se sont, dans la pratique, séparés l'un de l'autre et mu-
tuellement respectés. L'instinct du droit et le bon sens
ont prévalu à ce point que l'État et l'Église, confondus
172 CHAPITRE XXX.
en apparence, sont distincts en réalité, et se renferment
habituellement chacun dans son domaine naturel.
Et en même temps que l'état général de la société
anglaise faisait ainsi recouvrer, en fait, à l'ÉgUse angli-
cane, une partie de l'indépendance qui lui manque en
principe, cette Église vivait en présence de sectes dis-
sidentes longtemps persécutées, opprimées, jamais
anéanties ni entièrement dépouillées de leurs libertés
anglaises, et toujours en possession de leur autonomie
religieuse. Cette concurrence continue n'a pas permis à
l'Église anglicane de tomber, d'une façon durable, dans
l'indifTérence , l'apathie, le relâchement, les mœurs
mondaines, la complaisance servile envers lô pouvoir; au
milieu de ses faiblesses, de ses langueurs, de ses chutes,
elle a eu constamment sous les yeux des exemples de
foi vive, de ferveur pieuse, de ferme indépendance. A
travers leurs divagations et leurs emporlements, ces mé-
rites n'ont jamais manqué, en Angleterre, aux sectes
dissidentes; et leurs exemples, leur rivalité ont agi, sur
l'Église anghcane, comme un aiguillon dans ses flancs;
elle a été constaînment provoquée et amenée à se re-
lever, à se ranimer, à se retremper dans la foi et la vie
chrétiennes. Elle n'est certes pas exempte aujourd'hui
des doutes, des déviations, de la fermentation hostile
qui travaillent le christianisme tout entier; comme
l'Église catholique, comme les sectes dissidentes an-
glaises, comme le protestantisme continental, elle a ses
incrédules, ses sceptiques, ses critiques; mais c'est
une grande ignorance des faits ou un grand aveugle-
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 173
ment de la passion de croire que, pour cela, elle soit
en état de décomposition et de décadence ; au milieu
même de la crise générale que subit le christianisme,
l'Église anglicane est devenue de nos jours et devient
chaque jour plus chaudement et plus efficacement
chrétienne; les croyances essentielles du christianisme,
les mœurs graves, les sentiments pieux, la foi, le zèle
et la charité chrétienne y sont en incontestable progrès;
les édifices consacrés à son culte se multiplient rapide-
ment; les populations s'y réunissent bien plus nom-
breuses et plus empressées ; ses œuvres pieuses, pro-
chaines ou lointaines, s'étendent et prospèrent. Quand
j'arrivai à Londres, en 1840, quand je vis l'Église an-
glicane de près et à l'œuvre, je fus frappé de la féconde
activité religieuse qui s'y déployait; et depuis cette
époque, les faits que j'ai recueillis ou vus moi-même
me laissent convaincu qu'au sein de cette Église et en
dépit des mouvements contraires, ce mouvement de
renaissance chrétienne n'a pas cessé de se développer.
J'observai, chez les sectes dissidentes, un mouvement,
non pas semblable, mais correspondant et d'un effet
non moins salutaire. Dans ces petites sociétés persé-
cutées, la ferveur religieuse avait toujours été grande;
mais des sentiments violents et durs y régnaient; la
haine semble une vengeance de l'injustice, et les
hommes se soulagent de leurs maux en en détestant
les auteurs. Quand une politique libérale a fait cesser,
en Angleterre, les gênes oppressives, les restrictions
offensantes qui pesaient sur les dissidents, quand ils
174 CHAPITRE XXX.
ont VU l'Église anglicane devenir à la fois plus zélée
dans sa vie religieuse et plus bienveillante envers eux,
ils se sont eux-mêmes apaisés et adoucis; l'isolement
légal cessait, le rapprochement volontaire s'est accom-
pli. Progrès moral d'abord plus qu'intellectuel; les
idées religieuses de plusieurs des sectes dissidentes an-
glaises restent encore, sur beaucoup de points, bien
étroites et exclusives; mais les sentiments amers et les
préventions haineuses se sont singulièrement effacés.
Les cœurs sont plus chrétiens que les esprits.
J'assistai un jour à un remarquable exemple de cet
heureux progrès. J'avais vu plusieurs fois, à Paris, en
1838 et 1839, une femme déjà célèbre alors par ses œu-
vres pieuses dans les prisons, mistriss Ehzabeth Fry,
de la secte des quakers, si le mot de secte peut être em-
ployé à propos d'une personne dont le cœur était si
ouvert à toutes les sympathies humaines; le nom que
se donnent eux-mêmes les quakers. Société des amis, lui
convenait beaucoup mieux. Partout où elle avait passé,
en France et en Allemagne comme en Angleterre, M""^ Fry
avait vivement frappé tous ceux qui l'avaient vue, les
grands comme les déshérités de la terre, les vertueux
comme les coupables de la société, par son ardeur, je
dirai aussi par sa puissance chrétienne et philanthro-
pique. Je la revis à Londres en 4840, et elle m'engagea à
dîner chez elle le 6 juillet, avec sa nombreuse famille et
ses intimes amis. Je trouvai là, avec les quakers, des
anghcans, des presbytériens, des indépendants, proba-
blement d'autres dissidents encore, tous conservant leur
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 175
croyance et leur physionomie propres, et pourtant
réunis dans un sentiment commun de piété libre et
affectueuse. Parmi les enfants mêmes de M'"" Fry, plu-
sieurs avaient cessé d'être quakers et étaient rentrés
dans l'Église anglicane; ils n'étaient pas moins bien
traités, ni moins à l'aise dans leur famille. Évidem-
ment, le respect de la liberté religieuse et de la foi
sincère avait pénétré assez avant dans toutes ces âmes
pour maintenir la bienveillance et la paix au sein de la
diversité.
Je trouve, dans les Mémoires mêmes de M"^ Fry sur
sa vie, publiés par deux de ses filles, une mention de ce
dîner que je veux citer textuellement, tant elle marque
bien le caractère original de la personne et de la réu-
nion :
« Uptcii-Lane, le septième jour du septième mois.
« Nous avons eu hier à dîner l'ambassadeur de
France et une nombreuse compagnie. Ces occasions
sont sérieuses pour moi. Je me demande s'il est bien
fait de donner un dîner qui coûte cher, s'il en peut ré-
sulter quelque bien, et si, à l'approche de la mort, nous
emploierions ainsi notre temps. D'un autre côté, après
l'extrême bienveillance qui nous a été témoignée en
France, môme par le gouvernement français, nous
devons bien aux Français quelque marque d'attention.
Il est juste d'ailleurs et chrétien de se montrer hospita-
lier envers les étrangers, et je ne crois pas qu'on ait
tort de les recevoir, dans une certaine mesure, comme
176 CHAPITRE XXX.
ils ont coutume de \ivre. Ma crainte est de n'avoir pas
assez bien employé ce temps pour mettre en avant les
importants sujets qui doivent toujours nous occuper.
J'ai essayé de le faire un peu; pas assez, j'ai peur. »
jyjme pj.y pouvait se rassurer; elle n'avait pas négligé
cette occasion de conversation morale et pieuse. Il est
vrai qu'elle avait aussi pris quelque plaisir à faire ap-
porter dans le salon un grand portefeuille, et à me
montrer les portraits et les lettres des personnages con-
sidérables, grands du monde ou de l'esprit, avec qui
elle avait été en rapport. Femme forte et excellente,
née pour convertir, consoler et commander, car elle
avait beaucoup de charité chrétienne, de sympathie
féminine, d'autorité naturelle et un peu de vanité.
Après mes souA'enirs de la société anglaise, telle que
je l'ai vue en tSiO, je voulais parler aussi de la cour
d'Angleterre à cette époque. Je ne le ferai pas aujour-
d'hui. Je voyais commencer alors ce rare bonheur
royal que la mort du prince Albert vient de détruire
avant l'heure, s'il est permis de dire que telle heure, et
non pas telle autre, convient à la mort. Comment re-
tracerais-je en ce moment les réunions et les fêtes de
cette royauté jeune, heureuse, charmée de son ménage
comme de son trône, et de qui l'Angleterre se plaisait
à concevoir ces belles espérances de vertu domestique
et de sagesse politique qui ont été si dignement rem-
plies? Les plus respectueuses paroles ne me satisferaient
pas moi-même, et je ne me permettrais pas d'y mêler
celte liberté d'observation que n'interdit pas le plus
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 177
sincère respect. Plus tard, quand uu peu de temps se
sera écoulé, et s'il m'est donné de conduire ces Mé-
moires à leur terme, je retrouverai l'occasion de ren-
trer à Buckingham-Palace, à Windsor, et de rappeler
les impressions que j'en ai reçues et les souvenirs que
j'en ai gardés.
Chez moi comme hors de chez moi, par les atfaireset
par le monde, ma vie était très-occupée. Je ne saurais
dire qu'elle fût pleine. Je n'ai jamais mieux reconnu
quel vide peut exister dans des journées dont tous les mo-
ments sontremplis. Ma situation politique me convenait;
j'avais de grands intérêts à traiter. Ce que je puis ressen-"
tir de curiosité et d'amour-propre mondain était satis-
fait. Je ne suis pas insensible à ces petits plaisirs; même
quand je les trouve petits^ quand j'ai l'air de m'en amu-
ser plus que je ne m'en amuse réellement, je sais me
défendre contre leur ennui ; je ne m'en impatiente pas;
l'impatience me déplaît et m'iiumilie; j'ai besoin de
croire que je veux ce que je fais, et j'accepte de bonne
grâce la nécessité pour échapper aux apparences de la
contrainte. Mais ni les travaux de la vie politique, ni les
plaisirs de la vie mondaine ne m'ont jamais suffi. Ce
sont des joies superficielles, quelque fortes ou agréa-
bles qu'elles puissent êti'e. Il y a loin de la surface au
fond de l'àme; une vraie et longue intimité, des regards
d'affection, des paroles de confiance, l'abandon, le calme
et la chaleur du foyer domestique, c'est là ce qui épa-
nouit et remplit vraiment le cœur. Salomon a trop dit
quand il a dit : « Vanité des vanités, tout est vanité ; »
TV. 12
178 CHAPITRE XXX.
l'activité politique, l'importance sociale, le pouvoir, le
monde, les succès d'ambition et d'amour-propre, tout
cela est quelque chose, et, même aujourd'hui, je ne le
dédaigne point. Mais je ne m'y suis jamais senti satisfait
et reposé comme on se sent satisfait et reposé dans le
bonheur intime. Pourquoi donc faire, dans la vie, une
si large part, et avec tant de travail, à ce qui suffit si
peu ? C'est qu'on appartient à sa vocation bien plus qu'à
soi-même ; on obéit à sa nature bien plus qu'à sa vo-
lonté. Je me suis porté aux affaires publiques comme
l'eau coule, comme la flamme monte. Quand j'ai vu
' l'occasion, quand l'événement m'a appelé, je n'ai pas
délibéré, je n'ai pas choisi ; je suis allé à mon poste.
Nous sommes des instruments entre les mains d'une
puissance supérieure qui nous emploie, selon ou contre
notre goût, à l'usage pour lequel elle nous a faits.
Quand j'étais las de conversations diplomatiques, de
,. dépèches, de visites et d'isolement dans ma maison, j'al-
lais me promener seul, dans les parcs de Londres, ou
plus loin, aux environs de la ville. Régent' s ParA: surtout
me plaisait ; il est loin des quartiers populeux; l'espace
est immense, la verdure fraîche, les eaux sont claires, les
massifs d'arbres encore jeunes. Je trouvais là réunies
deux choses qui vont rarement ensemble, l'étendue et
la grâce. Je n'y rencontrais, je n'y apercevais presque
personne. Dans la complète solitude et en présence de la
nature, on oublie l'isolement.
Les dimanches, Regent's Park était un peu plus animé;
assez de promeneurs, presque constamment silencieux;
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 179
des prédicateurs de plein vent, entourés de trente ou
quarante auditeurs, commentant un texte de la Bible ou
un précepte de l'Évangile, et mêlant à leurs commentai-
res des récits familiers ou d'étranges dissertations méta-
pliysiques, mais toujours dans un dessein pratique, pour
régler la pensée etlavie. Je m'arrêtai un jour à deux de
ces groupes. Dans l'un, le prédicateur tenait un livre, un
voyage en Afrique, et lisait l'iiistoire d'un missionnaire
qui s'était guéri d'une longue maladie en vivant sobre-
ment et buvant de l'eau : « Vous voyez bien par. là,
concluait-il, que boire de l'eau n'est pas du tout mau-
vais pour la santé. » L'autre orateur, calviniste rigou-
reux, soutenait, contre un interlocuteur qui le lui
contestait, que l'homme n'est pas libre, n'a point de li-
bre arbitre : « Regardez cet arbre, disait-il, vous vou-
driez croire que c'est une maison; vous ne le pouvez
pas; vous n'avez donc pas de libre arbitre. » Le bon
sens de ses auditeurs s'étonnait, mais ne cessait pas d'être
attentif. Ce ne sont pas là, bien s'en faut, tout le peuple
de Londres et tous ses plaisirs; mais il y a dans ce peu-
ple, et en grand nombre, des familles dont ce sont là les
plaisirs.
Hors de Londres, dans les vallées et sur lés collines qui
l'entourent, à Richmond, à Hampstead, à Norwood, la
nature est charmante, aussi charmante qu'elle peut
l'être par ses propres agréments bien ménagés et soi-
gnés par la main de l'homme. Il lui manque la grandeur
des formes et l'éclat de la lumière; elle plaît et attache,
sans émouvoir ni saisir. Les châteaux, les parcs, les
180 CHAPITRE XXS.
villas, les cottages élégants sont semés en si grand nom-
bre dans cette campagne que la nature semble n'être là
qu'au service de l'bomme et pour ses seuls plaisirs. Je vi-
sitai les principales de ces habitations ; deux surtout me
frappèrent, Sion-House, qui appartient au duc de Nor-
thumberland, et Cliiswick, au duc deDevonshire.5/on-
Eouse rappelle les maisons royales ; ses serres ont passé
longtemps pour les plus riches de l'Angleterre ; la salle
à manger est soutenue par douze colonnes de vert anti-
que, les plus belles, dit-on, qui existent, et qui furent
trouvées, il y-a un siècle, dans le Tibre. Le grand-père
du duc de Nortbumberland actuel les acheta et les fit
transporter en Angleterre. Des vaches superbes pais-
saient dans une superbe prairie, sous les fenêtres de
cette salle à manger ornée de ces colonnes, et dans la-
quelle on roulait, sur son fauteuil, le duc deNorthum-
berland goutteux et impotent. ChisMJck ne ressemble
en rien à Sion-House. C'est une charmante maison ita-
lienne, sans le soleil, sans la Brcnta, sans toute cette
nature brillante et chaude qui anime et embellit, en
Italie, la plus petite architecture. Et au bas de l'esca-
lier, dans un coin, une statue de Palladio assis qui a
l'air de grelotter. Cliiswick est trop orné, trop joli. Le
joli ne convient qu'au Midi. Les femmes de l'Espagne
ou de la Provence se bariolent de rubans de toutes cou-
leurs, de bijoux d'or et d'argent de toute espèce. Cela
va à leur tournure fine et légère, à la vivacité de leurs
mouvements, à leurs airs d'esprit et de corps. Lady
Clauricarde était à Cliiswick toute enveloppée de mous-
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 18J0. 181
seline blanche, avec une seule pierre au milieu du front.
Elle était belle et en harmonie avec sa patrie. Les mai-
sons sont comme les personnes ; pas plus au point de
vue de l'art que pour les usages de la vie, il ne leur
convient d'être étrangères à leur climat. Le parc de
Chiswick, voilà l'Angleterre. Je n'ai vu nulle part des
gazons si épais, si égaux, si fins. C'est du velours qui
pousse.
Je fis, dans mes excursions aux environs de Londres,
deux visites, non plus de châteaux mais d'établisse-
ments publics, qui m'intéressèrent vivement. J'allai
voir deux grandes écoles consacrées, l'une aux condi-
tions sociales les plus humbles, les plus dénuées,
l'autre aux classes élevées et puissantes. Il y avait alors,
et sans doute il y a encore, à Norwood, une école po-
pulaire qui réunissait environ mille enfants pauvres,
nés dans les manufactures ou recueillis dans les rues de
Londres. Le preniier objet qui frappa ma vue, en en-
trant dans la vaste cour de la maison, fut un grand
vaisseau avec ses mâts, ses voiles, ses agrès; la cour
était comme le pont du vaisseau, d'où partaient les
mâts et tout l'équipement. Quatre-vingts ou cent petits
garçons, de sept à douze ans, étaient dans la cour,
commandés par un vieux matelot. A un signal donné par
lui, je vis tous ces enfants s'élancer sur le vaisseau,
grimpant le long des mâts, des vergues, des cordages.
En deux minutes, un petit garçon de neuf ans était assis
à la sommité du grand mât, à cent vingt pieds au-des-
sus du sol, et remuait fièrement de là, avec son pied.
182 CHAPITRE XXX.
le grand pavillon. Tous les autres étaient répandus de
tous côtés, les uns tranquilles, les autres en mouve-
ment. C'était une lutte réglée de hardiesse, d'adresse,
de sang-froid, d'activité naïve et sérieuse. La plupart
de ces enfants deviennent en effet des matelots. On les
préparait aussi à d'autres professions. Dans les diverses
parties de l'école, de petits menuisiers, de petits tail-
leurs, de petits cordonniers, de petits palefreniers, de
petites blancliiseuses étaient à l'œuvre, les uns occupés
de leur apprentissage manuel, les autres réunis dans les
salles de lecture ou de chant. Beaucoup d'entre eux
avaient l'air chétif et maladif, triste fruit de leur ori-
gine ; mais ils vivaient évidemment là sous un régime
de travail saluhre, de discipline bienveillante, et dressés
pour un honnête avenir. Un petit garçon de douze ans,
bossu, dirigeait l'école de chant avec intelligence et
autorité. Cinq semaines après ma visite à l'école de
Norwood, le 4 juin, j'étais au collège d'Eton; je parcou-
rais, avec le digne et savant principal que cette grande
école vient de perdre, le docteur Ha^vtrey, les salles
d'étude, le réfectoire, la bibliothèque où s'élèvent les huit
ou neuf cents membres du Parlement, juges, généraux,
amiraux, évèques futurs de l'Angleterre. Tout, dans cette
maison, a bon et grand air, un air de force, de règle
et de liberté. Debout, au milieu de la cour, est la statue
de Henri VI, ce roi imbécile, à peine roi de son temps,
et qui n'en préside pas moins, depuis quatre siècles,
dans la maison qu'il a fondée, à l'éducation de son pays.
Autour de la maison, les plus belles prairies, et dans
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1810. 183
ces prairies les plus beaux arbres qu'on puisse voir.
En face, Windsor, ce château royal qui a gardé toutes
les apparences d'un château fort, et qui perpétue, au
sein de la pacifique civilisation moderne, l'image de la
vieille royauté. Rien que la Tamise entre Windsor et
Eton, entre les rois et les enfants. Et la Tamise cou-
verte, ce jour-là, de jolis bateaux longs et légers, rem-
plis de jeunes garçons en vestes rayées bleu et blanc,
avec de petits chapeaux de matelot, ramant à tour de
bras pour gagner le prix de la course navale. Les deux
rives couvertes de spectateurs à pied, à cheval, en voi-
ture, assistant avec un intérêt gai, quoique silencieux,
à la rivalité des bateaux. Et au milieu de ce mouve-
ment, de celte foule, trois beaux cygnes étonnés, effa-
rouchés, se réfugiant dans les grandes herbes du rivage
pour échapper aux usurpateurs de leur empire. C'était
un charmant spectacle qui a fini par un immense dîner
d'enfants, sous une grande tente entourée, comme
jadis les dîners royaux, de la foule des spectateurs. Je
n'y trouvai à reprendre que l'abondance un peu exces-
sive du vin de Champagne qui finit par jeter ces enfants
dans une gaieté trop bruyante, même pour une fête en
plein air.
Si j'étais allé en Angleterre il y a soixante ou quatre-
vingts ans, ce petit fait ne m'aurait probablement pas
frappé ; il y avait encore, à cette époque, même dans les*
classes élevées de la société anglaise, bien des restes
de mœurs grossières et désordonnées. Précisément
parce que l'Angleterre a été, depuis des siècles, un
184 CHAPITRE XXX.
pays de liberté, les résultats les plus divers de la
liberté s'y sont développés avec tous leurs contrastes ;
la sévérité puritaine s'y est maintenue à côté de la cor-
ruption des cours de Charles II et des premiers George ;
des habitudes presque barbares ont persisté au milieu
des progrès de la civilisation; l'éclat de la puissance et
de la richesse n'avait point banni des hautes régions
sociales les excès d'une intempérance vulgaire; l'éléva-
tion même des idées et des talents n'entraînait pas la
délicatesse des goûts, et l'on pouvait ramasser ivre dans
la rue M. Sheridan qui venait de ravir le Parlement par
son éloquence. C'est de notre temps que ces choquaiites
disparates dans l'état des mœurs en Angleterre se sont
évanouies, et que la société anglaise est devenue une
société aussi polie que libre, oii les habitudes grossières
sont contraintes de se réformer ou de se cacher, et où
la civilisation se montre de jour en jour plus générale
et plus harmonieuse. Deux progrès divers, et qui mar-
chent rarement ensemble, se sont accomplis et se déve-
loppent, depuis un demi-siècle, en Angleterre ; les lois
morales s'y sont raffermies et en même temps les mœurs
y sont devenues plus douces, moins mêlées de violents
excès, je dirai volontiers plus élégantes. Et ce n'est pas
seulement dans les régions élevées et moyennes, c'est
aussi dans les classes populaires que ce double jjrogrès
'est sensible; la vie domestique, laborieuse et régu-
lière, étend chez ces classes son empire; elles com-
prennent, elles recherchent, elles goûtent des plaisirs
plus honnêtes et plus délicats que les querelles brutales
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 185
OU l'ivresse. L'amélioration est, à coup sûr, très-incom-
plète; les passions grossières et les habitudes désor-
données fermentent toujours au sein de la misère
obscure et oisive, et il y a toujours, dans Londres,
Manchester ou Glasgow, ample matière aux descriptions
les plus hideuses. Mais à tout prendre, la civilisation et
la liberté ont tourné en Angleterre, dans le cours du
xix" siècle, au profit du bien plutôt que du mal; les
croyances religieuses, la charité chrétienne, la bien-
veillance philanthropique, l'activité intelligente et infa-
tigable des classes élevées, le bon sens répandu dans
toutes les classes ont lutté et luttent efficacement contre
les vices de la société et les mauvais penchants de la
nature humaine. Quand on vit quelque temps en An-
gleterre, on se sent dans un air froid mais sain, où la
santé morale et sociale est plus forte que les maladies
morales et sociales, quoiqu'elles y abondent.
Quand je dis qu'en Angleterre l'air est froid, dans la
société comme dans le climat, je n'entends pas dire que
les Anglais soient froids; l'observation et ma propre
expérience m'ont appris le contraire. On ne rencontre
pas seulement chez eux des sentiments élevés et des
passions fortes; ils sont très-capables aussi d'affections
profondes qui, une fois entrées dans leur cœur, de-
viennent souvent aussi tendres que profondes. Ce qui
leur manque, c'est la sympathie instinctive, prompte,
générale, cette disposition qui, sans motif ni lien spé-
cial, sait comprendre les idées et les sentiments d'au-
trui, les ménager ou même s'y associer, et rendre ainsi
186 CHAPITRE XXX.
les rapports sociaux faciles et agréables. Ce n'est pas
que les Anglais ne tiennent beaucoup aux rapports
sociaux, et ne soient très-curieux de ce que sont ou
pensent les autres hommes; mais il faut que leur curio-
sité s'arrange avec leur dignité et leur timidité. Par
gaucherie et embarras, autant que par fierté, ils ne
montrent guère ce qu'ils sentent. Il en résulte, dans
leurs relations et leurs façons extérieures, un défaut
d'aisance et d'onction sociale qui refroidit et quelque-
fois repousse. Même entre eux, ils sont peu ouverts et
peu bienveillants; ils ont presque constamment un air
d'observation dédaigneuse et caustique qui respire et
inspire un secret et petit déplaisir. Au fond, ils ont
grand besoin et grande envie de mouvement d'esprit et
d'amusement; ils aiment beaucoup la conversation, et
quand elle s'offre à eux animée et variée, ils y prennent
grand plaisir; mais d'eux-mêmes, et sauf quelques
brillantes exceptions, ils y portent peu d'entrain et
d'initiative. Ils ne savent pas faire ce qui leur plaît, ni
jouir à leur aise de l'esprit qu'ils ont. Le feu est là,
mais couvert; il faut que l'étincelle qui l'allumera
vienne d'ailleurs.
Dans les solitaires loisirs que me laissaient souvent
les affaires de l'ambassade et les soins obligés du monde,
j'observais avec un profond intérêt cette grande société
si fortement constituée en même temps que si libre,
oi^i tant de contrastes ne détruisent pas l'harmonie de
l'ensemble, et où la nature humaine se développe si
largement, bien que contenue par des freins et des
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840. 187
contre-poids qui empêchent que ses prétentions et ses
égarements ne se portent aux derniers excès. J'ai beau-
coup appris dans cette étude morale et sociale qui
m'ouvrait, à chaque pas, des horizons nouveaux, et ne
ine faisait pourtant pas oublier ma solitude domestique.
Les Anglais ont raison d'attacher le plus grand prix à
leur vie intérieure, à leur home, et surtout à l'intimité
de la relation conjugale ; ils ne trouveraient pas chez
eux, dans la vie mondaine, ce mouvement, cette variété,
cette facilité, cette douceur de toutes les relations qui,
ailleurs et pour beaucoup de gens, tiennent presque
lieu de bonheur. Un étranger, homme d'esprit et qui
avait beaucoup vécu en Angleterre, me disait un jour :
« Si on est bien portant, heureux chez soi et riche, il
faut être Anglais. » C'était trop exiger, et il y a en An-
gleterre, au moins autant qu'ailleurs, beaucoup de vies
heureuses à des conditions plus modestes; mais il est
certain que, pour être heureux dans la société anglaise,
il faut tenir au bonheur sérieux et intime plus qu'au
laisser-aller et à l'amusement.
CHAPITRE XXXI
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.
Arrivée de Chékib-Efendi à Londres. — Note qu'il adresse
(31 mai) aux cinq plénipotentiaires. — Disposition du cabinet
et du public anglais. — Instructions de M. Thiers. — Inquié-
tude des plénipotentiaires autrichien, })russien et russe. —
Leur désir d'une prompte solution de la question égyp-
tienne.— Disposition de lord Palmerston à attendre et à traî-
ner.— Question que j'adresse à M. Thiers sur l'arrangement
qui donnerait à Méhémet-Ali l'Egypte héréditairement et la
Syrie viagèrement. — Sa réponse. — Mon pressentiment de
l'arrangement à quatre. — Chute de Khosrew-Pacha à Con-
stantinople.— Joie de Méhémet-Ali à cette nouvelle. — Sa dé-
marche à Constantinople et sa confiance dans un arrange-
ment direct avec le sultan. — Attitude du cabinet français à
cet égard. — Effetde ces nouvelles à Londres. — Lord Palmer-
ston presse la solution de l'affaire. — Conseils successifs du
cabinet anglais. — Je rends compte à M. Thiers de cette situa-
tion et de son péril. — J'en informe le duc de Broglie et ^
général Baudrand. — Lord Palmerston m'appelle au Foreign-
Office, et me communique la conclusion du traité du 15 juillet
entre les quatre puissances. — Mémorandum adressé à la
France. — Mes observations. — Le cabinet français est juste-
ment blessé de n'avoir pas été informé d'avance de cette ré-
solution définitive, et appelé à exprimer la sienne. — Causes
de cette conduite du cabinet anglais. — Réponse du cabinet
français au Mémorandum anglais. — Mon entretien avec lord
Palmerston en la lui communiquant. — Vrais motifs de la con-
clusion précipitée et cachée du traité du 15 juillet. — Carac-
tère essentiel de la politique française et de la politique an-
glaise dans cette crise. — Le bruit se répand à Paris que je ne
l'ai pas prévue et que je n'en ai pas averti le cabinet. — Mes
démentis à ce bruit. — Etat des esprits en France. — Mon atti-
tude à Londres. — Le roi m'appelle, avec M. Thiers, au châ-
teau d'Eu. — Je pars de Londres le 6 août.
Je reprends les affaires d'Orient au point où je les ai
laissées, à l'arrivée en Angleterre du nouvel ambassa-
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 189
ileur turc, Cliékib-Efendi, qu'on y attendait pour ren-
trer activement en négociation. M. Tliiers m'annonça
le 1 1 mai son passage à Paris : « Cliékib-Efendi est ici,
me dit-il; il est capable et intelligent; on peut causer
avec lui. Il apporte les folles prétentions de la Porte;
mais au fond il les tient pour folles. Je lui ai donné les
meilleurs conseils que j'ai pu; mais cela ne fait rien;
il vous redira les folies du sérail sans les approuver. Au
reste, la question ne sera jamais à Londres avec le plé-
nipotentiaire turc. »
Ce n'était pas à la Porte en effet qu'il appartenait d'en
décider, et Chékib-Efendi le savait bien. Il vint me voir
en arrivant à Londres. Je lui tins le langage que je
tenais à tout le monde : « L'Empire ottoman s'en va;
si on fait naître là une guerre, quelle qu'elle soit, il
s'en ira encore plus vite. L'immobilité de l'Orient et
l'accord général de l'Occident, à ces deux conditions, la
Porte peut encore durer. Si l'une ou l'autre manque,
si nous nous divisons ici et si on se bat en Asie, c'est le
commencement de la fin. » Avec la réserve que lui
commandait sa situation, Cliékib-Efendi était de mon
avis ; mais plus il en était, plus il se montrait pressant
pour que les cinq puissances se missent d'accord; et
en retrouvant cette nécessité, nous retombions dans
notre embarras. Le cabinet français n'avait pas seule-
ment écarté les ouvertures des ministres d'Autriche
et de Prusse pour que Méliémet-Ali, en obtenant la
possession héréditaire de l'Egypte, conservât la posses-
sion viagère de la Syrie; il avait aussi repoussé la con-
190 CHAPITRE XXXI.
cession que lord Palmerston nous avait offerte, pour
le pacha, de la plus grande partie du pachalik et de la
place même de Saint-Jean d'Acre : « Nous trouvons le
partage de la Syrie inacceptable pour le pacha, m'écrivit
M. Thiers le jour même où il m'annonça la prochaine
arrivée à Londres de Chékib-Efendi ; nous sommes
certains, d'après ses dernières dispositions connues,
qu'il ne l'acceptera pas. Imaginez que maintenant il
revient sur Adana, ne paraît plus disposé à le céder,
menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux
poudres. Jugez comme il écoutera le projet de couper
en deux la Syrie. » Et quelques semaines plus tard, le
dO juin : « Je vous ai répondu à l'avance sur la propo-
sition de couper la Syrie en deux. Cela est inadmissible,
non pas du point de vue de notre intérêt individuel
dans cette question, mais du point de vue le plus im-
portant de tous, \i\.2)ossibiUlé. Le pacha d'Egypte n'ac-
cordera jamais ce qu'on lui demande là On lui
arracherait certainement Candie et les villes saintes, et
peut-être Adana, mais jamais une portion quelconque
de la Syrie. Nous ne nous ferons donc jamais les coopé-
rateurs d'un projet sans raison, sans cliance de succès,
et qui ne peut être exécuté que par la force. Or, la force,
nous ne la voulons pas et nous n'y croyons pas. »
Je me trouvais ainsi, en rentrant dans la négociation,
hors d'état d'y faire un pas; je n'avais rien à offrir et
ne pouvais rien accepter. J'étais immobile autant que
Chékib-Efendi était impuissant.
Je reçus le 31 mai une note que Chékib-Efendi
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 191
adressa aux plénipotentiaires des cinq puissances, et
dans laquelle, en leur rappelant que, le 27 juillet 1839,
elles avaient promis à la Porte leur accord et leur appui,
il se plaignait de l'indécision où la question restait en-
core, exposait le mal de jour en jour plus grave qui en
résultait pour l'Empire ottoman, et réclamait instam-
ment une solution définitive et une prompte action *.
Je transmis immédiatement cette note à M. Tliiers : « Si
Votre Excellence, lui dis-je, la juge de nature à exiger de
nouvelles instructions, je la prie de vouloir bien me les
adresser promptement. Je ne m'en suis encore entretenu
avec personne ; mais évidemment l'affaire va en rece-
voir une impulsion qui, sans aboutir peut-être à un ré-
sultat définitif, sera, pendant quelques jours du moins,
assez forte et pressante. Tout le monde est maintenant
convaincu qu'il y a, pour l'Empire ottoman, péril dans
le retard ; tout le monde tient, à ce sujet, le même
langage. Moi-même, en m'appliquant constamment à
prouver qu'une solution violente aurait encore plus de
péril, je témoigne mon étonnement qu'on ne sente pas
la nécessité d'en finir par une transaction modérée et
pacifique.
«. L'agitation est grande dans l'intérieur du cabinet.
Je n'hésite pas à dire qu'à l'exception de lord John
Russell, dont je ne connais pas bien la pensée, la plu-
l)art de ses membres, tant ceux qui ne songent guère
par eux-mêmes aux questions de politique extérieure
' Pièces historiques, N" VU.
192 CHAPITRE XXXI.
que ceux qui s'en occupent, désapprouvent au fond la
politique de lord Palmerston, s'en inquiètent, et vou-
draient en sortir au lieu de s'y engager plus avant. Je
ne parle pas seulement de lord Holland et de lord
Clarendon dont l'opinion est depuis longtemps décidée;
je crois que la conviction d'un péril grave, dans toute
conduite qui rallumerait en Orient la guerre civile et
ne serait pas adoptée en commun par les cinq puis-
sances, est bien établie dans l'esprit de lord Melbourne
et de lord Lansdowne, et règle en ce moment leurs
paroles comme leurs désirs :— Tout ce que nous ferons
ensemble sera bon, me disait dimancbe dernier lord
Melbourne; tout ce que nous ferions en nous divisant
serait mauvais et dangereux. —
« Je sais qu'il y a eu ces jours derniers, dans le
cabinet, un débat animé oi^i beaucoup d'objections ont
été élevées contre les idées de lord Palmerston, et des
efforts sérieusement tentés pour entrer dans d'autres
voies.
« Autour du cabinet, dans le parti ministériel, le
mouvement est le même. Les dissidents ne se séparent
pas encore ; ils évitent même de parler liant, car ils
craignent d'ébranler le cabinet déjà cliancelant et au-
quel ils sont sincèrement attachés. Mais entre eux et
dans les conversations un peu intimes, la plupart n'hé-
sitent pas à dire qu'ils ne suivront pas lord Palmerston,
et que, s'il persiste à tout hasarder pour enlever la
Syrie au pacha, il rencontrera bien plus d'opposition
qu'il ne s'y attend.
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET I8i0. 193
« Ils comptent, pour rendre leur opposition efficace,
sur la nécessité où serait lord Palmerston de demander
des subsides pour les mesures de coercition. Ils pen-
sent que le débat serait très-vif, que bien des amis du
cabinet y manifesteraient leur désapprobation, et que
probablement les sommes demandées ne seraient pas
votées.
« J'ai lieu de croire, sans en être bien assuré, que le
petit parti de lord Grey , dans la Chambre des com-
munes, renouvellerait, dans ce cas, la dissidence qui a
éclaté à l'occasion du bill de lord Stanley sur l'Irlande.
« L'opposition tory se tient dans une assez grande
réserve. Quelques-uns de ses membres étaient, je crois,
un peu enclins à ne pas blâmer beaucoup la politique
de lord Palmerston et son rapprochement de la cour de
Russie. Ils se sont, si je ne m'abuse, arrêtés sur cette
pente; et le parti, ainsi que ses principaux chefs, sur-
tout dans la Chambre des communes, s'empresserait
de saisir cette occasion, comme toute autre, d'attaquer
le cabinet avec quelque chance de succès.
« Quant au public en général, je crois que sa disposi-
tion devient de plus en plus contraire à toute mesure
qui pourrait compromettre la paix de l'Europe, de plus
en plus favorable à l'union avec la France et à des mé-
nagements pour le pacha.
« Tel me paraît, en ce moment, l'état des esprits.
Mais en revanche les desseins de lord Palmerston me
semblent toujours à peu près les mêmes. Il croit nous
avoir fait, en abandonnant la place de Saint- Jean d'Acre
T. V. 13
194 CHAPITRE XXXI.
au pacha, une importante et difficile concession. Son
amour-propre est fortement compromis. Enfin, telle
est la nature de son esprit que, lorsqu'une fois cer-
taines idées s'y sont établies, elles le remplissent et le
possèdent tellement que les idées différentes qui se pré-
sentent à lui peuvent bien se faire remarquer en pas-
sant, mais n'entrent point. Et en même temps, je suis
fort loin d'être assuré que, parmi ses collègues, ceux
qui ne partagent pas ses idées, et même s'en inquiètent,
soient décidés à lui résister assez fortement pour
changer ou arrêter sa politique au moment de l'exé-
cution. »
M. Thiers me répondit le 11 juin : « Les informations
que contiennent vos dernières dépêches sur l'aspect que
présente en ce moment à Londres la question d'Orient
ont fixé toute l'attention du gouvernement du Roi. La
communication du nouvel ambassadeur ottoman, ma-
nifestation si expressive des dangers auxquels la pro-
longation du slalu quq exposerait la Porte, ne change
pourtant pas la situation; et bien qu'elle appelle de
notre part une réponse un peu plus développée que celle
que vous avez faite au précédent ambassadeur, il est
évident que vous n'avez pas à vous placer sur un autre
terrain. Nous n'entendons certainement pas ôter toute
signification à la démarche du 27 juillet 1839, dont la
Porte ne cesse de se prévaloir; mais il nous est impos-
sible de ne pas faire remarquer qu'on en dénature com-
I^létement la portée parce qu'on perd de vue les cir-
constances dans lesquelles elle a été faite . Les puissancies.
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1810. 195
avant la mort du sultan Mahmoud, avant la bataille de
Nézib et la défection de la flotte turque, n'avaient d'autre
préoccupation que d'empêcher une collision entre la
Porte et le pacha, et de les réconcilier par une inter-
position tout à fait pacifique. Comment croire qu'au
moment même où la Porte, par un concours de cir-
constances dues en très-grande partie à ses imprudentes
provocations, se trouvait si gravement compromise,
ces mêmes puissances, changeant tout à coup de poli-
tique, aient pris envers elle l'engagement de lui faire
obtenir, même par la force, ce qu'elle avait eu en vue
en attaquant Méhémet-Ali malgré leurs représentations ?
Évidemment, telle n'a pas été leur pensée. Ce qu'elles
se sont proposé, c'est de donner à la Porte un appui
moral qui relevât son courage et l'empêchât de subir
complètement le joug de son puissant vassal. Ce but a
été atteint. C'est là le véritable état de la question. Au
surplus, monsieur l'ambassadeur, je m'en rapporte en-
tièrement à vous pour la mesure et les termes de la
réponse que vous aurez à faire à l'ambassadeur otto-
man... Je vois, dans le consentement donné aujourd'hui
par le cabinet de Londres à un arrangement qui main-
tiendrait le vice-roi en possession de la ville de Saint-
Jean d'Acre, un progrès réel vers des idées do conci-
liation. C'est à ce titre seulement que j'y applaudis, car
il ne dépend pas de moi de voir, dans celte concession
unique, la base pratique d'une transaction. »
Et à ces instructions M. Thiers ajoutait ce renseigne-
ment : « Je crois qu'on s'éclaire à Constantinople et
196 CHAPITRE XXXI.
qu'on revient à des idées plus saines. Je vous envoie,
pour vous en convaincre, les dernières dépêches de
Péra et d'Alexandrie. Vous verrez qu'en Egypte on sent
tous les jours davantage sa puissance, et qu'on est
moins disposé que jamais à céder Adana. Tout ce que
l'Europe gagne à ces lenteurs, c'est de rendre la Porte
})lus faible et le pacha plus exigeant. »
Des renseignements analogues arrivaient à Londres,
et dans le corps diplomatique on commençait à s'en
inquiéter; on craignait quelque incident nouveau et
inattendu, une brusque attaque de Méhémet-Ali au delà
du Taurus, un acte soudain de faiblesse à Constanti-
nople. Les plénipotentiaires des trois grandes puissances
du Nord n'étaient pas étrangers à ces alarmes. J'étais,
le 11 juin, dans le salon d'attente du Forcign-Office;
le baron de Briinnow y entra : « J'ai reconnu votre
voiture devant la porte, me dit-il, et je suis monté; je
suis charmé de vous rencontrer et de causer un peu
avec vous. » Il aborda sur-le-champ la note de Cliékib-
Efendi, le déplorable état de l'Empire ottoman, la dés-
organisation intérieure qui résultait des réformes mêmes
tentées pour sa réorganisation, le danger de l'incertitude
prolongée, la nécessité, l'urgente nécessité d'amener,
entre le sultan et le pàcha, un arrangement qui mît un
terme à ce mal toujours croissant, et prévînt une explo-
sion, une confusion dont nous serions tous fort embar-
rassés : « On me donne à ce sujet, de Saint-Pétersbourg,
me dit-il, les instructions les pkis positives et les plus
pressantes. Jamais certes la modération, je devrais dire
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 197
la magnanimité de l'Empereur n'a brillé avec plus
d'éclat. Il est instruit des progrès du mal; il voit l'Em-
pire ottoman menacé de ruine; et loin de vouloir en
profiter, il ne désire que le rétablissement de la paix,
d'une paix qui raffermisse cet Emyàre. Il m'ordonne
d'insister fortement dans ce sens auprès du cabinet
britannique. Que la France et l'Angleterre s'entendent
donc; tout dépend de leur accord; nous n'avons rien
d'arrêté, rien d'exclusif qui puisse les empêcher de
s'accorder. Prêtez-vou?, de votre côté, à un arrange-
ment que lord Palmerston puisse adopter ; faites quel-
ques concessions. Je vous jure que, si lord Palmerston
était là, je lui tiendrais le môme langage. L'Empereur
ne forme point d'autre vœu que de voir cette périlleuse
question réglée d'un commun accord entre les cinq
puissances et la paix rétablie en Orient. »
J'écoutais le baron de Brûnnow, ne l'interrompant
que pour rappeler que nous avions toujours voulu la
paix en Orient et un arrangement pacifiquement conclu
entre le sultan et le pacha, seule façon de rétablir une
vraie paix. Je me fis répéter plusieurs fois, au nom de
l'empereur Nicolas, qu'il fallait que la France se n:ît
d'accord avec l'Angleterre, et que tout fût réglé de
concert.
Le lendemain, 12 juin, le baron de Neumann vint
chez moi, aussi troublé que M. de Briïnnow des nou-
velles qui lui arrivaient de Vienne sur Constantinople,
aussi pressant pour un arrangement prompt et définitif.
11 déplora l'obstination de lord Palmerston. 11 s'en prit
198 CHAPITRE XXXI.
à lord Ponsoiiby, « qui ne cesse, me dit-il, d'insister
pour l'adoption des mesures coercitives, et qui envoie
ici son secrétaire pour menacer de sa démission si on
ne les lui accorde pas. J'en parlerai à lord Palmerston,
ajouta M. de Neumann, et, s'il le faut, à lord Melbourne;
j'insisterai fortement sur la nécessité de s'arranger,
d'en finir. Eh bien, s'il faut laisser la Syrie à Méhémet-
Ali, qu'on lui laisse la Syrie. Pas héréditairement, par
exemple, cela ne se peut; ce serait trop contraire au
principe de l'intégrité de l'Empire ottoman. 11 faudrait
toujours aussi que Méhémet-Ali rendît le district d'A-
dana; la Porte en a besoin pour sa sûreté.^ Mais finis-
sons-en ; je crains que lord Palmerston ne veuille at-
tendre, traîner, qu'il ne croie que, plus tard, dans un
autre moment, il conclura l'afTaire d'une façon plus
conforme à ses désirs. Cependant le mal s'accroît, le
péril presse; il est clair maintenant que l'incertitude
prolongée nuit encore plus au sultan qu'au pacha, et
nous menace tous d'une crise que personne ne veut.
J'espère que le cabinet anglais le comprendra, et je ne
m'épargnerai pas pour l'amener à notre sentiment. »
J'acceptai l'accord de sentiments que me promettait
M. de Neumann; je lui dis que les renseignements qui
me venaient de Paris, sur l'état intérieur de l'Empire
ottoman et le péril du retard, coïncidaient avec les siens.
Je me tins, du reste, quant aux bases de l'arrangement,
sur le terrain qui m'était prescrit, ajoutant seulement
que le pacha se montrait plus difficile, et en particulier
moins disposé à céder le district d'Adana.
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 199
J'eus le même jour une entrevue avec lord Palmer-
ston, et, après lui avoir parlé de diverses affaires qui
m'étaient spécialement recommandées, je repris la
question d'Orient. Je tenais à voir s'il me témoignerait,
pour en finir, le môme empressement que M. de Brûn-
now et M. de Neumann, ou si, comme le dernier me
l'avait dit, il était, pour le moment, enclin à laisser
traîner l'affaire. Je reconnus sans peine qu'il était en
effet dans une disposition dilatoire, et comme attendant
quelque incident dont il ne parlait pas. Il éleva des
doutes sur mes renseignements relatifs à la détresse et
à la désorganisation croissantes de l'Empire ottoman :
« Ils sont foi't exagérés, me dit-il, et j'en ai de con-
traires. — Pardon, mylord; si c'est de lord Ponsonby
que vous viennent des renseignements contraires aux
nôtres, nous ne saurions y ajouter beaucoup de foi;
lord Ponsonby s'est si souvent et si grandement trompé
sur l'état de la Turquie que nous avons droit de révo-
quer en doute ses observations comme son jugement.
— Ce n'est pas lord Ponsonby seul; plusieurs de nos
consuls me transmettent les mêmes faits, des faits pré-
cis et qui prouvent que le halli-schériff de Reschid-
Pacha n'est pas si impuissant ni si inutile qu'on se plaît
à le dire. Trois pachas, entre autres, qui opprimaient
le peuple et volaient le sultan, ont été récemment des-
titués, l'un du côté d'Erzeroum, si je ne me trompe.
Dans ces provinces-là, du moins, le peuple est content
et l'argent rentre au trésor public. »
Je persistai dans mon doute; je développai nos rai-
200 CHAPITRE XXXI.
sons de penser que l'incertitude et les lenteurs n'avaient
d'autre effet que de rendre la Porte plus faible et le pa-
cha plus exigeant; j'insistai sur les périls d'une crise
soudaine. Lord Palmerston m'écoutait et laissait languir
la conversation : « Nous n'avons point encore reçu de
réponse, me dit-il, sur l'arrangement qu'a proposé
M. de Neumann, et auquel j'ai adhéré. » Il parlait de
l'abandon à Méhémet-Ali d'une grande partie du pa-
chalik de Saint-Jean d'Acre, y compris cette place
même : « Il n'y a pas eu de proposition formelle, » lui
répondis-je ; — Non; mais c'est une idée, une ba"se de
transaction sur laquelle je désire connaître l'opinion
positive du gouvernement français. Je vous la de-
mande. »
Cette demande de lord Palmerston n'était évidem-
ment, de sa part, qu'une manière de traîner en ayant
l'air d'agir. Je ne lui avais pas laissé ignorer que le
gouvernement français, convaincu que Méhémel-Ali
n'accepterait pas le jtartage de la Syrie , ne regardait
pas cette proposition « comme la base pratique d'une
transaction. » Je ne laissai pas d'informer sur-le-champ
M. Thiers de l'insistance de lord Palmerston sur sa
concession de Saint-Jean-d'Acre : « Votre Excellence, lui
dis-je, a-t-elle transmis à Alexandrie l'idée de M. de
Neumann? Le pacha a-t-il répondu? Puis-je, dans la
conversation, traiter cette idée comme repoussée par
une résolution formelle du pacha, et non pas seulement
par nos conjectures sur sa résolution probable? Votre
Excellence sait que nous nous sommes toujours pré-
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 2(^1
sentes comme à peu près indiflerents, pour notre
compte, à tel ou tel arrangement territorial entre le
sultan et le pacha, çt prêts à trouver bonnes toutes les
concessions qu'on pourrait obtenir de ce dernier. Je
crois qu'il convient de rester scrupuleusement sur ce
terrain. Ni le refus, ni le conseil de refus ne doiveijt
jamais, ce me semble, pouvoir nous être imputés. »
Je revins en même temps sur une autre idée , plus
plausible en soi, et qui me semblait offrir, pour une
transaction, plus de chances de succès. J'écrivis le
24 juin à M. Thiers :
« Je vous disais le 15 juin : « M. de Neumann et
M. de Bulow sont de nouveau prêts à laisser au pacha
l'Egypte héréditairement et la Syrie viagèrement,
pourvu qu'il rende Adana et Candie. Ils ont fait un
pas de plus ; ils se disent disposés à déclarer cela à lord
Palmerston et à lui demander formellement d'y accé-
der; ils croient que M. de Brûnnow se joindrait à eux
dans ce sens. Vous m'avez répondu le 19 :" — « Cer-
tainement, si on arrivait à céder la Syrie, (virgule) et
l'Egypte héréditairement au pacha, on mettrait la rai-
son du côté des cinq puissances, et nous ferions de
grands efforts pour réussir. Mais la tête du pacha est
bien vive et on n'est sûr de rien avec lui. Dans tous les
cas, une telle résolution serait une grande conquête
pour nous, et nous changerions sur-le-champ d'atti-
tude. — Je pense que vous vous êtes bien souvenu, en
me répondant, de ce que je vous avais dit, que votre
réponse se rapportait à un arrangement qui donnerait
202 CHAPITRE XXXL
au pacha l'Egypte hérédilairemenl et la Syrie viagère-
ment, et que votre virgule après la Syrie, tandis qu'il
n'y en a point entre l'Egypte et le mot héréditairement,
a bien cette signification. Cependant, j'ai besoin de le
savoir positivement^ et je vous prie de me le dire. Nous
touchons peut-être à la crise de l'affaire. Ce pan de plus
dont je vous parlais, et qui consiste, de la part de l'Au-
triche et de la Prusse, à déclarer à lord Palmerston
qu'il faut se résigner à laisser viagèrement la Syrie au
pacha et faire à la France cette grande concession , ce
pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe, en ce moment.
Les collègues de lord Palmerston d'une part, les mi-
nistres d'Autriche et de'Prusse de l'autre, pèsent sur
lui, en ce moment, pour l'y décider. S'ils l'y décident
en effet, ils croiront, les uns et les autres, avoir
remporté une grande victoire et être arrivés à des pro-
positions d'arrangement raisonnables. Il importe donc
extrêmement que je connaisse bien vos intentions à ce
sujet; carde mon langage, quelque réservé qu'il soit,
peut dépendre , ou la prompte adoption d'un arrange-
ment sur ces bases ^ ou un revirement pvar lequel lord
Palmerston , profitant de l'espérance déçue et de l'hu-
meur de SCS collègues et des autres plénipotentiaires,
les rengagerait brusquement dans son système, et leur
ferait adopter, à quatre, son projet de retirer au pacha
la Syrie, et l'emploi, au besoin, des moyens de coerci-
tion. On fera beaucoup, beaucoup, dans le cabinet et
parmi les plénipotentiaires, pour n'agir qu'cà cinq, de
concert avec nous, et sans coercition. Je ne vous
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 203
réponds pas qu'on fasse tout^ et qu'une conclusion à
quatre soit absolument impossible. Nous pouvons être,
d'un instant à l'autre, placés dans cette alternative :
ou bien l'Egypte héréditairement et la Syrie viagère-
mentau pacha, moyennant la cession des villes saintes,
de Candie et d'Adana, et par un arrangement à cinq^
ou bien la Syrie retirée au pacha par un arrangement
à quatre, et par voie de coercition, s'il y a lieu- Je ne
donne pas pour certain que , le premier arrangement
échouant, le second s'accomjjlira; mais je le donne
pour possible. Notre principale force est aujourd'hui
dans le travail commun de presque tous les membres
du cabinet et des ministres d'Autriche et de Prusse
pour amener lord Palmerston à céder la Syrie. Si, après
avoir réussi dans ce travail, ils n'en recueillent pas le
fruit d'un arrangement définitif et unanime, je ne ré-
ponds pas, je le répète, de ce qu'ils feront. Donnez-moi,
je vous prie, pour cette hypothèse, votre pensée précise
et des instructions. »
M. Thiers me répondit le 30 juin : « Ma virgule ne
signifiait rien. Quand je vous parlais d'une grande con-
quête qui changerait notre attitude, je voulais parler de
l'Egypte héréditaire et de la Syrie héréditaire. Toute-
fois j'ai consulté le cabinet; on délibère ; on penche peu
vers une concession. Cependant nous verrons. Différez
de vous exphquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est
décidé. »
Pendant que, sous l'empire des sentiments qui domi-
naient dans les Chambres et dans le public, le gouver-
204 CHAPITRE XXXI.
nement français se renfermait dans cette politique
purement critique et expectante,, un événement sur-
venait à Constantinople qui devait imprimer à la ques-
tion égyptienne une impulsion nouvelle et décisive.
Le grand vizii* Khosrew- Pacha , vieux Turc habile,
énergique et corrompu ;, longtemps conseiller intime
du sultan Mahmoud et ennemi invétéré de Méhémet-
Ali, fut soudainement destitué. En rendant compte de
sa chute le 17 mai au cabinet français, l'ambassadeur
de France à Constantinople, le comte de Pontois, ajou-
tait : « Cet important événement n'a point au reste la
signification et la portée qu'on pourra être tenté de lui
attribuer en Europe; il n'indique point un change-
ment dans la politique du Divan et une intention de
rapprochement avec Méhémet-Ali. Il doit être attribué,
dit-on, à la découverte d'intelhgences secrètes de
Khosrew avec la Russie, et plus encore, à ce que je
crois, à l'ambition de Reschid-Pacha, et à son désir de
se débarrasser successivement des hommes qui pour-
raient balancer son influence ou lui porter ombrage
Quoi qu'il en soit, Reschid-Pacha se trouve aujourd'hui
maître du terrain; puisse-t-il comprendre que le pre-
mier usage à faire de sa toute-puissance devrait être
de rendre la paix à son pays, en profitant de l'occasion
favorable que lui offre la chute de Khosrew, regardé
par l'opinion publique comme le plus grand obstacle
à un accommodement avec Méhémet-Ali !»
En même temps qu'il l'annonçait à Paris, M. de
Pontois s'empressa d'informer M. Cochelet , consul
LE TRAITE DU 15 JUILLET 1840. 205
général de France à Alexandrie, de la destitution de
Khosrew-Pacha. « Aussitôt après avoir reçu cette
dépêche, écrivit le 26 mai M. Cochelet à M. Thiers, je
me rendis, quoique assez souffrant, à la maison de cam-
pagne qu'habite Méhémet-Ali depuis que la peste a sévi
avec plus d'intensité, et que quelques-uns de ses ser-
viteurs en sont morts. Avant de lui faire connaître le
contenu de la lettre de M. de Pontois, je lui demandai
les nouvelles qu'il avait reçues de Constantinople. 11
me parla du renvoi du séraskier Halil-Pacha, mais je
vis positivement qu'il ne savait rien de la disgrâce du
grand vizir. Je lui dis alors que j'avais une nouvelle
importante à lui communiquer, mais qu'avant de la
lui annoncer j'exigeais de lui sa parole qu'il se montre-
rait docile à mes avis et modéré dans ses prétentions.
Il me le promit, autant que cela pourrait se conciher
avec ses intérêts. Je lui fis alors connaître que Khosrew-
Pacha était au moment d'être destitué. Méhémet-Ali
fit un bond sur son divan ; sa figure prit une expres-
sion de joie extraordinaire, et des larmes vinrent même
dans ses yeux. Je lui dis que j'étais heureux d'être le
premier à lui apprendre celte bonne nouvelle, et qu'à
ce titre je me croyais en droit de lui donner des con-
seils. Je lui lus alors la lettre de M. de Pontois, et je
l'engageai fortement à se montrer respectueux et dé-
voué envers le sultan, conciliant et modéré envers la
Porte. J'allais lui dire de commencer par renvoyer la
flotte turque lorsque Méhémet-Ali sauta à bas de son
divan, et après quelques minutes de réflexion en se
203 CHAPITRE XXXI.
promenant à grands pas, vint à moi, me frappa sur la
poitrine avec la paume de la main , me serra les deux
poignets avec effusion, et me dit : « Aussitôt que j'aurai
la nouvelle officielle de la destitution du grand vizir,
j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier
secrétaire ; Je le chargerai d'aller offrir au sultan
riiom.mage de mon respect et de mon dévouement; je
demanderai à Sa Hautesse de me permettre de renvoyer
la flotte ottomane sous le commandement de Mous-
touch-Pacha, l'amiral égyptien. Je la prierai de con-
sentir à ce que mon fils Saïd-Bey vienne à bord de la
flotte pour se jeter à ses pieds. J'écrirai à Alimed-
Féthi-Paclia *, et une fois que les relations de bonne
intelligence et d'harmonie seront rétablies, je m'ar-
rangerai avec la Porte. » — Voilà, lui dis -je, ce qui est
digne de vous ; voilà ce qui doit vous rendre les bonnes
grâces du sultan, et disposer favorablement les puis-
sances alliées. Montrez-vous maintenant modéré dans
vos prétentions, car, je vous le répète, malgré tout ce
que nous avons essayé, on ne consentira pas à vous
laisser Adana. — Laissez-moi faire, me dit le pacha;
lorsque je serai en rapport avec la Porte , nous nous
arrangerons ensemble, très-certainement. »
C'était précisément là le vœu du cabinet français, et
le but vers lequel il tendait constamment, en dépit des
entraves que lui imposaient l'engagement d'action
commune contracté entre les cinq puissances par la note
1 Successeur de Khosrew-Pacha comme grand vizir, et an-
cien ambassadeur en France.
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1810. 207
du 27 juillet 1839 et la négociation suivie à Londres en
' vertu de cet engagement. xVussitôt après son avène-
ment au ministère, le 21 mars i840, M. Tliiers m'é-
crivit : « Pourrait-on agir à Constantinople ou au Caire
en conseillant aux deux parties de s'entendre directe-
ment? Nous l'avons fait, en nous bornant à des conseils
très-pressants. Mais entamer une négociation spéciale,
directe, qui nous serait imputée, ne produirait pas plus
d'elï'et que les conseils, et nous exposerait, à l'égard de
l'Angleterre, au reproche de duplicité, car elle dirait
que nous temporisons à Londres pour agir au Caire ou
à Constantinople. » Et quelques semaines plus tard, le
28 avril : « J'ai recommandé à nos agents, soit au Caire,
soit à Constantinople, de ne pas pousser à une négocia-
tion directe entre le sultan et le pacha, pour que l'An-
gleterre ne nous accuse pas de jouer un double jeu, et
de temporiser à Londres pendant que nous agissons au
Caire et à Constantinople. Je fais prêcher par MM. de Pon-
tois et Cochelet la disposition au sacrifice; je fais dire à
la Porte qu'elle ne sera jamais sauvée à Londres par un
accord des cinq puissances; je fais dire au pacha que
nous ne risquerons pas les plus grands intérêts de la
France et du monde pour satisfaire à des exigences
déplacées. Je tire le câble des deux côtés pour rappro-
cher les deux parties ; mais je n'entame aucune négo-
ciation, pour nous éviter tout reproche fondé de dupli-
cité. » Et lorsque j'eus communiqué à M. Thiers la
note adressée, le 31 mai, par Chékib-Efendi aux cinq
plénipotentiaires, pour leur demander un^ concert
208 CHAPITRE XXXI.
prompt et efficace, il me répondit : « Je ne sais qu'une
chose à faire, c'est de répondre à cette note comme à
celle de Nouri-Efendi. Il faut accuser réception en di-
sant que la France est prête, comme toujours, à écouter
les propositions d'arrangement qui seront faites, et à y
prendre la part à laquelle l'oblige en quelque sorte le
rôle amical qu'elle a joué jusqu'ici à l'égard de la Porte,
ïl ne faut pas avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet
1839, car un revirement de politique, l'abandon patent
d'un engagement antérieur doit s'éviter avec soin. Mais
il ne faut rien dire de ce déplorable engagement de ter-
miner à cinq l'affaire d'Orient. »
Le 30 juin 1840, arriva à Paris une dépêche télégra-
phique, expédiée le 16 juin d'Alexandrie par M. Coche-
let, et portant :
a En apprenant la destitution du grand vizir Khosrew-
Pacha, Méhémet-Ali a ordonné à son premier secré-
taire, Sami-Bey, de se rendre à Constantinople pour
ofifrir au sultan l'hommage de son dévouement, et lui
demander ses ordres pour le renvoi de la flotte turque.
Méhéniet-Alf ne doutait pas que cette démarche spon-
tanée de sa part n'amenât un arrangement direct et à
l'amiable de la question turco-égyptienne. »
En me transmettant imfnédiatement cette dépêche,
M. Thiers m'écrivit : « Il faut induire de celte nou-
velle, sans trop d'empressement et sans trop donner
l'éveil, que l'arrangement spontané qui s'opérerait en
Orient, entre le souverain et le vassal, serait la meil-
leure des solutions. Le pacha croit que le mouvement
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 209
d'effusion auquel il cède sera partagé et qu'un arran-
gement s'ensuivra immédiatement. Il croit, d'après des
renseignements qu'il dit certains, qu'on lui accordera
l'hérédité de l'Egypte et de la Syrie; il ne s'explique pas
sur Candie, Adana, les villes saintes, et quand on lui
dit qu'il faudra des sacrifices pour rendre possible l'ar-
rangement direct immédiat, il répond : « Soyez tran-
quilles; tout va s'arranger. » Je ne sais pas sur quoi
repose sa confiance, mais elle est grande, soit qu'elle
vienne de sa joie, soit qu'elle vienne de renseignements
dignes de, foi. De même, à Constantiuople, on pensait,
à la date des dernières nouvelles, que le renvoi de la
flotte produirait un grand effet sur le Divan, et que de
larges concessions pourront s'ensuivre... Un pareil
état de choses doit fournir bien des arguments pour
empêcher aucune conclusion à Londres. Du moins, si
on vous proposait quelque chose, n'importe quoi, vous
pourriez répondre que les deux parties vont s'aboucher
entre elles, et ([u'avant de faire des conditions pour leur
compte, il est beaucoup plus naturel d'attendre pour
voir ce qu'elles vont se proposer l'une à l'autre. Toute
opinion émise aujourd'hui sur ce qui est acceptable ou
non, au Caire, serait l)ien téméraire; car, la joie du
pacha d'une part, la satisfaction du sultan de l'autre,
en apprenant le retour de sa flotte, peuvent singuliè-
rement changer les conditions. Pour moi, je suis loin
do croire l'arrangement direct conclu, ni même facile;
mais je regarde l'état nouveau des choses comme un
puissant argument contre toute décision immédiate à
T. V. 14
210 CHAPITRE XXXI.
Londres. J'ai écrit à Alexandrie et à Gonstantinople pour
conseiller la modération de part et d'autre; mais j'ai
donné des conseils, et j'ai eu soin d'interdire aux agents
de prendre à leur compte, et comme une entreprise
française, une négociation ayant pour but avoué l'ar-
rangement direct. Si on nous imputait d'avoir fait une
telle entreprise, vous pourriez le nier. Le jeune Eugène
Périer a été envoyé à Alexandrie pour faire au pacha
les plus vives remontrances s'il s'arrêtait en route, et
si, après avoir offert la flotte, il ne tenait point parole
et ne se montrait pas accommodant dans les conditions
générales du traité. J'ai été jusqu'à lui faire conseiller
d'accepter l'Egypte héréditairement et la Syrie viagè-
remenl.y>
Mais pendant que la chute de Khosrew- Pacha et la
démarche conciliante de Méhémet-Ali causaient à Paris
une vive satisfaction, et y faisaient espérer que toute
résolution d'intervention européenne entre le sultan et
le pacha serait ajournée, ces nouvelles produisaient à
Londres des effets absolument contraires. Lord Palmer-
ston, qui, depuis quelque temps, s'était montré peu im-
patient d'arriver à une solution , reprenait tout à coup
sa politique active , réunissait le cabinet anglais , lui
communiquait les renseignements que venait de lui ap-
porter de Gonstantinople le comte Pisani, secrétaire par-
ticulier de lord Ponsonby, et pressait ses collègues de
discuter et d'adopter promptement le plan de conduite
qu'il leur présentait. J'informai sur-le-champ M. Thiers
de ce nouveau tour que prenait l'affaire ; je lui écrivis
LE TRAITÉ DU ]5 JUILLET 1810. 211
les 6 et 9 juillet que, le i et le 8, deux conseils de cabi-
net avaient été tenus, que le dernier avait été long, que,
le soir même, le prince Dolgorouki était parti en cour-
rier pour Saint-Pétersbourg, et le 11 juillet, je rendis au
cabinet français, dans une dépêche que je reproduis ici
textuellement, un compte détaillé de cette situation ,
des informations que j'avais recueillies et des résultats
qu'elles faisaient pressentir :
« Londres, 11 juillet 18J0.
et Monsieur le Président du conseil,
« Depuis que la proposition de couper la Syrie en deux,
en laissant à Méhémet-Ali la forteresse et une partie du
pachalik de Saint-Jean d'Acre, a été écartée, lord Pal-
merston a paru éviter la conversation sur les affaires
d'Orient. Je lai engagée une ou deux fois, plutôt pour
bien établir la politique du gouvernement du Roi que
pour tenter de faire faire, par la discussion directe, un
nouveau pas à la question. Lord Palmerston m'a répondu
en homme qui persiste dans ses idées, mais ne croit pas
le moment propice pour agir et veut gagner du
temps.
« Il n'a, en effet, pendant plusieurs semaines, comme
je l'ai déjà mandé à Votre Excellence, ni entretenu le
cabinet des affaires d'Orient, ni même communiqué à
ses collègues la dernière note de Chékib-Efendi.
« Cependant le travail de plusieurs membres, soit du
cabinet, soit du corps diplomatique, en faveur d'un ar-
«21-2 CHAPITRE XXXI.
rangement qui eût pour base la concession héréditaire
<le l'Egypte et la concession viagère de la Syrie au pacha
continuait : j'en suivais le progrès sans m'y associer.
Conformément aux instructions de Votre Excellence, je
n'ai ni accueilli cette idée, ni découragé, par une décla-
ration préalable et absolue, ceux qui en cherchaient le
succès.
« C'est dans cet état de l'affaire et des esprits qu'est
arrivée ici la nouvelle de la destitution de Khosrew-
Pachaet de la démarche directe de Méhémet-Ali auprès
du sultan. Elle ne m'a pas surpris. Votre Excellence
m'avait communiqué une dépêche de M. Cochelet, du
26 mai, qui annonçait de la part du pacha cette inten-
tion. J'avais tenu cette dépêche absolument secrète ;
mais j'ai appris depuis qu'une lettre de M. le comte Ap-
pony, en date du 16 juin, si je suis bien informé, avait
annoncé au baron de Neumann la prédiction de M. Co-
chelet. La dé{)èche télégraphique par laquelle ce dernier
a instruit Votre Excellence de la démarche de Méhémet-
Ali était aussi du 16 juin. En sorte que, par une coïnci-
dence singulière , le même jour, M. Cochelet mandait
<l'Alexandrie, comme un fait accompli, ce que M. le
comte Appony écrivait de Paris, d'après une dépêche
de M. Cochelet, disait-il, connue un fait probable et
prochain.
«Quand donc le fait même est parvenu à Londres,
lord Palmerston et les trois autres plénipotentiaires n'en
ont guère été plus surpris que moi. Ils n'y ont vu, ou
du moins ils se sont crus en droit de n'y voir qu'un
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 213
acte depuis longtemps concerté entre le pacha et la
France qui, à Constanlinople comme à Alexandrie, avait
travaillé à le préparer.
« L'effet de l'acte en a éprouvé une assez notable al-
tération. Non-seulement il a perdu quelque chose de
l'importance que la spontanéité et la nouveauté devaient
lui assurer; mais les dispositions de lord Palmerston et
des trois autres plénipotentiaires se sont visiblement
modifiées. Ils ont considéré la démarche de Méhémet-
Ali et son succès 1" comme la ruine de la note du 27
juillet 1839 et de l'action commune des cinq puis-
sances; 2" comme le triomphe complet et personnel do
la France à Alexandrie et à Constantiiiople.
« Dès lors ceux qui, dans l'espoir d'obtenir l'action
commune des cinq puissances, poursuivaient l'arrange-
ment fondé sur la concession héréditaire de l'Egypte et
la concession viagère de la Syrie, se sont arrêtés dans
leur travail, et semblent y avoir tout à fait renoncé.
«De son côté, lord Palmerston s'est montré tout à fait
disposé à agir, et, dans deux conseils successifs, tenus
les 4 et 8 de ce mois , il a présenté au cabinet , avec
une obstination pleine d'ardeur, ses idées et son plan
de conduite dans l'hypothèse d'un arrangement à
quatre.
«Rien n'a été résolu. Le cabinet s'est montré divisé.
Les adversaires du i)lan de lord Palmerston ont insisté
sur la nécessité d'attendre les nouvelles de Constanti-
iiople; on s'est ajourné à un nouveau conseil. Mais lord
Palmerston est pressant; les puissances, dit-il, sont en-
214 CHAPITRE XXXI.
gagées d'honneur à régler, par leur intervention et de
la manière la plus favorable à la Porte, les affaires
d'Orient. Elles l'ont promis au sultan. Elles se le sont
promis entre elles. La démarche de Méhémet-Ali ne
saurait les en détourner. C'est un acte au fond peu si-
gnificatif, qui ne promet, de la part du pacha, point de
concession importante, qui ne changera ni la situation,
ni la politique de la Porte, qui n'amènera donc point la
pacification qu'on en espère, et n'aura d'autre effet que
d'entrayer, si l'on n'y prend garde , les négociations
entre les puissances , et d'empêcher qu'elles ne mar-
chent elles-mêmes au but qu'elles se sont proposé. Ce-
pendant l'occasion d'agir est favorable. L'insurrection
de la Syrie contre Méhémet-Ali est sérieuse. Un specta-
teur indifférent, lord Francis Egerton, qui vient de tra-
verser la Syrie en remontant de Jérusalem vers l'Asie
Mineure, écrit que les insurgés sont nombreux, animés,
que l'administration d'Ibrahim-Pacha est violente, vexa-
toire, détestée. Lord Palmerston se prévaut beaucoup
de ces renseignements. Il insiste en môme temps sur les
■\Ties d'agrandissement et de domination de la France
dans la Méditerranée. L'appui donné par la France au
pacha d'Egypte n'a, selon lui, point d'autre motif. 11
parle de TAlgérie, de l'extension de notre établissement
africain. Il s'adresse enfin aux sentiments de suscepti-
bilité et de jalousie nationale, surtout auprès des torys
et pour se ménager quelque faveur dans une partie de
l'opposition.
« Toutes les fois que l'occasion s'en présente, par-
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. -215
tout OÙ je puis engager, avec quelqu'un des hommes
qui influent sur la question, quelque entretien, je com-
bats vivement ces idées. Je rappelle toutes les considé-
rations que j'ai fait valoir depuis quatre mois, et dont
je ne fatiguerai pas de nouveau Votre Excellence. Je
m'étonne de l'interprétation qu'on essaye de donner à la
démarche que vient de faire Méhémet Ali. Quoi de plus
naturel, de plus facile à prévoir, de plus inévitable que
cette démarche? Depuis un an bientôt, les puissances
essayent de régler les affaires d'Orient et n'en viennent
pas à bout. Le pacha de son côté a déclaré que la pré-
sence de Khosrew au pouvoir était, pour lui, le princi-
pal obstacle à un retour confiant et décisif vers le sul-
tan. Khosrew est encarté. Qu'est-il besoin de supposer
une longue préparation, un travail diplomatique pour
expliquer ce qu'a fait le pacha? Il a fait ce qu'il avait
lui-même annoncé, ce que lui indiquait le plus simple
bon sens. La France, il est vrai, a donné et donne en-
core à Alexandrie des conseils, mais des conseils de
modération, de concession, des conseils qui n'ont d'au-
tre objet que de rétablir eu Orient la paix, et dans le
sein de l'Empire ottoman la bonne intelligence et
l'union, seul gage de la force comme de la paix. Il serait
bien étrange de voir les puissances s'opposer à son ré-
tablissement, ne pas vouloir que la paix revienne si
elles ne la ramènent pas de leur propre main, et se
jeter une seconde fois entre le suzerain et le vassal
pour les séparer de nouveau au moment où ils se rap-
prochent. Il y a un an, cette intervention se concevait;
216 CHAPITRE XXXI
011 pouvait craindre que la Porte épuisée, abattue par
sa défaite de la veille, ne se livrât pieds et poings liés
au pacha, et n'acceptât des conditions périlleuses pour
l'avenir. Mais aujourd'hui, après ce qui s'est passé de-
puis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand
le pacha prend lui-mcnie, avec une modération em-
pressée, l'initiative du rapprochement, quel motif,
quel prétexte pourrait-on alléguer pour s'y opposer,
\)0ur le retarder d'un jour? Ce serait un inconcevable
spectacle. Il est impossible que lEurope le donne; il est
impossible que l'Europe qui, depuis im an, parle de la
paix de l'Orient comme de son seul vœu, entraye la
paix qui commence à se rétablir d'elle-même entre les
Orientaux, et par leurs propres efforts.
« Ce langage frappe en général ceux à qui je l'adresse;
mais je ne puis le tenir aussi haut ni aussi fréquem-
ment que je le voudrais, car lord Palmerston s'applique
à ne pas m'en fournir les occasions. Il agit surtout dans
l'intérieur du cabinet; il dit que, puisque la France a
tenté une politique séparée et personnelle, les autres
puissances peuvent bien en faire autant ; il promet à
ses collègues l'adhésion positive de l'Autriche. 11 leur
donne enfin à entendre que, si ses plans étaient re-
poussés, il ne saurait rester dans le cabinet, et les place
ainsi entre l'adoption de sa politique et la crainte d'un
ébranlement ministériel.
« L'affaire est donc, en ce moment, dans un état de
crise. Rien, je le répète, n'est décidé ; la dissidence et
l'agitation sont grandes dans le cabinet; ceux des mi-
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1810. 21"
nistres qui ne partagent pas les vues de lord Palmerston
insistent fortement pour que l'on attende des nouvelles
de Constantinople ; ceux dont l'opinion est flottante se
montrent enclins à ce délai ; tous^, quelle que soit leur
pente, laissent entrevoir de l'hésitation et du trouble.
Jl y a donc bien des chances pour qu'on n'arrive pas
encore à des résolutions définitives et efficaces. Tout
en gardant une altitude tranquille et réservée, je ne
négligerai rien pour agir sur ces esprits divisés et in-
certains. Mais pendant que les choses sont encore en
suspens à Londres, il est bien à désirer que la démarche
de 3Iéhémet-Ali obtienne à Constantinople le succès
qu'on en peut attendre, car on ne saurait se dissimuler
que le plan d'un arrangement à quatre en a reçu ici
une impulsion marquée, et fait en ce moment des
progrès.
« P. S. — J'ai lieu de croire, d'après un renseignement
qui m'arrive de bonne source, que la seule chose qui
ait été à peu près décidée dans les conseils du 4 et du 8,
c'est que les quatre puissances répondraient à la der-
nière note de Chékib-Efendi par une note dans Jaquelle
seraient reproduites, sinon textuellement, du moins en
substance, les intentions et les promesses de la note du
27 juillet 1839. Cette nouvelle note sera-t-elle collective
à quati'e, ou individuelle, mais semblable pour les
quatre? Quelle en sera la rédaction? Quelles proposi-
tions d'arrangement y seront annexées et communi-
quées en même temps à la France pour demander son
adhésion? Aucune de ces questions n'est encore réso-
•218 CHAPITRE XXXI.
lue. On les reprendra probablement dans le conseil
qui doit avoir lieu aujourd'hui. Des courriers ont été
expédiés ces jours - ci à Vienne et à [Saint - Péters-
bourg. »
Je ne me contentai pas de signaler ainsi directement
à mon gouvernement la crise flagrante : ma disposition
est en général optimiste, et il faut que le mal soit bien
près d'éclater pour que je renonce à l'espérance. Je ne
me faisais pourtant, à ce moment, aucune illusion sur
le danger; et pour que le cabinet français ne s'en fît-lui-
môme aucune, je donnai fortement l'éveil aux deux per-
sonnes qui pouvaient le lui communiquer avec le plus
d'efficacité. Le 12 juillet, lendemain du jour où j'avais
adressé à M. Thiers la dépêche que je viens de citer,
j'écrivis au duc de Broglie :
« Je suis, depuis quelques jours, fort occupé de
l'Orient. L'affaire dormait. Le pacha l'a réveillée. S'il
réussit, rien de mieux; nous réussirons avec lui; la
difficulté de l'arrangemeut à cinq aura été démontrée;
l'arrangement direct en sera sorti. C'est tout ce que
nous pouvons désirer, et le temps gagné depuis quel-
ques mois aura été bien gagné. Mais si le pacha échoue,
notre embarras sera grand. On prend ceci pour un
coup de politicjue do la France qui, ne voulant rien
faire à cinq, a tenté de faire seule, par les mains du
pacha. Le coup manqué, l'arrangement à quatre reste
seul, et nous pesons beaucoup moins, soit pour l'empê-
cher, soit pour ramener quelque arrangement à cinq.
Lord Palmerston s'est remis en mouvement. Les trois
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 219
autres le suivent. J'attends avec une vive impatience
<les nouvelles de Constantinople. Pour le moment,
l'affaire est là. »
Et le même jour, j'écrivis au général Baudrand :
« L'affaire d'Orient m'occupe beaucoup depuis quel-
ques jours. Elle languissait. La démarche de Méhémet-
Ali auprès du sultan^ après la chute de Khosrew-Pacha,
l'a ranimée. On a vu là l'œuvre de la France seule. On
€n a pris de l'humeur. On s'est dit : « Puisque la
France a sa politique séparée et la suit, faisons-en au-
tant. » Les quatre puissances se sont donc remises en
mouvement, et lord Palmerston travaille à préparer un
arrangement à quatre, toujours fondé sur cette double
base : — Point de Syrie au pacha; la coercition au be-
soin.— Je ne tiens [»as l'arrangement pour fait. Si la
démarche de Méhémet-Ali à Constantinople réussit, et
amène, entre le sultan et lui, un accommodement
direct, tout sera pour le mieux; il faudra bien qu'ici
on s'y résigne. Mais si rien ne se termine à Constanti-
nople, il ne faut pas se dissimuler que notre influence
auprès des quatre autres puissances en sera affaiblie,
et que l'arrangement entre elles, sans nous, aura bien
des chances de succès. »
Enfin, le 14 juillet, en donnant à M. Thiers quelques
nouveaux détails sur la situation, je lui dis : « Je crois,
sans en être ^parfaitement sûr, que le projet de note
collective à quatre, en réponse à la note de Chékib-
Efendi, a été adopté dans le conseil de samedi 11. La
réserve est extrême depuis quelques jours ; mais je sais
220 CHAPITRE XXXI.
que Cliékib-Efendi a vu plusieurs fois lord Palnierston,
et longtemps, notamment dimanche. On prépare, soit
sur le fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des
propositions qu'on nous communiquera quand on aura
tout arrangé (si on arrange tout), pour avoir notre
adhésion ou notre refus. » '
« Mon cher collègue, me répondit M. Thiers le
16 juillet, je trouve fort graves les nouvelles que vous
m'envoyez; mais il ne faut pas s'en émouvoir, et tenir
bon. Les Anglais s'engagent dans une périlleuse tenta-
tive; s'isoler de la France sera, pour eux, plus fécond
en conséquences qu'ils ne l'imaginent. Mais il ne faut
pas se laisser intimider, et attendre avec tout le sang-
froid que vous savez garder sur votre visage comme
dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas, vous et
moi, traversé un plus dangereux défilé; mais nous ne
pouvons pas faire autrement. A l'origine, on aurait pu
tenir ime autre conduite; mais depuis la note du
27 juillet 1839, il n'est plus temps. »
Je reçus le 17 juillet, à une heure de l'après-midi,
un billet de lord Palmerslon qui me témoignait le
désir de s'entretenir avec moi vers la fin de la matinée.
Je me rendis au Foreign-Office. Il me dit que le cabi-
net, pressé par les événements, venait enfin d'arrêter
sa résolution sur les affaires d'Orient, qu'il avait une
communication à me faire à ce sujet, et que, pour être
sûr d'exprimer exactement et complètement sa pensée,
il avait pris le parti de l'écrire. Il me lut alors la pièce
suivante, intitulée :
LE TRAITE DU 15 JUILLET 1840. 221
MEMORANDUM D'UNE COiMMUNICATION FAITE A L'AM-
BASSADEUR DE FRANCE PAR LE PRINCIPAL SECRÉ-
TAIRE DE SA MAJESTÉ BRITANNIQUE.
« Le gouvernement français a reçu , dans tout le
cours des négociations qui commencèrent l'automne de
l'année passée, les preuves les plus réitérées, les plus
manifestes et les plus incontestables, non-seulement du
désir cFes cours d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de
Prusse et de Russie, d'arriver à une entente avec le
gouvernement français sur les arrangements néces-
saires pour effectuer la pacification du Levant , mais
aussi de la grande importance que ces cours n'ont ja-
mais cessé d'attacher à l'effet moral que produiraient
Tunion et le concours des cinq puissances dans une
affaire d'un intérêt si grave et si intimement liée au
maintien de la paix européenne.
« Les quatre cours ont vu, avec le plus profond re-
gret, que tous leurs efforts pour atteindre leur but ont
été infructueux; et malgré que tout dernièrement elles
aient proposé à la France de s'associer avec elles pour
faire exécuter un arrangement entre le sultan et Mé-
hémet-Ali, fondé sur des idées qui avaient été émises,
vers la fin de l'année dernière , par l'ambassadeur de
France à Londres, cependant le gouvernement fran-
çais n'a pas cru devoir prendre part à cet arrangement,
et a fait dépendre son concours avec les autres puis-
sances de circonstances que ces puissances ont jugées
incompatibles avec le maintien de l'indépendance et de
222 CHAPITRE XXXI.
l'intégrité de l'Empire ottoman et avec le repos futur
de l'Europe.
« Dans cet état de choses , les quatre puissances
n'avaient d'autre choix que d'abandonner aux chances
de l'avenir les grandes affaires qu'elles avaient pris
l'engagement d'arranger , et ainsi de constater leur
impuissance et de livrer la paix européenne à des dan-
gers toujours croissants; ou bien de prendre la résolu-
tion de marcher en avant sans la coopération de la
France , et d'amener, au moyen de leurs efforts réunis,
une solution des complications du Levant conforme aux
engagements que ces quatre cours ont contractés avec
le sultan, et propre à assurer la paix future.
« Placées entre ces deux choix et pénétrées de l'ur-
gence d'une solution immédiate et en rapport avec les
graves intérêts qui s'y trouvent engagés, les quatre
cours ont cru de leur devoir d'opter pour la dernière
de ces deux alternatives, et elles viennent par con-
séquent de conclure avec le sultan une convention
destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les
complications actuellement existantes dans le Levant.
« Les quatre cours, en signant cette convention, n'ont
pu ne pas sentir le plus vif regret de se trouver ainsi
momentanément séparées de la France dans une affaire
essentiellement européenne ; mais ce regret se trouve
diminué par les déclarations réitérées que le gouverne-
ment français leur a faites qu'il n'a rien à objecter aux
arrangements que les quatre puissances désirent faire
accepter par Méhémct~Ali, si Méliémet-Ali y consent ;
LE TRAITE DU 15 JUILLET 1840. iU
que, dans aucun cas, la France ne s'opposera aux me-
sures que les quatre cours, de concert avec le sultan,
pourront juger nécessaires pour obtenir l'assentiment
du pacha d'Egypte; et que le seul motif qui a empêché
la France de s'associer aux autres puissances, à cette
occasion, dérive de considérations de divers genres qui
rendraient impossible au gouvernement français de
prendre part à des mesures coercilives contre Méhémet-
Ah.
« Les quatre cours donc entretiennent l'espoir fondé
que leur séparation d'avec la France à ce sujet ne sera
que de courte durée, et ne portera aucune atteinte aux
relations de sincère amitié qu'elles désirent si vivement
conserver avec la France ; mais de plus , elles s'adres-
sent avec instance au gouvernement français, afin d'en
obtenir du moins l'appui moral, malgré qu'elles ne
peuvent en espérer une coopération matérielle.
« L'influence du gouvernement français est puissante
à Alexandrie, et les quatre cours ne pourraient-elles
pas espérer, et même demander de l'amitié du gouver-
nement français que cette influence s'exerce auprès de
Méhémet-Ali dans le but d'amener ce paclia à donner
son adhésion aux arrangements qui vont lui être pro-
posés par le sultan?
« Si le gouvernement français pouvait, de cette ma-
nière, contribuer efficacement à mettre un terme aux
complications du Levant, ce gouvernement acquerrait
un nouveau titre à la reconnaissance et à l'estime de
tous les amis de la paix. »
2-24 CHAPITRE XXXI.
J'écoutai lord Palmerston jusqu'au bout sans l'inter-
rompre , et prenant ensuite le papier de ses mains :
« Mylord, lui dis-je, sur le fond même de la résolution
que vous me communiquez, je n'ajouterai rien, en ce
moment, à ce que j'ai eu si souvent l'honneur de vous
dire; je ne veux pas non plus, sur une première lec-
ture faite en courant, discuter tout ce que contient la
pièce que je viens d'entendre; mais quelques points me
frappent sur lescjuels je me hâte de vous exprimer mes
observations. Les voici. »
Je relus d'abord ce passage : « Malgré que tout der-
nièrement les quatre cours aient proposé à la France
de s'associer avec elles pour faire exécuter un arrange-
ment avec le sultan et Méhémet-Ali, fondé sur les idées
qui avaient été émises, vers la fin de l'année dernière,
par l'ambassadeur de France à Londres , cependant le
gouvernement français n'a pas cru devoir prendre part
à cet arrangement, » etc., etc.
« Vous faites sans doute allusion, m y lord, lui dis-je,
à l'arrangement qui aurait eu pour base l'abandon au
pacha d'une partie ày\ pachalik de Saint-Jean d'Acre,
y compris la forteresse; et il résulterait de ce para-
graphe que le gouvernement français, après avoir fait
émettre ces idées par son ambassadeur, n'aurait pas
cru ensuite pouvoir les accepter. Je ne saurais admettre,
mylord, pour le gouvernement du Roi, un tel reproche
d'inconséquence ; les idées dont il s'agit n'ont jamais
été, que je sache, émises, au nom du gouvernement
du Roi, par l'ambassadeur de France; point par moi.
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 225
à coup sûr, ni, je pense, par le général Sébastian!,
mon prédécesseur. Elles ont pu apparaître dans la
conversation, comme bien d'autres hypothèses; elles
n'ont jamais été présentées sous une forme ni avec un
caractère qui autorise à dire, ou du moins à donner
lieu de croire que le gouvernement du Roi les a
d'abord mises en avant, puis repoussées.
« Voici, continuai-je, une seconde observation. Vous
dites que — le gouvernement français a plusieurs fois
déclaré qu'il n'a rien à objecter aux arrangements que
les quatre puissances désirent faire accepter par Méhé-
met-Ali, si Méhémet-Ali y consent, et que, dans aucun
cas, la France ne s'opposera aux mesures que les quatre
cours, de concert avec le sultan , pourront juger néces-
saires pour obtenir l'assentiment du pacha d'Egypte. —
Je ne saur;ys accepter, mylord , cette expression da7}s
aucun cas, et je suis certain de n'avoir jamais rien dit
qui l'autorise. Le gouvernement du Roi ne se fait, à
coup sûr, le champion armé de personne, et il ne com-
promettra jamais , pour les seuls intérêts du pacha
d'Egypte, la paix et les intérêts de la France. Mais si
les mesures adoptées contre le pacha par les quatre
puissances avaient, aux yeux du gouvernement du
Roi, ce caractère et cette conséquence que l'équilibre
actuel des États européens en fût altéré, le gouverne-
ment du Roi ne saurait y consentir; il verrait alors ce
qu'il lui conviendrait de faire, et il gardera toujours à
cet égard sa pleine liberté. »
Je fis encore, sur quelques expressions du nemo-
}26 CHAPITRE XXXI.
randum, quelques observations de peu d'importance;
et sans rengager la discussion au fond, j'ajoutai :
« Mylord, le gouyernement du Roi a toujours pensé
que la question de savoir si deux ou trois pachaliks
de la Syrie appartiendraient au sultan ou au pacha ne
valait pas, à beaucoup près, les chances que l'emploi
de la force et le retour de la guerre en Orient pour-
raient faire courir à l'Europe, Vous en avez jugé au-
trement. Je souhaite que vous ne vous trompiez pas.
Si vous vous trompez, nous n'en partagerons pas la
responsabilité. Nous ferons tous nos efforts pour main-
tenir la paix, nos alliances générales, et pour surmon-
ter, dans l'intérêt de tous, les difficultés, les périls
peut-être que pourra amener la nouvelle situation où
vous entrez, »
Lord Palmerston combattit faiblement mes observa-
tions, et se répandit en protestations d'amitié sincère
et sûre, malgré notre dissentiment partiel et momen-
tané. Il réclama de nouveau les bons offices de la France
et son influence à Alexandrie pour déterminer le pacha
à accepter les propositions qui lui seraient faites. Puis
il m'expliqua ces propositions mêmes et la marche
qu'on avait dessein de suivre pour les faire pré-
valoir : « Le sultan, me dit-il, proposera d'abord au pa-
cha de lui concéder, toujours à titre de vasselage,
l'Egypte héréditairement et la portion déjà offerte du
pichalik de Saint-Jean d'Acre, y compris la forteresse,
mais ceci seulement en viager. Il lui donnera un délai
de dix jours pour accepter cette proposition. Si le pacha
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 227
refuse, le sultan lui fera une proposition nouvelle qui
ne comprendra plus que l'Egypte, toujours héréditai-
rement. Si après un nouveau délai de dix jours, le pa-
cha refuse encore, alors le sultan s'adressera aux quatre
puissances qui s'engagent, envers lui et entre elles, à
faire rentrer son vassal dans l'ohéissance. »
Lord Palmerslon ne me donna aucun détail sur les
moyens que les quatre puissances emploieraient à cet
effet; il conclut en me disant qu'un secrétaire de Ché-
kib-Efendi était parti la veille pour porter à Constan-
tinople cet arrangement, que les premières propositions
du sultan parviendraient au pacha dans trente ou
trente-cinq jours, que Méhémet-Ali y répondrait dix
Jours après, et que sa réponse serait connue à Londres
vingt ou vingt-cinq jours après, c'est-à-dire dans deux
mois et demi environ, à partir du moment où nous
parlions.
Je transmis immédiatement à M. Thiers la commu-
nication que je venais de recevoir, avec tous les détails
lie l'entretien qui l'avait suivie, et j'ajoutai : « La dé-
marche directe de Méhémet-Ali auprès de la Porte et
l'insurrection de la Syrie contre lui sont évidemment
les deux causes qui ont précipité la résolution. Lord
iPalmerston m'a parlé de l'insurrection syrienne avec
beaucoup de confiance; et comme son langage impli-
4]uait des mesures projetées ou déjà ordonnées pour
empêcher Méhémet-Ali d'envoyer en Syrie des renforts
capables de réprimer les insurgés, je lui ai adressé, à
ce sujet, une question positive et directe. Il m'a ré-
228 CHAPITRE XXXI.
pondu qu'en effet on ne négligerait rien pour arrêter
promptement en Syrie l'effusion du sang : « Je ne veux
pas vous le caclier, m'a-t-il dit. — Aussi vous l'ai-je
demandé, mylord. — Des ordres ont très-probablement
été donnés en ce sens à la flotte anglaise, et des secours
en argent, vivres et munitions pour les insurgés de Sy-
rie ont sans doute été mis à la disposition du sultan. »
« La crainte d'une crise ministérielle est le vrai motif
qui a fait prévaloir lord Palmerston dans l'intérieur du
cabinet. Le moment d'une action positive et efficace en
Orient est encore éloigné, et le parlement se sépare
dans quinze jours. »
En recevant cette nouvelle, le cabinet français fut
non-seulement mécontent et chagrin, mais surpris et
blessé. Lord Palmerston lui en avait donné le droit. On
pensait à Paris, et je pensais moi-même à Londres,
qu'aucune résolution définitive ne serait adoptée et si-
gnée entre les quatre puissances sans qu'on nous l'eût
préalablement fait connaître, en nous demandant, à
nous aussi, notre résolution définitive. Je répète la
phrase qui terminait ma dernière lettre à M. Thiers, et
que je rappelais tout à l'heure : « On prépare, soit sur
le fond de l'atfaire, soit sur le mode d'action, des pro-
positions qu'on nous commimiquera quand on aura
tout arrangé (si on arrange tout), pour avoir notre ad-
hésion ou notre refus. » Lord Palmerston eût pu, sans
aucun risque pour sa politicjue, nous faire cette com-
munication avant toute signatiu^e entre les quatre puis-
sances, car nous ne nous serions certainement pas as-
LE TRAITÉ DU 15 .7UILLET 1840. "229
sociés à une convention qui refusait à Méhémet-Ali la
possession héréditaire de la Syrie, et qui réglait les
moyens de coercition à employer contre lui s'il repous-
sait les offres du sultan. Nous nous serions trouvés alors
isolés en pleine connaissance de cause, par notre propre
volonté, et après qu'on aurait épuisé, envers nous, tous
les procédés de conciliation. Mais lord Palmerston est
un politique personnellement susceptible et taquin, qui
se pique au jeu quand il se voit en danger de perdre, et
qui précipite alors ses résolutions et ses coups, ne se
souciant guère des procédés ni des conséquences, et
recherchant le plaisir de la vengeance au moins autant
que le succès. L'arrangement direct entre le sultan et
le pacha lui paraissait imminent; il regardait le gou-
vernement français comme le promoteur secret de cette
solution de la question; il ne s'inquiéta plus que de la
prévenir et d'y substituer en toute hâte la solution eu-
ropéenne dont il s'était fait l'auteur. Un des membres
secondaires du corps diplomatique à Londres, specta-
teur aussi impartial qu'intelUgent de l'événement, me
dit un jour : « Quand nous recherchons entre nous les
causes de ce mauvais inil)roglio, nous trouvons d'abord
une disposition hargneuse à Londres, ensuite des illu-
sions à Londres et à Paris. A Londres, ignorance volon-
taire ou réelle des dispositions de la France; à Paris,
incrédulité sur le vouloir ou le pouvoir de lord Palmer-
ston. Après cela, on dit aussi que la France a voulu
jouer au plus fin, qu'elle voulait et croyait escamoter
l'arrangement en le faisant conclure, d'une manière
230 CHAPITRE XXXI.
cachée et abrupte, entre les deux parties. On ajoute que
c'est de Pétersbourg qu'on a donné l'éveil à Londres,
que la même alarme y est venue ensuite par d'autres
voies, et que cela a excité, non-seulement à faire, mais
aussi à se cacher pour faire le traité. Voilà comment
nous nous l'expliquons. »
Quelle qu'en fût l'explication, le gouvernement fran-
çais fut justement choqué du procédé : « Votre dernière
dépêche, m'écrivit le 21 juillet M. Thiers, m'a beau-
coup surpris. D'après vos précédentes nouvelles, le
gouvernement s'attendait que l'agitation qui se mani-
festait depuis quelques jours dans le cabinet anglais
aboutirait à une proposition semblable à peu près à
celle que M. de Neumann vous avait fait pressentir, et
qui consistait à donner à Méhémet-Ali l'Egypte héré-
ditairement, la Syrie viagèrement, en laissant à la
France le choix de s'associer ou non à une telle i)ropo-
sition. Le parti pris par les puissances d'agir à quatre,
sans mettre la France en demeure de s'associer à l'ac-
tion commune, est un procédé fort naturel de la part
des cabinets qui n'ont pas vécu dans notre alliance de-
puis dix ans, mais fort étrange et fort peu explicable,
par des motifs satisfaisants, de la part de l'Angleterre
qui faisait profession, depuis 1830, d'être notre fidèle
alhée. Se plaindre est peu digne de la part d'un gou-
vernement aussi haut placé que celui de la France; mais
il faut prendre acte d'une telle conduite, et laisser voir
qu'elle nous éclaire sur les vues de l'Angleterre et sur
la marche que la France aura à suivre dans l'avenir.
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 231
Désormais elle est libre de choisir ses amis et ses enne-
mis, suivant l'intérêt du moment et le conseil des cir-
constances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher cette
indépendance de relations que la France sans doute
n'avait jamais abdiquée, mais qu'elle devait subordon-
ner à l'intérêt de son alliance avec l'Angleterre. Aujour-
d'hui, elle n'a plus à consulter d'autres convenances
que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en particu-
lier, n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je
vous le répète, ne faites aucun éclat; bornez- vous à
cette froideur que vous avez montrée, me dites-vous,
et que j'approuve complètement. Il faut que cette froi-
deur soit soutenue. Les quatre puissances qui viennent
de sceller, à propos de la question d'Orient, une si sin-
gulière alliance, ne sauraient être longtemps d'accord;
alors la France, en prononçant à propos ses préférences,
fera sentir à l'Europe tout le poids de son influence. »
M. Thiers me donnait ensuite, sur TaHitude et le
langage à tenir avec lord Palmerston, des instructions
détaillées, m'exposait ses conjectures sur les consé-
quences probables de l'acte qui venait de s'accomplir à
Londres, m'annonçait les mesures de précaution que,
sur terre et sur mer, dans l'intérêt de la dignité de la
France, le cabinet croyait devoir prendre , et enfin
m'envoyait, en réponse nu mémorandum que lord Pal-
merston m'avait remis le 17 juillet, la note suivante :
« Paris, 21 juillet 18i0.
a La France a toujours désiré, dans l'affaire d'Orient,
232 CHAPITRE XXXI.
marcher d'accord avec la Grande-Bretagne, la Prusse
et la Russie. Elle n'a jamais été mue, dans sa con-
duite, que par l'intérêt de la paix. Elle n'a jamais jugé
les propositions qui lui ont été faites que d'un point de
vue général, et jamais du point de vue de son intérêt
particulier, car aucune puissance n'est plus désintéres-
sée qu'elle en Orient.
tf Jugeant de ce point de vue, elle a considéré comme
mal conçus tous les projets qui avaient pour but d'arra-
cher à Méhémet-Ali, par la force des armes, les por-
tions de l'Empire turc qu'il occu[)e actuellement. La
France ne croit pas cela bon pour le sultan, car on ten-
drait ainsi à lui donner ce qu'il ne pourrait ni adminis-
trer ni conserver. Elle ne le croit pas bon non plus pour
la Turquie en général et pour le maintien de l'équi-
libre européen, car on affaiblirait, sans profit pour le
suzerain, un vassal qui pourrait aider puissamment à
la commune défense de l'Empire. Toutefois, ce n'est là
qu'une question de système sur laquelle il peut exister
beaucoup d'avis divers. Mais la France s'est surtout pro-
noncée contre tout projet dont l'adoption devait entraî-
ner l'emploi de la force, parce qu'elle ne voyait pas
distinctement les moyens dont les cinq jinissances pour-
raient disposer. Ces moyens lui semblaient ou insuffi-
sants, ou plus funestes que l'état de choses auquel on
voulait porter remède.
« Ce qu'elle pensait à ce sujet, la France le pense
encore, et elle a quelque sujet de croire que cette opi-
nion n'est pas exclusivement la sienne. Du reste, on ne
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 233
lui a adressé, dans ces dernières circonstances, aucune
proposition positive sur laquelle elle eût à s'expliquer.
Il ne faut donc pas imputer, à des refus qu'elle n'a pas
été à même de faire, la détermination que l'Angleterre
lui communique sans doute, au nom des quatre puis-
sances. Mais au surplus, sans insister sur la question
que pourrait faire naître cette manière de procéder à
son égard, la France le déclare de nouveau; elle con-
sidère comme peu réfléchie, comme peu prudente, une
conduite qui consistera à prendre des résolutions sans
moyens de les exécuter, ou à les exécuter par des
moyens insuffisants ou dangereux.
« L'insurrection de quelques populations du Liban
est sans doute l'occasion qu'on a cru pouvoir saisir pour
y trouver des moyens d'exécution qui jusque-là ne
s'étaient point montrés. Est-ce un moyen bien avouable,
et surtout bien utile à l'Empire turc, d'agir ainsi contre
le vice-roi? On veut rétablir un peu d'ordre et d'obéis-
sance dans toutes les parties de l'Empire turc, et on y
fomente des insurrections! On ajoute de nouveaux dés-
ordres à ce désordre géqéral que toutes les puissances
déplorent dans l'intérêt de la paix ! Et ces populations,
réussirait-on à les soumettre à la Porte après les avoir
soulevées contre le vice-roi ?
« Toutes ces questions, on ne les a certainement pas
résolues; mais si cette insurrection est comprimée, si
le vice -roi est de nouveau possesseur assuré de la Syrie,
s'il n'en est que plus irrité, plus difficile à persuader,
et (}u'il réponde aux sommations par des refus j)0-
234 CHAPITRE XXXI.
sitifs, quels sont les moyens des quatre puissances?
« Assurément^ après avoir employé une année à les
chercher, on ne les aura pas découverts récemment, et
on aura créé soi-même un nouveau danger, le plus
grave de tous. Le vice-roi, excité par les moyens
employés contre lui, le vice-roi, que la France avait
contribué à retenir, peut passer le Taurus et menacer
de nouveau Constantinople.
« Que feront encore les quatre puissances dans ce
cas? Quelle sera la manière de pénétrer dans l'Empire
pour y secourir le sultan? La France pense qu'on a
préparé là, pour l'indépendance de l'Empire ottoman
et pour la paix générale, un danger plus grave que
celui dont les menaçait l'ambition du vice-roi.
« Si toutes ces éventualités, conséquences de la con-
duite qu'on va tenir, n'ont pas été prévues, alors les
quatre puissances se seraient engagées dans une voie
bien obscure et bien périlleuse. Si' au contraire elles
ont été prévues et si les moyens d'y faire face sont
arrêtés, alors les quatre puissances en doivent la con-
naissance à l'Europe, et surtout à la France dont encore
aujourd'hui elles réclament le concours moral, dont
elles invoquent l'influence à Alexandrie.
« Le concours moral de la France, dans une conduite
commune, était une obligation de sa part; il n'en est
plus une dans la nouvelle situation où semblent vou-
loir se placer les puissances. La France ne peut plus
être mue désormais que par ce qu'elle doit à la paix et
ce qu'elle se doit à elle-même. La conduite qu'elle tien-
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1810. 23r>
dra dans les graves circonstances où les quatre puis-
sances viennent de placer l'Europe dépendra de la
solution qui sera donnée à toutes les questions qu'elle
vient d'indiquer.
« Elle aura toujours en vue la paix et le maintien de
l'équilibre actuel entre les États de l'Europe. Tous ses
moyens seront consacrés à ce double but. »
Je me rendis le vendredi 2i juillet au Foreign-Office
et je donnai lecture à lord Palmerston de la note que je
viens de reproduire. A cette phrase : « Ou reste, on n'a
adressé à la France, dans ces dernières circonstances,
aucune proposition positive sur laquelle elle eût à s'ex-
pliquer, » lord Palmerston fît un mouvement, comme
surpris et voulant se récrier : « Permettez, mylord,
lui dis-je, que j'aille jusqu'au bout; je reviendrai sur ce
point; » et ma lecture achevée, prenant sur-le-champ
moi-même la parole, je relus la phrase qui l'avait
frappé : « Cette phrase vous étonne, mylord- le fait
qu'elle exprime a bien plus étonné le gouvernement
du Roi, et moi-même avant lui. Quand vous m'avez
communiqué vendredi dernier le mémorandum auquel
je viens de répondre, en apprenant qu'à notre insu,
sans qu'on nous eût définitivement rien dit ni rien de-
mandé, une résolution définitive avait été prise entre
les quatre puissances, une convention signée, peut-être
l'exécution commencée, j'ai été profondément étonné,
je dois dire blessé. J'ai retenu dans ce moment mon
impression ; je n'ai pas voulu que vous pussiez croire
que, si je me montrais offensé, c'était pour mon propre
236 CHAPITRE XXXI.
compte et par un motif tout personnel. Mais cette im-
pression, mylord, le gouvernement du Roi l'a éprouvée
lui-même en recevant votre mémorandum, et c'est en
son nom et d'après ses instructions que je viens au-
jourd'hui vous exprimer à quel point il a été surpris
qu'on ait procédé ainsi à son égard. Il avait signé la
note du 27 juillet 1839; il a constamment répété, de-
puis cette époque, qu'il était prêt à tout discuter; il a
écouté et discuté en effet des propositions fort diverses.
Quand on touchait au dernier acte de cette négociation,
à coup sûr on lui devait de l'y appeler; on lui devait
de lui dire : — Nous n'avons pu jusqu'ici nous mettre
d'accord pour agir à cinq; nous ne pouvons tarder plus
longtemps; nous sommes décidés à agir; voici sur
quelles bases et par quels moyens. Voulez-vous vous
associer à nous? C'est tout ce que nous désirons. Si dé-
cidément vous ne voulez pas, nous serons obligés d'agir
à quatre, sur les bases et par les moyens que nous vous
indiquons. — C'était là la marche naturelle; on a fait
le contraire; c'est sans nous le dire, c'est en se cachant
de nous qu'on a résolu d'agir sans nous. Ce n'est pas là,
mylord, un procédé d'ancien et intime allié, et le gou-
vernement du Roi a tout droit de s'en montrer
offensé. »
Lord Palmerston m'écoutait avec un déplaisir mêlé
(le surprise. Évidemment il y avait là, pour lui, quel-
que chose d'imprévu, et il n'avait pas compris d'abord
le sens de la phrase qui l'indiquait. Il essaya deux ou
trois fois de m'iuterrompre; je m'y refusai. Quand je
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 237
cessai de parler, « rien n'a été plus éloigné de notre
intention, me dit-il, que de manquer, envers le gou-
vernement du Roi, à aucun des égards qui lui sont dus.
Nous avons essayé, pour nous entendre avec vous, de
diverses propositions. Les vôtres nous paraissaient inad-
'missibles. Vous avez repoussé les nôtres. Sur la der-
nière surtout qui consistait à laisser à Méhémet-Ali la
place de Saint-Jean d'Acre avec une portion du pacha-
lik, vous nous avez donné, pour raison péremptoire de
votre refus, que le pacha ne consentirait jamais à aucun
partage de la Syrie. Nous avons considéré dès lors votre
résolution comme arrêtée, et nous ne nous sommes
plus occupés que de la nôtre. Nous aurions trouvé
quelque inconvenance à vous la déclarer avant de la
prendre, et comme une sorte de sommation. Nous
n'avons fait, en agissant ainsi, que ce qui s'est fait,
en 1832, dans la question belge. Là aussi il s'agissait
d'employer, contre le roi de Hollande, des moyens de
coercition. Parmi les cinq puissances engagées dans la
conférence sur les affaires de Belgique, trois se refu-
saient à concourir à de telles mesures. Elles l'avaient
dit. La France et l'Angleterre, qui voulaient de la coer-
cition, en ont arrêté entre elles les moyens, ont signé
une convention, et ne l'ont annoncée aux autres puis-
sances qu'après la signature. Nous serions désolés qu'à
propos des affaires d'Orient vous vissiez quelque chose
de blessant dans ce qui a été fait très-naturellement,
sans aucune intention blessante de notre part, et comme
on avait fait dans des circonstances analogues. »
238 CHAPITRE XXXI,
Je persistai dans le sentiment que j'avais exprimé; je
repoussai l'assimilation avec l'affaire belge, constam-
ment traitée dans des conférences générales et officiel-
les, de telle sorte que rien n'avait pu être un moment
douteux ni inconnu pour aucune des puissances : « Non-
seulement on ne nous a pas dit ce qu'on faisait, ajou-
tai-je; non-seulement on s'est caché de nous; mais je
sais que quelques personnes se sont vantées de la façon
dont le secret avait été gardé. Est-ce ainsi, mylord, que
les choses se passent entre d'anciens et intimes alliés?
Est-ce ainsi que les alliances se maintiennent et s'affer-
missent? L'alliance de la France et de l'Angleterre,
mylord, a donné dix ans de paix à l'Europe ; le minis-
tère whig, permettez-moi de le dire, est né sous son
drapeau, et y a puisé, depuis dix ans, quelque chose de
sa force. Je crains bien que cette alliance ne reçoive en
ce moment une grave atteinte, et que ce qui vient de se
passer ne donne pas à votre cabinet autant de force, ni à
l'Europe autant de paix. »
Lord Palmcrston protesta vivement : « Nous ne
changeons point de politique générale ; nous ne
changeons point d'alliances; nous sommes et nous
resterons, à l'égard de la France, dans les mêmes
sentiments. Nous différons, il est vrai, nous nous sépa-
rons sur une question importante sans doute, mais spé-
ciale et limitée. Je reviens à l'exemple dont je parlais
tout à l'heure. C'est ce qui est arrivé dans l'affaire de
Belgique ; nous pensions comme vous sur la nécessité
de contraindre le roi de Hollande à exécuter le traité
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 239
des vingt-quatre articles; pour agir avec vous, nous
nous sommes séparés des trois autres puissances; mais
nous ne nous sommes point brouillés avec elles; la
paix de l'Europe n'a pas été troublée. Nous' espérons
bien qu'il en sera encore ainsi, et nous ferons tous nos
efforts pour qu'il en soit ainsi. Si la France reste isolée
dans cette question, comme elle-même raura]]voulu ,
comme M. Thiers, à votre tribune, en a prévu la possi-
bilité, ce ne sera point un isolement général, perma-
nent; nos deux pays resteront unis d'ailleurs par les
liens les plus puissants d'opinions, de sentiments, d'in-
térêts, et notre alliance ne périra pas plus que la paix
de l'Europe.
« — Je le souhaite, mylord ; je ne doute pas de la sin-
-cérité de vos intentions; mais vous ne disposez pas des
événements, ni du sens qui s'y attache, ni du cours qui
peut leur être imprimé. Partout en Europe ce qui se
passe en ce moment sera considéré comme une large
brèche qui peut en ouvrir de plus larges encore. Les
uns s'en réjouiront, les autres s'en inquiéteront , tous
l'interpréteront ainsi , et vos paroles ne détruiront pas
l'interprétation. Viendront ensuite les incidents que doit
entraîner en Orient la politique où vous entrez ; vien-
dront les difficultés, les complications, les méfiances
réciproques, les conflits peut-être; qui peut en prévoir,
qui en empêchera les effets? Vous nous exposez, mylord,
à une situation que nous n'avons point cherchée, que,
depuis dix ans, nous nous sommes appliqués à éviter.
M. Canning, si je ne me trompe, était votre ami et le
240 CHAPITRE XXXI.
chef de votre parti politique ; M. Canning, dans un dis-
cours très-beau et très-célèbre, a montré un jour l'An-
gleterre tenant entre ses mains l'outre des tempêtes et
en possédant la clef; la France aussi a cette clef, et la
sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais
voulu s'en servir. Ne nous rendez pas cette politique
plus difficile et moins assurée. Ne donnez pas en France,
aux passions nationales, de sérieux motifs et une re-
doutable impulsion. Ce n'est pas là ce que vous nous
devez, ce que nous doit l'Europe pour la modération et
la prudence que nous avons montrées depuis dix ans. »
Lord Palmerston me renouvela plus vivement encore
ses protestations et ses assurances. Elles étaient sincè-
res; il se promettait d'accomplir ce qu'il entreprenait
sans se brouiller réellement avec la France et sans trou-
bler sérieusement la paix de l'Europe. Il croyait avoir
nne excellente occasion de raffermir l'Empire ottoman
en réprimant le pacha d'Egypte , et de soustraire la
Porte à la domination de la Russie, en plaçant, de l'a-
veu de la Russie elle-même, les affaires turques sous
le contrôle du concert européen. C'était là, pour l'An-
gleterre, de la puissance en Orient, et pour lord Pal-
merston lui-même en Angleterre, de la gloire. Il ne
croyait ni à la force réelle, ni à la résistance persévé-
rante de Méhémet-Ali. L'insurrection de la Syrie était,
à ses yeux, une nouvelle preuve de la faiblesse du
pacha et un nouveau moyen de l'attaquer. Et au mo-
ment où ces circonstances réunies lui semblaient un
gage assuré de succès, il voyait surgir, entre le sultan et
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1810. 211
le pacha, la chance d'un arrangement direct conclu sous
l'influence de la France, et qui eût renversé ses espé-
rances de crédit et de pouvoir, en Orient pour son paySj,
et, dans son pays pour lui-même. Devant ce péril, toute
autre considération, toute autre prévoyance, toute poli-
tique générale disparut de son esprit ; et , pour y
échapper, il conclut en toute hâte le traité du 15 juil-
let. Ni dans notre conversation du 54 juillet, ni dans
aucune de celles qui l'avaient précédée ou qui la suivi-
rent, je n'entrevis aucun dessein, aucune comhinaison
qui vînt d'ailleurs et qui portât i>lus loin.
Je m'appliquai à troubler la confiance de lord Pal-
merston dans son succès , et à lui faire entrevoir un
avenir bien plus compliqué et plus grave que celui
qu'il espérait. Quand la conversation commença à se
ralentir, m'adressantà lui par une question brusque et
directe : « Mais enfin, mylord , lui dis-je, si le pacha
repousse, comme je le crois, vos propositions, que fe-
rez-vous? De quoi ètes-vous convenus? Comment exer-
cerez-vous, sur Méhémet-Ali , votre contrainte ? Vous
demandez encore à la France son concours moral ; elle
a droit de vous demander à son tour par quels moyens
et dans quelles limites vous comptez agir.
« — Vous avez raison, me répondit lord Palmerston,
et je dois vous le dire. L'emploi des forces navales pour
intercepter toute communication entre l'Egypte et la
Syrie, pour arrêter les flottes du pacha, pour mettre le
sultan en état de porter, sur tous les points de son Em-
pire, tous les moyens de rétablir son autorité, ce sera
T. V. 16
242 CHAPITRE XXXI.
là notre action principale, et c'est le principal objet de
notre convention.
« — Et si le pacha passe le Tau rus, si Constantinople
est de nouveau menacée?
« — Cela n'arrivera pas; Ibrahim-Pacha aura trop à
faire en Syrie.
(( — Mais si cela arrive?
« — Le sultan va établir à Isnik-Mid (l'ancienne Ni-
comédie) un corps de troupes turques qui, réuni à la
présence d'un certain nombre de chaloupes canonnières
sur la côte d'Asie, suffira, je pense, pour mettre à l'abri
Constantinople.
« — Et si cela ne suffît pas , si les troupes turques
sont battues ? »
Il en coûtait à lord Palmerston de me dire expressé-
ment que l'entrée d'un corps d'armée russe à Constan-
tinople, combinée avec celle d'une flotte anglaise dans
la mer de Marmara, était un point convenu. Il me le
dit pourtant, en rappelant que dans le temps oii l'on
examinait les moyens d'agir à cinq, la France elle-
même n'avait pas regardé ce fait comme absolument
inadmissible, et avait discuté le quo modo de l'entrée
et de la présence de ses propres vaisseaux dans la mer
de Marmara. Et il se hâta d'ajouter : « Au delà, rien
n'est prévu, rien n'est réglé ; on est simplement con-
venu de se concerter de nouveau si cela était nécessaire.
Mais l'afTaire n'ira pas «i loin. »
Lord Palmerston revint alors sur l'immense avantage
qu'il y aurait , pour toute l'Europe , à faire cesser le
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 243
protectorat exclusif de la Russie sur la Porte. Je revins,
de mon côté, sur la nouveauté et la gravité de la situa-
tion où nous allions tous entrer : « Nous nous lavons
les mains de cet avenir, lui dis-je; la France s'y con-
duira en toute liberté, ayant toujours en vue, comme
le dit la réponse que j'ai l'honneur de vous remettre,
la paix, le maintien de l'équilibre actuel en ^Europe, et
le soin de sa dignité et de ses propres intérêts. »
Nous nous séparâmes, moi avec une froideur polie^
et lord Palmerston avec une politesse qui tenait à se
montrer amicale.
Le jour même où j'avais avec lord Palmerston cet
entretien, je reçus de M. de Rémusat, celui des mem-
bres du cabinet français qui, après M. Thiers, suivait
avec le- plus de soin le cours de la négociation, et à qui
j'en parlais avec le plus de confiance, celte lettre :
« Nous sommes fortement préoccupés de votre der-
nière dépêche, et j'en attends les développements et les
commentaires ultérieurs avec une grande curiosité.
Je ne puis croire que tout cela soit le résultat d'une
longue intrigue suivie avec persévérance et dissimula-
tion; encore moins que le reste de l'Europe fût dans le
secret. Je suppose que les troubles du Liban, dont on
s'est exagéré l'importance , et la restitution de la flotte
turque par le pacha, qu'on a interprétée pour de la
faiblesse, ont été les deux causes occasionnelles de cette
brusque détermination. Les deux causes générales sont
la conviction que le vice-roi n'a qu'une puissance ap-
parente, et que la France n'a de résistance sur rien.
244 en APURE XXXI,
J'espère que les événements feront mentir cette con-
viction sur les deux points. Tel qu'il est, môme réduit
à une résolution précipitée;, le procédé est intolérable^
et le seul moyen de n'en pas être humilié est de s'en
montrer offensé, »
Je répondis à M. de Rémusat * : « Vous avez mille
fois raison de ne croire à aucune longue intrigue, à
aucune préméditation européenne. Nous avons, il y a
quatre mois, proposé un arrangement, l'Egypte et la
Syrie héréditaires pour le pacha. Candie, l'Arabie et
Adana restituées à la Porte; mais nous n'avons pas
voulu nous engager à y mettre la sanction de la coer-
cition. Lord Palmerston nous a cédé la place de Saint-
Jean d'Acre; nous avons dit que c'était trop peu. Dn
nous a fait entrevoir l'Egypte héréditairement et la
Syrie viagèrement; nous n'avons pas accueilli. Au
milieu de toutes ces propositions avortées est arrivée
la nouvelle de la démarche du pacha auprès du sultan.
M. Appony l'avait annoncée ici trois semaines aupara-
vant. C'était le triomphe de la France et la mystification
des quatre autres puissances. C'est le mot dont on s'est
servi entre soi, en exhalant son humeur. Au milieu de
cette humeur, Tinsurrcction de Syrie est venue jeter
l'espérance, une forte espérance. Lord Palmerston l'a
saisie. Il a promis, en Orient, un succès facile, et
menacé, à Londres, de la dissolution dn cabinet. Il
avait une convention toute prête, et des moyens de
' Le 26 juillet 1840.
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 245
coercition tout inventés, bons ou mauvais. On s'est
réuni en toute hâte. On a envoyé en toute iiàte des
courriers. On s'est promis le secret, pour se venger de
la mystification d'xVlexandrie et ordonner sans bruit les
premières mesures. Et on a signé.
« Voilà comment on a fait ce qu'on a fait. Voici ce
(ju'on espère. Un succès prompt, qui rendra courte la
situation difficile où l'on s'est mis avec nous. On com-
mence à avoir un sentiment vif de cette difficulté :
notre attitude nettement prise et hautement déclarée ,
l'antipathie visible du public anglais pour toute chance
de rupture et de guerre avec la France à propos d'une
(|uestion qui n'excite aucune passion anglaise, cela
frai)pe et intimide déjà. On n'avoue pas ce qu'on a fait.
On ne se défend qu'en riant, ou en éludant, ou en pro-
mettant que ce ne sera rien. Cela se passe ainsi dans la
presse comme au Parlement. On est doux et caressant
avec nous. On travaille à prévenir les conséquences de
ce qu'on a fait. Si on a raison dans ce qu'on espère, si
le succès est prompt et facile, on aura eu raison dans ce
qu'on a fait, et il faudra bien que nous le sentions.
Mais si le prompt succès ne vient pas, si la question
dure et s'aggrave, si des complications éclatent, si de
grands efforts sont nécessaires, la situation de lord
Palmerston sera très-mauvaise et la nôtre très-forte.
Pour peu que nous prenions soin de ne pas irriter les
passions anglaises, nous aurons pour nous les inté-
rêts anglais , les penchants libéraux , la prudence
de tous les partis, et nous sortirons peut-être avec
246 CHAPITRE XXXI.
avantage de l'épreuye dans laquelle nous entrons. »
Nous entrions en effet dans la crise : les politiques
française et anglaise, n'ayant pas réussi à s'entendre,
étaient l'une et l'autre au pied du mur, près de se
heurter. La politique française se préoccupait vivement
en Orient des intérêts divers et du grand et lointain
avenir; nous restions fidèles à notre idée générale;
nous voulions à la fois conserver l'empire ottoman et
prêter aide à la fondation des nouveaux États qui es-
sayaient de se former de ses débris; nous défendions
tour à tour les Turcs contre les Russes, et les chrétiens
contre les Turcs; nous soutenions en Syrie l'ambition
de Méhémet-Ali , que nous combattions en Arabie et
sur les frontières de l'Asie Mineure. La politique an-
glaise était plus simple et plus exclusivement dirigée
vers un seul bul et un avenir prochain ; elle ne s'inquié-
tait que de faire durer l'empire ottoman et de le dé-
fendre, soit en Europe, soit en Asie, contre les ambi-
tions extérieures et les déchirements intérieurs. Lequel
des deux gouvernements connaissait le mieux, dans
l'affaire égyptienne, le véritable état des faits et appré-
ciait le mieux les forces et les chances? Étions-nous,
comme naguère en Grèce, en présence d'une insurrec-
tion persévérante et d'une nation chrétienne renais-
sante? Ou n'avions-nous affaire qu'à un pouvoir per-
sonnel et précaire, plus ambitieux que fort, aussi
souple qu'ambitieux, et capable de se résigner à un
grand revers comme de tenter une grande aventure?
Là était la question. Je l'exposais nettement au cabinet
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 247
français, plein moi-même de doute et d'inquiétude,
mais bien résolu à le soutenir fermement de Londres
dans sa difficile situation, et à ne pas faire une dé-
marche , à ne pas dire un mot qui pût l'affaiblir ou
l'embarrasser.
Deux ou trois jours après, il me revint de Paris
qu'on y disait que je n'avais pas prévu la possibilité de
l'arrangement entre les quatre puissances sans nous,
et que je n'en avais pas averti mon gouvernement.
J'écrivis sur-le-cliamp à M. de Rémusat * : «Mon cher
ami, je prends une précaution peut-être fort inutile,
mais que je veux prendre pourtant. Je vous envoie la
copie de quelques passages de mes dépêches officielles
et de mes lettres particulières qui prouvent que, depuis
le 17 mars jusqu'au 14 juillet, je n'ai cessé de parler de
la chance de l'arrangement à quatre , et de le repré-
senter comme possible, ou probable, ou imminent.
J'y joins copie de quelques passages d'autres lettres
particulières, au duc de Broglie et au général Bau-
drand, qui prouvent que j'ai pris soin de faire arriver
aussi ma prévoyance par les voies indirectes. Enfin, j'ai
successivement chargé MM. de Bourqueney, de Chabot et
Mallac d'exprimer à ce sujet, dans leurs conversations
soit avec le Roi, soit avec les ministres, mon avis et
ma crainte , et ils m'ont écrit qu'ils l'avaient fait. Vous
ne ferez , comme de raison , usage de ceci , mon cher
ami, que s'il y avait heu sérieusement, et auprès des
Me 28 juillet 1840.
248 CHAPITRE XXXI.
personnes convenables ou nécessaires. Je m'en rap-
porte à vous. Mais j'ai voulu que vous fussiez complè-
tement édifié vous-même à ce sujet et en mesure
(l'édifier qui que ce soit. »
J'avais raison de tenir compte de ces bruits; on
m'avertit qu'ils se répandaient de plus en plus, et le
31 juillet j'écrivis de nouveau à M. de Rémusat :
« Mon cher ami, ma [)récaution était bien fondée et n'a
pas suffi. Je lis, dans le Siècle de mercredi 29 juillet,
qui m'arrive ce matin , un article emprunté à la
Gazelle d' Awji^hourg et que je ne puis laisser passer.
Je vous y renvoie. Il commence par : « M. Guizot qui
s'était imaginé, » etc., etc. — Après les extraits de ma
correspondance que vous avez entre les mains, je n'ai
pas besoin de vous dire que, malgré le mélange de vrai
et de faux, d'éloge et de blâme que contient cet article,
il est essentiellement faux et inacce[)tuble pour moi.
1° Je n'ai point manqué de prévision; car, dès le
17 mars, j'ai annoncé à M. Thiers ce qui vient d'arri-
ver comme « l'issue probable de Taffaire, issue à la-
quelle il faut s'attendre et se tenir préparé. » Et du
9 au 14 juillet, je lui ai fait suivre pas à pas les progrès
de l'arrangement à quatre dans la crise qui a abouti à
cette issue; issue qu'entre ces deux époques (du 17 mars
au 14 juillet) j'avais plusieurs fois annoncée. 2" Je ne
me suis point imaginé que je ramènerais lord Pal-
merston à mon opinion. J'ai au contraire constamment
parlé de son obstination comme de l'obstacle décisif,
et j'ai toujours dit que, s'il menaçait de se retirer, je
LE TRAITE DU 15 JUILLET I8i0. 249
ne croyais pas que ses collègues lui résislassenl. Voyez,
entre autres, un extrait de ma dépêche du 1'^'^ juin que
vous avez entre les mains. Il y en a dix semblables.
3° Enfin, j'ai chargé Bourqueney en avril, Chabot en
juin, Mallac en juillet, de répéter ce (lue j'écrivais sur
la probabilité de l'arrangement à quatre, auquel je
savais qu'on ne croyait pas. Et dans la dernière crise,
j'ai été très-exactement informé des progrès et des
oscillations de l'arrangement. On nous l'a caché, et
c'est là le mauvais procédé dont nous nous sommes
offensés à bon droit. Mais nous n'avons point ignoré
qu'on en traitait, et j'ai rendu compte à peu près jour
par jour de ce qui se [)assait.
« Voici donc, mon cher ami, ce que je demande, car
j'en ai absolument besoin. Faites répéter dans le Consti-
tuiionnel l'article de la Gazette d'Aïujsbourg en y ajou-
tant : — La Gazette dAiKjsbouiuj est mal informée. La
prévoyance n'a manqué ni à M. Thiers à Paris, ni à
M. Guizot à Londres. M. Guizot ne s'est point imaginé
qu'il ramènerait lord Palmerston à son o[)inion. Il a
au contraire toujours parlé de la persistance du ministre
anglais dans sa politique, et il a exactement informé le
gouvernement de ce qui se passait et se préparait. — »
Le cabinet fit droit à mon désir; le Constitutionnel
du 3 août publia la rectification que j'avais demandée*,
et la vérité fut rétablie, sans cesser, comme il arrive
toujours, d'être encore souvent contestée.
J Pièces historiques, n" VIII.
250 CHAPITRE XXXI.
Huit jours environ se passèrent ayant que les résolu-
tions adoptées le 45 juillet par les quatre puissances
devinssent publiques. Le traité môme ne devait être
publié que lorsque toutes les ratifications en seraient
arrivées à Londres ; et en attendant, ce fut seulement
le 23 juillet que la presse anglaise en fît connaître posi-
tivement la conclusion et tes bases. Tout ce qui m'arri-
vait de Paris dans cet intervalle me montrait à quel
point l'émotion, je devrais dire l'irritation, y était vive
et générale; elle avait sa source dans le mauvais pro-
cédé du cabinet anglais autant que dans la faveur
du public pour Méliémct-Ali, et l'offense française
tournait au profit de la cause égyptienne : « L'esprit
public est incroyablement belliqueux, m'écrivait le
30 juillet M. de Lavergne ; les têtes les plus froides, les
caractères les plus timides sont emportés par le mou-
vement général; tous les députés que je vois se pro-
noncent sans exception pour un grand déploiement
de forces; les plus pacifiques sont las de cette ques-
tion de guerre qu'on éloigne toujours et qui tou-
jours se remontre; il faut en finir, dit-on. Cette
disposition a réagi sur nos anniversaires de ce mois; il
y avait , le 28, soixante à quatre-vingt mille hommes
sous les armes, et tout le monde était heureux de voir
tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le roi a paru
au balcon des Tuileries, il a été salué par des acclama-
tions réellement très -vives, et quand l'orchestre a
exécuté la Marseillaise, il y a eu un véritable entraî-
nement. »
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 25Î
Le cabinet français, quoique très-ému de cette im-
pression publique, ne s'y livrait pas sans mesure et
sans prévoyance : en me recommandant, le 21 juillet,
a de bien dessiner mon attitude et de pénétrer dans les
desseins de l'Angleterre, » M. Thiers ajoutait : « Je n'ai
pas besoin de vo us dire dans quelle mesure vous devez
faire tout cela. Ayez soin, en faisant sentir notre juste
mécontentement, de ne rien amener de péremptoire'
aujourd'bui. Je ne sais pas ce que produira la ques-
tion d'Orient. Bien sots, bien fous ceux qui voudraient
avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout cas, il
faudra cboisir le moment d'agir pour se jeter dans une
fissure et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui se-
rait insensé et point motivé. D'autant que nous sommes
peut-être en présence d'une grande étourderie anglaise.
En attendant, il faut prendre position et voir venir avec
sang-froid. Le roi est fort calme; nous le sommes au-
tant que lui. Sans aucun bruit, nous ferons des prépa-
ratifs plus solides qu'apparents. Nous les rendrons ap-
parents si la situation le commande, et si les égards
dus à l'opinion le rendent convenable. »
En toute occasion, avec les hommes importants de
tous les pays et de tousles partis, je pris et gardai avec
soin cette attitude. Inquiéter gravement, bien que tran-
quillement, mes interlocuteurs, bien établir qu'on
créait pour de très-petits motifs une situation pleine de
périls, que nous voulions sincèrement la paix et l'al-
liance, mais que, dans l'isolement où l'on nous mettait,
nous userions, selon les événements, de toute notre
252 CHAPITRE XXXI.
liberté, c'était là mon travail assidu : « L'affaire sera
longue et difficile. La France ne sait pas ce qu'elle fera,
mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe
ne savent pas ce qui arrivera, mais il arrivera quelque
chose. Nous entrons tous dans les ténèbres. » On s'in-
quiétait en effet; on se demandait avec un mélange de
curiosité et de trouble : que fera la France? « Les
quatre puissances croiseront sur les côtes de Syrie,
couperont toute communication de la Syrie avec
l'Egypte, bloqueront les ports, débarqueront, pour
aider l'insurrection syrienne contre Méhéniet-Ali, des
armes, des munitions, des vivres, des soldats peut-être.
Turcs ou dits Turcs. Que fera la France sur les côtes de
Syrie? Les quatre puissances bloqueront Alexandrie,
détruiront peut-être la flotte du paclia, porteront peut-
être des troupes tuniues en Egypte môme. Que fera la
France à Alexandrie et en Egypte? Si le pacha envahit
l'Asie Mineure et menace Constantinoplc, des troupes
russes y viendront peut-être; des vaisseaux anglais
entreront peut-être dans la mer de Marmara. Que fera
la France aux Dardanelles? » On examinait ainsi toutes
les chances; on suivait pas à pas le cours des événe-
ments ; on cherchait à pressentir ce que ferait la France
à chaque instant, dans chaque lieu, à chaque phase
de l'affaire. J'acceptais toutes les questions; je disais
({u'il y en avait bien d'autres qu'on ne prévoyait pas,
et je ne laissais entrevoir aucune réponse.
Le lendemain du jour oi^i le traité avait été signé en
secret, le ministre de Hollande, M. Dedel, me demanda:
LE THAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 253
« Y a-t-il quelque chose de nouveau? — Je crois que oui.
— Quoi donc? — Les cinq puissances ont promis, l'an der-
nier^ d'arranger les affaires entre le sultan et le pacha
et de rétablir la paix en Orient. Elles n'y ont pas encore
réussi. Tout à l'heure les affaires allaient s'arranger et
la paix se rétablir d'elle-même. Quatre puissances
s'unissent pour l'empêcher. »
Quelques jours après, je rencontrai sir Robert Peel.
Je savais que les vieux torys avaient envie de compli-
menter lord Palmerston et de l'appuyer contre nous.
J'expliquai complètement à sir Robert Peel la politique
de la France en Orient, « la seule, lui dis-je, qui puisse
maintenir, en Europe comme en Orient, la paix et l'al-
liance de nos deux pays. » Il m'écoutait en homme qui
n'a point de parti pris. De lui-même, il avait peu pensé
à la question et ne s'en faisait pas une idée bien nette;
mais il voulait sincèrement les bons rapports avec la
France et la paix, comme tout le torysme modéré
dont il était le représentant et le chef. 11 me dit en finis-
sant : «Nous nous tairons; nous laisserons au cabinet
toute la responsabihté. Nous serons comme la France
en Orient, attentifs et immobiles en attendant les évé-
nements. » Je lui dis que les événements trouveraient la
France décidée et prête à ne rien accepter qui pût nuire
à ses intérêts propres et à l'équilibre des États. Je le lais-
sai bien disposé pour nous et inquiet de l'avenir.
Le 28 juillet, j'eus un long entretien avec lord Mel-
bourne et lord John Russell. Je les trouvai inquiets;
lord Melbourne surtout, esprit toujours libre et pru-
254 CHAPITRE XXXI.
dent. Il me laissa entrevoir et me dit presque le fond
de sa pensée : « Lord Palmerston affirme que le succès
sera prompt et facile. On tente l'entreprise dans cette
confiance. Si la confiance est trompée, on ne poussera
pas l'entreprise à bout. Le pacha n'est pas un insensé,
et la France sera là. La France avait indiqué un arran-
gement, l'Egypte et la Syrie héréditaires pour le pacha.
Candie, l'Arabie et Adana restituées au sultan ; le pacha
pourra toujours refaire cette proposition. Pourquoi ne
la referait-il pas bientôt, en réponse aux propositions
de la Porte? Et si elle est repoussée à présent, pourquoi
ne la reproduirait il pas dans le cours des événements,
lorsqu'il aura fait preuve de résistance et que la con-
fiance de lord Palftierston commencera à être déjouée?
L'Angleterre ne veut ni se brouiller avec la France ni
bouleverser l'Europe. L'Autriche ne le veut pas davan-
tage. Ceci est très-fàcheux et pourrait devenir très-
grave; mais on pourra s'arrêter, et on voudra s'arrêter.
Et la France, qui n'aura pas voulu aider les quatre
puissances à marcher, les aidera à s'arrêter. »
Il n'y avait là, de la part de lord Melbourne, point de
proposition formelle, point d'abandon actuel de lord
Palmerston, mais une porte de salut entrevue et en-
tr'ouverte dans l'avenir.
Le baron de Bulow me tint le même langage :
« L'Autriche et la Prusse n'ont pas voulu se séparer
de l'Angleterre. Le cabinet anglais n'a pas voulu se
séparer de lord Palmerston. On compte sur un suc-
cès facile. Toute la confiance vient de là. Mais on
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 255
prend déjà ses mesures dans d'autres hypothèses. »
Je rendais à M. Thiers un compte exact et quotidien
de cet état des esprits et de tous ces incidents de con-
versation. En lui écrivant le 29 juillet, j'ajoutai à mes
récits : « Je veux vous parler aussi de nos journaux. Il
importe beaucoup qu'ils se montrent animés et una-
nimes ; mais ils ne faut pas qu'ils échauffent et raillent
les journaux anglais. Je suis informé ce matin que le
Times hésite à continuer son attaque contre lord Pal-
merston, tant l'attaque française lui paraît vive et
dirigée contre TAngleterre elle-même autant que contre
lord Palmerston. Je comprends toutes vos difficuUés, et
parmi vos difficultés celle de pousser et de retenir à la
fois, la plus grande de toutes. Mais je vous montre le
côté que je vois et avec lequel je traite. Vous lui ferez
sa part. Il n'y a, dans ce pays-ci, point d'ardeur pour
l'entreprise où lord Palmerston s'engage ; mais l'ardeur
pourrait venir à la suite de l'orgueil blessé ou d'un
péril général, et il nous importe beaucoup qu'elle ne
vienne pas. »
M. Thiers me répondit le 31 juillet : « Je ne vous ai
pas écrit depuis plusieurs jours parce que je n'ai pas
eu un seul instant à moi. Les résolutions à prendre, les
ordres à donner, la correspondance à écrire moi-même
dans toutes les cours, tout cela m'a complètement
absorbé. J'ai reçu toutes vos excellentes lettres. Je ne
vous dis qu'un mot en réponse : tenez ferme. Soyez
froid et sévère, excepté avec ceux qui sont nos amis.
Je n'ai rien à changer à votre conduite, sinon à la
256 CHAPITRE XXXI.
rendre plus ferme encore, s'il est possible, sans meltre
contre nous l'amour-propre de ceux qui peuvent chan-
ger les résolutions de l'Angleterre. Le roi va passer
vingt jours à Eu. Je vous y donne rendez- vous de sa
part le vendredi 7 août. Si vous voulez un grand bâti-
ment à vapeur, le Véloce ira vous chercher à Brigh-
ton. »
Rien ne me convenait mieux que ce rendez-vous.
Plus la situation deA-enait vive, moins la correspondance
me suffisait, soit pour dire tout ce que j'avais à dire,
soit pour apprendre tout ce que j'avais besoin de savoir.
Rien ne remplace la présence réelle, et de loin il n'y a
point de vue claire et complète dans le fond des cœurs
et des choses. Je demandai que le premier secrétaire
de l'ambassade, le baron de Bourqueney, qui était en
congé à Paris, revînt sur-le-champ en Angleterre pour
y être chargé d'affaires en mon absence. Il était au cou-
rant de la question d'Orient, connaissait bien les per-
sonnes avec qui nous en traitions, et j'avais en lui pleine
confiance. 11 arriva à Londres le 5 août et j'en partis le
6 pour le château d'Eu, décidé à revenir en Angleterre
aussitôt que j'aurais puisé, dans la conversation avec le
roi et M. Thiers, les clartés que j'allais y chercher.
CHAPITRE XXXII
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 lUILLET 1810.
Débarquement du prince I-ouis-Napoléon à Boulogne.— Mes
avertissements à ce sujet. — Prévoyance du cabinet français.
— Mon séjour au château d'Eu. — Mes conversations avec le
Roi Louis-Philippe et M. Thiers. — Etat des esprits et dispo-
sitions du corps diplomatique à Londres. — Plan du roi des
Belges pour un rapprochement de la France et des quatre
puissances signataires du traité du 15 juillet. — Instructions
que je reçois en partant du château d'Eu. — ^lon retour à Lon-
dres.— Conver.sation avec le baron de Bulow. — Mon séjour au
château de Windsor. — Mes conversations avec le roi Léopold
et lord Pahnerston. — Nouveau Mémorandum adressé le 31
août par lord Palmerston au gouvernement français. — Ce
qu'en pensa M. Thiers. — J'insiste auprès de lui sur l'impor-
tance de sa réponse. — Deux incidents : 1° conférence sur le
renouvellement et l'extension des conventions de 1831 et 183"!
pour l'abolition de la traite des nègres : 2° reprise de la né-
gociation entre Paris et Londres pour le traité de commerce. —
Plaintes de lord Palmerston sur l'attitude des agents français
à Constantinople. — Réponse de M. Thiers. — Les plaintes sont
"çans fondement. — Les événements se précipitent en Orient. —
La Porte ratifie le traité du 15 juillet et envoie Rifaat-Bey à
Alexandrie pour sommer Aléliémet-Ali de s'y conformer. —
Attitude de Méhémet-Ali. — L'amiral Napier devant Beyrouf.
— Nos plaintes sur l'exécution du traité avant l'échange des
ratifications. — Protocole réservé du 15 juillet. — Echange des
ratifications et communication officielle du traité du 15 juillet.
— Le comte Walewski à Alexandrie. — M. Thiers m'annonce
les concessions de Méhémet-Ali. — iMon entretien avec lord
Palmerston à ce sujet. — Ses soupçons sur l'action exercée
jjar le comte '^'alewski à Alexandrie. — M. Thiers me charge
de les démentir formellement. — Lord Palmerston reconnaît
son erreur. — Conseils de cabinet à Londres sur les projjosi-
tions de Méhémet-Ali. — Ils n'aboutissent à aucun résultat. —
Exécution militaire ilu tr.niti' du ].'') juillet. — Bombardement
T. V. 17
•2r,8 CHAPITRE XXXII.
lie Bevrout. — Le sultan prononce la déchéance de Méhémel-
Ali comme pacha d'Egypte. — Comment lord Palmerston ex-
plique et atténue cette mesure. — Dépêches de M. Thiers des
3 et 8 octobre en réponse au mémorandum anglais du .31 août,
et sur la déchéance prononct'e contre Méhémet-Ali. — Etat
des esprits en France. — Résolutions et préparatifs militaires
du cabinet français. — Fortifications de Paris. — Convocation
des chambres. — L'escadre française est rappelée à Toulon. — ,
Motifs et effets de cette mesure. — Situation du cabinet français
et ses causes.
Le jour même où je quittais Londres pour me rendre
au château d'Eu, le G août, le prince Louis-Napoléon,
vers quatre heures du matin, débarquait près de Bou-
loiçne et, avec son nom seul pour armée , tentait une
seconde fois la conquête de la France. Quel ne serait
pas aujourd'hui l'étonnement d'un homme sensé qui,
après avoir dormi, depuis ce jour-là, du sommeil d'É-
piménide, verrait, en se réveillant, ce prince sur le
trône de France et investi du pouvoir suprême ? Je nt>
ne i"elis pas sans quelque embarras ce que disait tout
le monde en 1840 et ce que j'écrivais moi-même de
ce ((ue nous appelions tous « une folle et ridicule
aventure » et de son héros. Quand je le pourrais en
pleine liberté, je ne voudrais pas, pour ma propre con-
venance, reproduire aujourd'hui le langage qu'on tenait
partout alors. La Providence semble quelquefois se com-
plaire à confondre les jugements et les conjectures des
hommes. Il n'y a pourtant, dans l'étrange contraste entre
l'incident de 1840 et l'Empire d'aujoiu'd'hui, rien que
de naturel et de clair. Aucun événement n'a ébranlé la
foi du pfitice LôuiS-N.ipoléon en lui-m^me et dans sa
EXÉCUTION DU TRAITH DU lô JUILLET 1840. 259
(Ir^stiliée; en dépit des succès d'autriii et de ses propres '
reVëi'S, il est resté étranger au dcnite et au décourage-
riient. îl a deux fois, bien à tort et vainement, clierclié
racconipiissenient de sa fortune. 11 a toujours persisté
h y compter, et il a attendu Toccasion propice. Elle est
enfin venue, et elle l'a trouvé toujours confiant et prêt
' à tout tenter. Grand exemple de la puissance que con-
serve, dans les ténèbres de l'avenir, la foi persévérante,
et grande leçon à quiconque doute et plie aisément
devant les coups du sort.
On a dit souvent que le gouvernement du roi Louis-
Philippe avait eu en 1840, soit à Paris, soit à Londres,
le tort de ne faire aucune attention aux menées bona-
partistes, et de n'être informé de rien. C'est une erreur ;
ni M. de Rémusat connue ministre do l'intérieur, ni moi
comme ambassadeur en Angleterie, nous n'étions
fornbés dans une telle négligence. Dès le 2 avril ,
j'écrivis à M. de Rérausat : « Sachez bien que je n'ai ici
])as le moindre moyeu de police, et que je ne puis rien
savoir ni rien apprendre, soit sur les Bonaparte, soil
sllr les réfugiés d'avril. Si vous avez quelque agent
direct qui corresponde avec vous, faites-le-moi con-
naître. Si vous n'en avez pas, pensez à ce qu'il peut con-
venir de faire. » M. de Rémusat me répondit le ir> luai :
« Je ne doute guère que le prince Louis Bonaparte ne se
monte la tête et ne tente quelque aventure. Je suis assez
bien instruit de ce qui le concerne. Cependant je vous le
recommande et je vous prie de me prévenir, au Ix^soin,
de ce que vous soupçonneriez. » Et le 8 juin : « Le ho-
•200 CHAPITUK XXXII.
naparlisme s'agite l)eaucoup. Je vous rocommande tou-
jours Son Altesse Impériale. » Je lui écrivis le 30 juin :
« Vous me demandez de faire attention au parti bona-
partiste. Ce n'est pas facile. Le parti se pavane, fait
grand bruit de lui-même. Le prince Louis est sans cesse
au ParC;, à l'Opéra. Quand il entre dans sa loge, ses
aides de camp se tiennent debout derrière lui. Ils par-
lent haut et beaucoup; ils racontent leurs projets, leurs
correspondances. L'étalage des es[)érances est fastueux.
Mais quand on veut y regarder d'un peu près et saisir
ce qu'il y a de réel et d'actif sous ce bruit de paroles,
on ne trouve à peu près rien. Au sortir du Parc ou de
l'Opéra, le prince et le parti rentrent dans une vie assez
obscure et oisive. Cependant je sais qu'il est question
d'équiper un bâtiment, d'attaquer en mer, à. son retour
de Sainte-Hélène , la frégate chargée des restes de
Napoléon, et d'enlever ces restes comme une propriété
de famille ; ou bien de suivre la frégate française et
d'entrer avec elle au Havre à tout risque. » En me re-
merciant de ces informations , M. de Rémusat ajoutait
le 12 juillet : « Les illusions d'émigrés sont folles, etje
ne peux tout à fait i-ejeter, sous prétexte d'extrava-
gance, les projets que l'on prête à Son Altesse Impériale,
Les divers renseignements qui me parviennent me re-
présentent sa cour de Londres et sa cour de Paris
comme persuadées que le moment d'agir approche , et
qu'il ne faut pas attendre l'époque delà translation des
restes de l'Empereur. Leur désir serait d'opérer sur
deux points à la fois. Metz p.ir.iît être colui sui* lequel
EXECUTION- DU rKAH'E DU 15 JUILLET IblO. 261
ils agissent le plus. Lille est aussi ioit travaillé. Mais
leur action se renferme dans un cercle bien étroit , et
la masse de la population et de l'armée y reste inacces-
sible. Cependant je crois à une tentative. »
Le gouvernement du Roi ne saurait donc, à cette
occasion, être taxé d'imprévoyance, et il était pleine-
ment dans son droit lorsqu'il disait dans le Moniteur
du 8 août 1810 : « Le gouvernement savait depuis assez
longtemps que Louis Bonaparte et ses agents avaient
le projet de devancer l'époque de la translation des
restes de l'Empereur Napoléon pour occuper d'eux le
public par quelque tentative inattendue. Des émissaires
avaient sans cesse voyagé de Paris à Londres, de
Londres à nos places de guerre, [)Our étudier l'esprit de
nos garnisons et se livrer à ces manœuvres, aussi
vaines que coupables, qui sont un i)asse-temps [)our
certains esprits. Depuis quelques jours, il n'était plus
permis de douter que le moment de l'action ne lût
airivé. Des ordres et des avertissements avaient été
donnés en conséquence dans toutes les villes que dési-
gnaient les clnméri(iues espérances des habitués de
Curlloii-Gardens , et sur tous les points du littoral ou
de la frontière. C'est sur la ville de Boulogne que Louis
Bonaparte, entouré de presque tous ses partisans, a
tenté ce coup de main qui vient d'échouer d'une ma-
nière si prompte et si définitive. »
Au premier moment et dans l'embarras de trouver
une explication à cette étiange tentative, le soupçon
courul à l*.iris i\\\v !c g<iuverii('iiH'Ml ai!_L:lais. iiiqué
2()-2 CllAPITKE XXXII.
(riiunieiir cDutre le gouvernement traiiçais, pouvait
bien n'y avoir pas été étranger. Ce sonpçon n'avait pas
le moindre fondement. Le baron de Bourqueney, cbafgg
d 'affaires à Londres en nion absence^ écrivit le 7 août
à M. Thiers :
(( Le grand incidenl de lu joiiniée d'bier est la
nouvelle du débarquement de Louis-Napoléon ù Bou-
logne. Les rapports sont parvenus par m\ exprès uw
Mornimj - Fost qui a publié une troisième édition.
L'impression a été d'abord celle d'une incrédulité
absolue dans la folie d'une semblable entreprise , et ju
n'ai rencontré que des gens convaincus que la nou-
velle était une pure spéculation de Bourse. Cette nujtj
les détails sont arrivés; j'ai reçu îuoi-mème, par cour-
rier, les dépêches télégraphiques olflcielles du sous-
préfet de Boulogne au ministre de l'intérieur, et tous
les journaux contiennent le récit plus ou moins exact
des faits qui ont suivi le débarquement de Louis-Napo-
léon. Il faut avoir habité longtemps l'Angleterre pour
se persuader qu'une entreprise de cette nature puisse
se préparer et s'accomplir dans le port de Londres sans
qu'il en parvienne au gouvernement anglais la moindre
connaissance officielle. C'est cependant la vérité et
ma conviction est que lord Normanby ' , je np
dirai pas sur un avertissemeïit formel, mais sur un
simple soupçon, n'eiit pas perdu on moment pour in-
former le gouvernement français, par l'organe de son
1 Aloi> iiiiiiisire dr l'intf'i uni a I.inulrcs.
EXECUTION DU TRAITE DU 15 JUILLET 1«40. 203
jimtiHssade à Londres, Le journal ministériel de ce soir,
le Globe, contient un démenti officiel de lu \isite qqq
lord Palmerston aurait faite à Louis-Napoléon, ou qu'il
aurait reçue de lui. Des journaux français, ce fait, ra-
conté sur je ne sais (juelle autorité , avait repassé dans
lu presse anglaise. J'ai cru devoir provoquer cette recti-
fication, par un billet confidentiel , que j'ai adressé c(i
niatiii à lord Palmerston. » Et le lendemain, 8 août,
%. de Bourqueney ajoutait : « Lord Palmerston, qqj
avait répondu hier à mon billet du matin en publiant,
dans le Globe, le démenti officiel de sa prétendue visite
à Louis-Napoléon, m'a fait prier de me rendre chez lui
dans la soirée; et là, en termes plus explicites ([m W
le comportait la courte dénégation du journal miuis-
tériel, il m'a donné sa parole d'honneur que, depuis
plus de deux ans, ni lui, ni lord Melbourne, n'avaieiil
ai)erçu la figure de Louis-Napoléon : « Je vous [)arle
ainsi, ni'a-t-il dit, non assurément pour repousser jus-
(ju'à l'apparence d'une juitiation aux projets de cet
insensé ; je n'accepterais pas la défense sur ce ter-
rain. — L'attaque , ai-je repris , est pour le nioius
aussi loiu de ma pensée. — Mais, a continué lord Pal-
merston, les taits doivent être bjen établis; vous con-
naissez le laisser-aller, 'les habitudes officielles anglaises,
et vous savez que nous aurions pu, mes collègues ou
lUPi, accorder un rendez -vous k Louis-Napoléon, nous
rencontrer par chance en mai.soq Vmvo, avoir ('ijlju
avec lui j/J ne siiis quel rapportée l»asîi(-4 ^U de socfélé.
i:|i l)i(M), il n'en est rjen ; je \(n\< fvpclr.siu-rjioijueur.
•2*51 rilAPITUE XXXII.
que nous ii aNons pas aperçu la figure de Louis-Napo-
léon ou d'un seul des aventuriers qui l'accompagnaient.
Il m'est démontré que la nouvelle d'une visite laite ou
reçue a été imaginée d'ici et transmise aux journaux
français, soit pour accréditer le mensonge d'un appui
indirect, soit pour aigrir et compromettre les relations
de nos deux gouvernements. »
En arrivant le 7 août au château d'Eu, je trouvai le
Hoi, M. Tliiers et tout leur entourage à la lois très-
animés et très-tranquilles sur ce qui venait de se
passer ; ils y voyaient en même temps l'explosion et la
fin des menées bonapartistes ; on s'en étonnait et on
s'en moquait: « Quel bizarre spectacle, disait-on; Louis-
Napoléon se jetant à la nage pour regagner un misé-
raljle canot au milieu des coups de fusil de la garde
nationale de Boulogne, pendant que le fils du roi et
deux frégates françaises voguent à travers l'Océan pour
aller chercher à Sainte-Hélène ce qui reste de l'Empe-
reur Napoléon! » Notre rendez-vous jjour parler des
aiiaires d'Orient fut un peu dérangé ])ar cet incident ;
le Roi et M. Tiiiers partirent d'Eu le 8 août au soir
pour aller tenir un conseil à Paris, et convoquer la
Cour des pairs appelée à juger le prince Louis et ses
compagnons. J'en profitai pour me donner le plaisir
d'aller voir à Trouville mes enfants et ma mère qui me
reçurent, mes enfants avec les charmants transpoi'ts de
leur jeune tendresse, et ma mère avec ce mélange de
\ivacité méridionale et de gravité pieusement pas-
sionnée (jui faisait l'attrait comme la puissance de sa
EXECUilON J)U l'KAlTE DU lô JUILLET 1840. 265
nature. En me promenant avec eux sur la plage et les
coteaux de Tromille^ je me reposai un moment de
rÉgypte^ de Londres et de Paris. De retour au château
d'Eu le 41 aoùt^ j'y retrouvai le Roi et M. Tliiers, et
nous passâmes deux jours en conversation intime et
continue sur lesatfaircs d'Orient^ les nouvelles de Syrie
et d'Egypte, les complications européennes, les inten-
tions, les idées, les forces des acteurs, et sur la conduite
qu'avait à tenir la France dans les diverses chances de
l'avenir. Il y avait grand accord dans , le langage , et ■
je dirai aussi, à ce moment, dans la pensée du Hoi
Louis-Philippe et de son ministre ; on pouvait hien, en
y regardant de près, pressentir entre eux une diffé-
rence; le Koi, le plus animé en paroles, se promettait
([uen définitive la paix européenne ne serait |)as
troublée, et M. Thiers, en désirant aussi le maintien de
la paix, se préoccupait vivement de la chance de guerre
et des moyens d'y faire face si les événements nous y
jetaient. Ils voulaient l'un et l'autre être en harmonie
avec la susceptibilité belliqueuse qui éclatait dans le
pays, inquiets pourtant, au fond de l'àme, l'un d'avoir
un jour à y résister, l'autre d'être un jour appelé à s'y
associer; mais ils échappaient pour le moment à cette
inquiétude, convaincus l'un et l'autre que la forte
résistance de Méhémet-Ali et les embarras qui en
résulteraient pour les quatre puissances alliées fourni-
raient à la Fiance l'occasion de reprendre, sans giieri'c,
dans la (|ueslion d'Orient, sa place et son influence.
c( On s'est Ironipé à Londres dans ce qu'on a r.iil. el o\\
•iUH CUAi'iiKK WXll.
Ii3 voira bientôt. Le jRicha ne céctera point pt W tevu
Itoint (le folie. La coercition maritime ne signifiera ripfl.
On n'entreprendra pas la coercition par terre. » C'était
là ce qu'on me répétait sans cesse. Lord Palmerstou
m'avait djt souvent à Londres : « Je ne comprends pus
(|ue votre gouvernement ne soit pas de mon avis. » {^a
roi Louis-Philippe et M. TWers me tenaient, sur lord
Palnierston, le uième langage. U est rare que les esprits
mèiTie les plus distingués s'écoutent et se comprennent
bien les uns les autres ; chacun s'enferme dans son
propre sens comme dans une prison où nul jour ne
pénètre, et c'est du fond de cette prison que chacun
agit. La diversité obstinée des informations et des
appréciations sur l'état des faits en Orient a été, en
1840, entre paris et Londres, le véritable nœud de la
situation et la cause déterminante des résolutions.
Pendant qu'au château d'iAi nous délibérioiis, le l\m,
M. TUiers et moi, sm' les diverses chances de l'avenir,
on se préoccupait vivement à Londres de l'attitude dp
la France, du langage de nos journaux, de l'ardeur du
sentiment public, et des préparatifs militaires dont on
parlait beaucoup sans en bien connaître la nature nj la
niesiu'e. Chaque fois (ju'ils voyaient le baron de liqur-
(pieney, les luinislres d'Autriche et de Prusse hu
lénioignaient leur sollicitude et jeur désir (lu'on trouvât
une kçou convenable de faire rentrer le gouvernement
français dans la négociation dont, â tort pent^ètre,
quoique sans dessein blessant, le traité du 15 juilJcl
l'avait exclu: « Quaml i)ortez-vous au paclia vos pre-
EXECUTION DU XHAilE L)U 35 JUILLET 1840. :.'ii7
inièies propositions? demanda M- de Bourqiieney au
baron de Btilow.— Mais tout de suite ; le courrier pour
Constantiaople est parti, je crois, deux jours avant ta
signature ilu traité. — Connuent? vous ii'attende^ donc
[)as, pour l'exécuter, que Jes ratitications en soient
échangées ? d dit U. de Pouvqueney ct'uu ton surpris,
et M. de Biiiow, surpris h son tour, lui répondit avec
quelque enibanas : « El) etl'et, la preniieie somniation
de la Porte au paclia doit précéder la ratification ; niais
ce n'est pas nous qui faisons une proposition au pacha ;
c'est la Porte. » Le baron de Neuniann ne tenait pas un
langage moins caressant : « 11 est impossible, disait-il 4
jyj, tle lîourqueuey, qu'après dix ans de sagesse tous les
gouvernements de l'Europe ne se donnent pas I4 main
pour travailler en commun ou dénoùment pacitique
de la crise actuelle. Pour nous, nous vous donnerons
bien )a preuve de la pureté de nos intentions; nous ne
lèverons pas un soldat, nous n'achèterons pas un
clreval, nous ne fondrons pas un canon; et il en sera tle
mèm& en Prusse. Qu'avant de faire un pas nouveau
(liins la carrière oîi tous les pas engagent et entraînent
si rapidement, votre gouveinement attende les pre-
mières paroles du prince de JVJetternicli ; vous connaissez
son respect i»ersoiinel pour votre souverain ; vous save^
son dévouement abspju au repos de l'Europe ; M. de
Sainte-Aulaire est retourné à son poste ; qu'on patiente
à Paris jusqii'à l'arrivée (\es premières dépêches. »
ï.e 1 1 août, la reine Victoria prorogea en personne
la session du parlement. Hu avuf (jit à ^]. (]i) Bouv-
idb LiiAl'lTKE XXXII,
qiieiiey que le discours de la couronne contiendrait
l'expression spéciale et lormelle du sentiment le plus
amical pour la France^ et une phrase dans ce sens
avait en eifet été discutée dans le conseil. Elle ne se
retrouva pas dans le discours publiquement prononcé ;
la reine se borna à rappeler ( en insistant sur le mot
amical friendly) la médiation amicale de la France
dans le différend de l'Angleterre a\ec le roi de Naples ;
et en faisant des vœux pour le maintien de la paix
générale, elle s'abstint de toute allusion aux événements
qui pourraient rendre, plus tard, l'intervention du
[tarlement nécessaire. On avait craint, dit-on à M. de
Bourqueney, que des avances trop marquées ne lussent
mal reçues en France par la presse, et ne fournissent,
à la guerre des journaux des deux pays, un nouvel
aliment. Mais dans les réunions, soit de la cour, soit
du monde, qui suivirent la clôture de la session, les
égards pour la France et ses représentants furent de
plus en plus marqués : « Hier, chez la reine, écrivait
le 11 août, M. de Bourqueney à M. Thienrs, le duc de
Wellington s'est approché de moi ; il croyait me parler
bas, mais sa surdité l'empêche de mesurer la portée de
sa voix, ut tous ceux qui étaient présents dans le salon
de la reine Font entendu me dire : « Moi, j'ai une
ancienne idée politique bien simple, mais bien arrêtée;
c'est qu'on ne i)cut rien faire dans le monde pacili<iue-
ment (ju'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle
compromet la paix. Or on veut la paix; il faudra
donc s'entendre avec la France. »
FAECHTIOX' DU TRAITÉ DU lu .TUir.LET 1840. 269
Le roi des Belges se trouvait alors en Angleterre,
et parmi ceux qui sentaient la nécessité de s'entendre
avec la France , nul ne la sentait aussi vivement que lui .
Il était à la fois intéressé et impartial dans la question ;
pour raffermissement de son nouvel État et de son
nouveau trône, il avait besoin de la paix européenne ;
il tenait, par des liens presque également intimes à la
France et à l'Angleterre, et il n'était engagé, par aucun
intérêt direct ni par aucun acte personnel, dans leur
dissentiment en Orient. Aux lumières naturelles de
cette situation se joignaient celles d'un esprit aussi fin
que sensé et plein de ressources dans sa judicieuse
prévoyance. 11 avait conçu et il essaya de faire accueillir
à Londres une idée qui lui paraissait propre à couper
court aux périls de l'avenir comme aux embarras du
présent : « La convention du 15 juillet, disait-il, ne
sera véritablement abolie dans ses désastreux effets sur
l'opinion de la France que le jour où elle sera remplacée
par im tr.iité entre les cinq puissances dont le bul
avoué soit l'indépendance et l'intégrité de l'Empire
ottoman. C'est par un semblable ti'aité, et en résolvant
ainsi la question européenne, qu'on donnera ii la Franco
l'occasion et le moyen de sortir de l'isolement où on
Ta mise à propos de la question égyptienne. » Il écrivit,
sur ce thème, d'abord au roi Louis-Philippe, puis à
M. Thiers, et pendant mon séjour au château d'Eu, sa
proposition fut le sujet de nos derniers entretiens. D'un
commun accord, nous la jugeâmes très-acceptable si,
en garantissant, dans son statu quo actuel, l'intégrité de
270 CHAPITRE XXXlt.
l'Ëmpirè ottoman, le noUveatt traité enti*e les cinq
puissances s'appliquait àù pacha côlîînle au sitltah,
vidait ainsi la question égyptienne comitie' la question
européenne, et prenait la place dit traité dtl 15 juillet
conclu seulement à quatre. « Mais si au contraire, disait
M. Thîers, le traité à cinq n'âVait pas pour but de
garantir le statu quo pour tout le monde, si par exemple
il contenait là garantie de l'existence de l'Empire turc
en laissant exécuter le traité à quatre qu'on Tient de
stipuler, ce qu'on ferait n'aurait aUcUn sens. Tandis
(ju'on exécuterait à notre face le tice-roi d'Egypte, contre
nos intérêts et nos désirs, UoUs signerions, âVec les
(piatre exécuteurs, un traité a cinq contre les dangers
futurs de l'Empire ottoman. Uniquement pour faire
(juelque chose à cinq. NoUS ressemblerions à des
enfants mécontents qui ont pleuré et fait du tapage
pour qu'on leur ouvrît Une porte qu'on leur aurait
fermée. Cela n'aurait ni sens ni dignité. »
.le reçus donc le 14 août, en quittant le château d'Eu
|)Our retourner à Londres, une instruction confidentielle
l)ortnnt :
« Deux projets:
1° Le statu quo garanti;
3» La médiation de la France.
« Premier projet. Les cinq piiissances garantiraient
l'état actuel des possessions ottomanes, dont l'arrange-
ment de Kutahié serait la base. Le pacha n'aurait
aucune hérédité. Ri le pacha, oU tout àUtre, voulait
envahir les États du sultan, les cinq puissances, la
EXÉCUTION DU TRAITE DU 15 JUILLET 1810. itii
France comprise^ eiilploieraient lours fol'cëf; contre
l'envahisseur. L'avantage de ce projet est de lie pas
exiger de recours au pacha.
« Deuxième 'projet. Le pacha cliargeraitla t^rance de
traiter pour lui. La France négocierait pour le comple
(hi pacha, et les quatre puissances traiteraient de nouveau
avec elle. L'Egypte héréditaire et la Syrie viagère
seraient la base de l'arrangement. Ce projet a l'in-
convénient de dépendre d'une circonstance éiraiigère
à nos volontés, c'est que le paclia demande à la Fraîice
de négocier pour lui.
« Ce second projet ne devrait être proposé que s'il y
avait chance de le faire accueillir, de manière surtout
à ne pas compromettre la dignité de la France en ayant
l'air de vouloir la faire rentrer dans uUe négociation
qu'on lui a fermée. »
Quand je m'embarquai à Calais le ITi août, le vent
était violent, la mer grosse ; le capitaine de mon paque-
bot, le Courrier, jugea que l'entrée du port de Dou-
vres serait difficile , et nous nous dirigeâmes sur
Hamsgate. Je n'y étais pas attendu; mais la disposition
des pavillons et deux coups tirés de mon bord annon-
cèrent la présence de l'ambassadeur de France, et a
ition entrée dans le port après les saluts d'usage, je
trouvai réunies sur la jetée, non-seulement les autorités
locales, mais presque toute la population qui me reçut
avec les hourras de la bienveillance la plus empressée.
Les peuples libres et bien instruits de leurs affaires
s'associent à la politique de leur gouvernement, et
•272 CHAPITRE XXXir.
saisissent avec un prompt instinct les occasions de la
servir. On voulait, à Ramsgate, me témoigner ((u'il n'y
avait en Angleterre que des dispositions amicales pour
la France, et qu'on espérait bien qu'un dissentiment
momentané sur une question spéciale ne nuirait pas à
leurs bons rapports. Je trouvai, en arrivant à Londres,
une invitation de la reine Victoria au cliâteau de >Yind-
sor pour le mardi 18 août et les deux jours suivants.
Le roi et la reine des Belges devaient y passer encore
ces trois jours-là, et toute la cour y était réunie, ainsi
(jue plusieurs des ministres, notamment lord Melbourne
et lord Palmerston. Sans désavouer la politique de leur
cabinet dans la question d'Egypte, la souveraine et le
peuple, Windsor et Ramsgate avaient également à
cœur de marquer que cet incident ne changeait rien,
dans la politique générale, à leurs sentiments et à leurs
desseins.
Pendant les deux jours que je passai à Londres
avant de me renfb'c à l'invitation de la reine, tous les
membres du corps diplomatique qui s'y trouvaient
encore vinrent me voir, curieux et inquiets de ce que
je rapportais du cliàleau d'Eu, .le n'eus garde de les
instruire ni de les rassurer; il nous convenait d'entre-
tenir leurs alarmes par mon silence. Avec le baron de
Bûlow seul j'eus un long et sérieux entretien. Il était
sur le point de partir pour Berlin; la mort du roi Fré-
déric-Guillaume 111 l'y rappelait; on disait que le nou-
veau souverain Frédéric-Guillaume IV lui destinait le jni-
nistc'redes nffaires étrangères, et ipinud on lui en parlait,
KXKfîITTOX nu TRAITÉ DTI 15 JUILLET 1840. 273
il ne se récriait pas. Je savais que sa cour avait ratifié le
traité du 15 juillet et que ses instructions h ce sujet lui
étaient arrivées. Ce fut par là qu'il engagea lui-môme
la conversation : « (In s'étonne, me dit-il, que nous
ayons ratifié ce traité; on nous en témoigne de l'hu-
meur. Pouvions-nous faire autrement? Par la note du
27 juillet 1839, nous avions promis de faire quelque
chose. On faisait quelque chose. Je n'avais qu'une in-
struction générale, faire comme l'Autriche. J'ai signé;
on a ratifié. Mais ma cour, vous le savez bien, est par-
faitement désintéressée et presque étrangère dans la
question; elle n'y est entrée et elle n'y reste que pour
concilier, pour aider aux transactions, pour prévenir
tout choc fâcheux et maintenir la paix.
— « Ce dont nous nous plaignons précisément, lui
dis-je, ce que je vous reproche, permettez-moi le mot,
c'est que vous n'ayez pas fait cela; c'est que vous n'ayez
pas, vous et l'Autriche, pris en ceci toute votre place et
joué tout votre rôle. Oui, vous êtes des conciliateurs
naturels; vous voulez les transactions, les solutions pa-
cifiques. Pourquoi donc vous êtcs-vous laissé entraîner
dans d'autres voies? Pourquoi vous ètes-vous associés
aux, résolutions extrêmes, aux moyens de coercition,
aux chances de guerre? 11 vous était facile d'arrêter
tout cela; vous n'aviez qu'à n'en pas être. Mais au lieu
de faire prévaloir votre politique, vous vous êtes mis à
la suite d'une politique qui n'est pas la vôtre. Ne vous
blessez pas de mes paroles; vous avez agi, non en puis-
sances modératrices, mais eu puiss.ances secondaires;
T. V. 18
■JTI CHAPITRE XWli.
VOUS pouviez, vous deviez être des médiateurs; vous
vous êtes faits des satellites. Je ne sais ce qu'on en dit
en Allemagne; mais en France d'où je viens, les gens
sensés, les amis de la paix ne vous comprennent pas.
El il vous était si aisé de faire autrement! Un ])en de
résistance passive, sans le moindre danger !
— «Il peut y avoir du vrai dans ce que vous diteè là,
reprit M. de Bûlow, évidemment un peu embarrassé du
reproche; mais cela fût-il vrai, le fond de nos inten-
tions et de notre situation subsiste toujours, et nous n'a-
vons pas dessein d'en sortir. Nous sommes toujours des
modérateurs. Les ratifications du traité n'ont pas l'im-
portance qu'on leur attribue.
— « Je ne sais pas quelle importance auront, en fait,
les ratifications ; ce que je sais, c'est que chaque nou-
vel acte qui confirme ou développe la convention du
d5 juillet, chaque nouveau pas dans cette voie redouble
le sentiment d'offense et d'irritation qu'elle a excité en
France. Mes amis, les conservateurs français, luttent
depuis dix ans, avec une constance infatigable, contre
les passions anarcliiques ou belliqueuses; depuis dix
ans, ils défendent en Europe, et pour toute l'Europe,
l'ordre établi et la paix ; ils ont fait de grands efforts,
de pénibles sacrifices; ils ont soutenu des mesures dif-
ficiles, des lois fortes; et au bout de dix ans, ils ap|)ren-
ncnl un beau jour que, sans le concours de la France,
en se cachant d'elle, on a pris des résolutions qui, pour
uiè très-petit, très-lointain, très-problématique motif,
mettent en péril cette politique pacifique, ces alliances
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 184u. 275
pacifiques qu'ils avaient si laborieusement soutenues et
fait triompher. Ils sont blessés ; ils trouvent qu'on n
manqué envers leur pays, envers leur Roi, enveis eux-
mêmes, de reconnaissance et d'égards, comme de pru-
dence sur le fond des choses, et ils sont irrités en même
temps qu'inquiets.
— «Je ne comprends pas, me dit vivement M. de Bûlow,
je n'accepte pas ce reproche de résolutions prises contre
vous en se cachant de vous ; vous saviez d'avance tout
ce qu'on pensait, tout ce qu'on voulait ; soyons justes ;
la France n'a-t-elle pas cherché à faire prévaloir, sans
nous, sa pensée politique? N'a-t-elle pas cherché à
amener, entre Constantinople tt Alexandrie, un arran-
gement direct, c'est-à-dire précisément ce que, par la
note du 27 juillet 1839, nous avions tous, vous comme
nous, engagé le sultan à ne pas faire ? La France aussi
avait signé cette note ; comme on se serait moqué de
nous si l'arrangement direct avait eu lieu ! Comme on
aurait dit, et avec raison, que la France avait réglé
seule, et à son gré, les affaires d'Orient ! Mais tout cela
est passé ; personne n'a plus rien à y faire, ni rien à
gagner à s'en occuper. Parlons du présent qui nous
presse tous.
— « La France est étrangère à la situation présente
ce n'est pas elle (jui l'a faite : on l'a mise en deliors ;
elle se tient en dehors et n'agit que pour son propre
compte.
— «C'est précisément ce qu'il faut faire cesser; il
faut que la Fiance rentre dans les nit'aires d'Orient;
376 PHAPITRE XXXIT.
il faut en cherclior les moyens. Nous avons pense à nn
second mémorandum par lequel, après l'échange des
ratifications, les quatre puissances donneraient de nou-
veau à la France, sur les motifs, le sens, la portée de la
convention du 45 juillet, les explications les plus com-
plètes, les plus rassurantes, et s'engageraient même,
entre elles, à ne jamais rechercher, dans l'Empire
ottoman, aucun agrandissement territorial, aucun avan-
tage exclusif. Il y a lieu de croire que M. de Brunnow
lui-même signerait sans difficulté cet engagement. Mais
allons à quelque chose de plus direct, de plus pratique;
voyons ce que les événements prochains vont amener.
Méhémet-Ali acceptera ou refusera les propositions qne
va lui adresser la Porte. S'il accepte, tout est fini, pour
vous comme pour nous. S'il refuse, c'est alors qu'il
faudra reprendre l'aflîiire en considération et tâcher de
vous y rappeler. Vous savez l'idée du roi Léopold, une
grande mesure européenne, un traité entre les cinq
grandes puissances qui garantirait l'état actuel des pos-
sessions de la Porte et le slalu quo de l'Orient.
— «Cela serait lion, repris-je, si le stalii quo était
garanti pour tout l'Orient et pour tout le monde en
Orient, c'est-à-dire si la question des rapports de la
Porte avec l'Egypte était réglée en même temps que
celle des rapports de la Porte, avec l'Europe, et par le
même traité des cinq grandes puissances. Mais un traité
général qui laisserait subsister les tr.-jités partiels,
entre autres la convention du ITi juillet et le traité
d'Ilnkiar-Skélessi, serait une vanité et presque une
EXECUTION DU TRAITE Tï'J 15 JUILLET 1810. ^77
dérision. Que tout traité partiel tombe ; qu'un traité
général place sous la j^arantie des cinq grandes puis-
sances^ pour tous et contre tous, l'état actuel des pos-
sessions de la Porte, on aura rendu à l'Europe un grand
service, et nous sommes prêts à nous y associer.
— «Je vous comprends: à cette seule condition en
elfet on peut en finir et sortir de la situation actuelle.
Mais la difficulté sera extrême pour en finir à Londres,
directement avec lord Palmerston et en restant dans
l'ornière où nous sommes engagés. Il faut non-seule-
ment vous faire rentrer dans l'affaire, mais la déplacer,
la porter ailleurs. Quand le pacha aura ré[)ondu , s'il
refuse, il y a plus d'une manière de se rapprocher de
A ous. Nous vous avons demandé votre concours moral,
votre influence à Alexandrie ; nous pouvons rentrer
dans cette voie. J'ai entendu dire aussi que 31. Tliiers,
sans s'ex[)liqucr, aurait parlé à lord Granville d'une hy-
pothèse, je ne sais pas bien, dans laquelle le pacha,
pour toute réponse, s'en remettrait à la France. Quoi
qu'il en soit, et de quelque manière que vous soyez rap-
pelés dans la question, (juand on recommencera à la
traiter pour la résoudre à cinq, croyez-moi, ce n'est pas
à Londres, c'est à Vienne qu'il faut la porter. Le prince
de31elternich n'est i)as engagé comme lord Palmerston.
Lord I^almerston lui cédera ce qu'il ne cédera ]>as à
M. Thiers. Vienne est plus près de l'Orient, plus au
centre de l'Europe. Les vues pacifiques, la politique de
transaction prévaudront plus aisément à Vienne qu'à
Londres. Le prince de Melternich s'est tenu , depuis
278 CHAPITRE XXXII.
quelque temps, fort à l'écart; mais n'en cloutez pas; si
la solution de l'affaire d'Orient pouvait être son testa-
ment politique, il en serait charmé, et il ferait tout pour
y réussir. C'est là l'idée qui m'est venue et que je crois
pratique. Je vais en écrire à ma cour. »
Sans m'engager à rien, en écoutant avec une attention
de bonne grâce, mais point empressée, je reconnus qu'eu
effet il y avait là une idée qui pouvait être utile, et qu'il
fallait voir quel cours les événements permettraient de
lui donner.
Une heure après mon arrivée au château de ^Yindsor,
le 18 août, j'eus, avec le roi Léopold, une première con-
versation : «Je m'occupe assidûment de nos affaires, me
dit-il, et je crois avoir déjà gagné du terrain. J'ai trouvé
ici le duc de Wellington dans les dispositions les plus
raisonnables, et il m'a été fort utile. 11 n'aime guère le
pacha qui ne devrait pas, dit-il, posséder Saint-Jean
d'Acre; mais le maintien de la paix et la nécessité de
s'entendre avec la France sont, à ses yeux, l'intérêt
dominant auquel tout doit être subordonné. Il blâme le
procédé du cabinet anglais envers le vôtre, et toute la
façon dont l'affaire a été conduite. Il accuse lord Pon-
sonby d'avoir fait tout le mal. Je l'ai amené à avoir avec
lord Melbourne un long entretien dans lequel il lui a
dit tout cela en concluant qu'il fallait chercher quelque
arrangement qui fît rentrer la France dans la question
et qui assurât la paix. Je suis sûr que cet entretien a fait,
sur lord Melbourne, une impression profonde, et qu'il
en a parlé à lord Palmerston qui est lui-même troublé
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1810. 279
et inquiet. Ils sont l'un et l'autre fort disposés à accueillir
mon idée d'une grande mesure européenne, d'un traité
entre les cinq puissances pour garantir, contre tout
ennemi et tout danger , l'état actuel des possessions de
la Porte. C'est la seule manière d'en finir réellement ;
sans cela, la situation actuelle, ou quelque chose d'ana-
logue, pourra toujours se renouveler, et nous serons^
(|uant à l'Orient, dans une crise permanente.
— « Votre Majesté a grande raison, dis-je au Roi ;
rien n'est plus désirable qu'une mesure définitive qui
place l'état actuel de l'Empire ottoman sous la garantie
des cinq puissances, et prévienne le retour de ces
ébranlements presque périodiques dont nous souffrons.
Mais il faut. Sire, que ce soit bien réellement l'état actuel
de l'Empire ottoman qui se trouve ainsi garanti dans
toutes ses parties, pour tout le monde et contre tout le
monde. Il faut quele sfafu quo et la garantie s'appliquent
au pacha d'Egypte comme au sultan , et que le traité
général entre les cinij puissances fasse tomber tous les
traités partiels par lesquels on a tenté sans succès de ré-
soudre celte grande question qui ne peut être résolue
(lue dans son ensemble et par le concert de tous. Que
le traité d'Unkiar-Skélcssi, d'une part, et celui du 15
juillet dernier de l'autre, soient remplacés [)ar un traité
européen qui garantisse et impose à la fois, à tous les
éléments de l'Empire ottoman, le slalu quo et la paix ;
alors l'Europe aura fait vraiment en Orient acte de sa-
gesse, et sa sécurité sera fondée.
— «Oui, sans doute, reprit le roi Léopold, c'est là
280 CHAPITKE XXXII.
le but qu'il laut altcindre. Je n'ai pas encore i)arlé à
lord Palmerstofl de cette nécessité que le statu quo
s'applique à tous , au pacha comme au sultan , et que
le traité du 43 juillet tombe devant le traité général. Ce
sera là le point difficile : j'entamerai demain, avec lui,
la conversation à ce sujet.
— « J'attendrai que Votre Majesté veuille bien m'in-
struire de ce qu'elle aura fait et de ce que lord Palmer-
ston lui aura répondu. Dans la situation qu'on a faite à
la France, mon attitude est nécessairement immobile
et expectante. Je n'ai rien à demander, rien à proposer.
On nous a laissés en dehors ; nous nous tenons en
dehors, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que cela a de
graves inconvénients pour tous, et qu'on nous rouvre
une porte convenable. »
Le lendemain 19, après le déjeuner, le roi Léopold
voulut me revoir avant d'entrer en conversation avec
lord Pahnerston : « Entendons-nous bien, me dit-il, et
rendons-nous compte bien exactement de ce que nous
voulons faire; c'est le système du statu quo garanti par
les cinq puissances, et garanti au i)rofit de tous comme
contre tous, ({ue je vais exposer et soutenir. — Oui, Sire,
et les avantages en sont si grands, si évidents que, si
rien n'était compromis, tout le monde, j'ose le dire,
s'empresserait de l'adopter. Ce système vide à la fois
toutes les questions, celle d'Alexandrie comme celle de
Conslantinople; il dissipe les périls du présent et pré-
vient ceux de l'avenir; il ne met l'Europe à la merci,
ni du sultan, ni du pacha. Les cinq puissances irai-
EXÉCUTION DU TRAITE DU 15 JUILLET 1840. 281
tent ensemble et elles n'ont rien à demander ni à attendre
de personne pour mettre leurs résolutions en vigueur.
On ne peut pas dire que ce système est trop favorable à
Méhémet-Ali, car, d'une part^ il ne lui accorde point, pas
])lus en Egypte qu'en Syrie, l'hérédilc qui est le but
avoué de son ambition; d'autre part, il lui interdit toute
ambition nouvelle, tout agrandissement territorial en
associant la France aux mesures de coercition qui
seraient alors prises contre lui. Certes il n'y a auciuie
politique qui donne, au repos de l'Europe, plus de ga-
ranties, et qui prouve, de la part des puissances décidées
à l'adopter, plus de désintéressement.
— « Cela est vrai, parfaitement vrai, reprit le roi Léo-
pold ; mais la question n'est pas entière ; les objections,
les difficultés ne manqueront pas. Il y a un autre sys-
tème dont vous vouliez me parler.
— « Oui, Sire, et le voici. Dans le cas où le paclia,
sonnné par la Porte, demanderait à la France de traiter
pour lui, et où les quatre puissances, de leur côté,
manifesteraient, sur cette demande du pacha, le désir
de rentrer en négociation avec la France, l'Egypte hé-
réditaire et la Syrie viagère pourraient être, dans l'opi-
nion du gouvernement du Roi , la base de l'arrange-
ment. Mais, je dois le répéter à Votre Majesté, sur ce
second système comme sur le premier dont Votre Ma-
jesté a elle-même suggéré l'idée, la France n'a rien à
demander ni à offrir, et sa dignité ne lui permet de re-
paraître, dans luie question qu'on a essayé de résoudre
sans elle, que lorsqii'on y sentira la nécessité de sa pré-
282 . CHAPITRE XXXII.
sence. J'ajoute que le second système a le grave incon-
vénient d'exiger le recours au pacha ; et si le pacha
refuse son assentiment^ il peut, en passant le Taurus et
en menaçant Constantinople , plonger l'Europe dans
cette extrême confusion que nous voulons tous éviter. »
Le roi Léopold en convint : « Mais , dit-il, dans le
cas où, pour adopter le système du slalu quo garanti au
profit de tous, on exigerait de Méhémet-Ali quelciue con-
cession, celle du district d'Adana par exemple, de sorte
que le statu quo ne fût pas exactement, pour le pacha,
celui de l'arrangement de Kutahié, que croiriez-vous
possible ? »
Je répondis que je n'avais, à ce sujet, aucune instruc-
tion.
Dans la matinée, le roi Léopold eut en effet, avec lord
Palmerston, une conversation de plus de deux heures;
et le soir, lorsque je m'approchai pour prendre congé
de lui , car je devais quitter Windsor le lendemain
matin, il me tira à l'écart : « J'ai ouvert la brèche, me
dit-il ; le sentiment de la gravité de la situation est réel ;
mais l'obstination est grande ; il y a de l'amour-propre
blessé, de la personnalité inquiète ; les noms propres se
mêlent aux arguments, les récriminations aux raisons.
Lord Palmerston persiste d'ailleurs à dire que Méhémet-
Ali cédera, soit sur la sonmiation de la Porte, soit sur le
premier emploi des moyens cocrcitifs. 11 y a pourtant
im grand pas de fait; l'idée d'un traité entre les cinq
puissances pour garantir l'Empire ottoman est fort
accueillie ; la nécessité de faire rentrer la France dans
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 283
la question est fort sentie. Je resterai encore ici quelques
jours. Je continuerai : il faut de la patience et marcher
pas à pas. »
Il me fut évident que le roi Léopold n'avait pas gagné,
auprès de lord Palmerston, beaucoup de terrain, et je
doutai fort qu'en prolongeant son séjour à Windsor il
en pût gagner davantage, car je savais (|ue lord Palmer-
* ston devait retourner ce jour même à Londres, et de
là se rendre, le 22 août, à Tiverton où l'on annonçait un
meeting qui lui fournirait l'occasion de parler de l'état
des affaires. Pendant mon séjour à Windsor, je n'cciian-
gcai, ni avec lord Palmcrston, ni avec Jord Melbourne,
pas une parole politique ; ils ne m'en adressèrent
aucune; je n'en [)rononçai et n'en provoquai aucune.
Lord Palmerston paraissait un peu abattu; lord Mel-
bourne, contre son habitude, avait l'air soucieux; ils
avaient l'un et l'autre, avec moi, leur courtoisie accou-
tumée; la Reine et le prince Albert me traitaient avec
une bienveillance qui voulait avoir, sans le dire, une
signification politique; mais je quittai Windsor, le 20
août, convaincu qu'au fond rien n'était changé dans la
si tuai ion, et que les événements suivraient le cours très-
obscur que le traité du 15 juillet leur avait imprimé.
Ce que j'observai en rentrant à Londres, soit dans le
gouvernement, soit dans le public, ne fit que me con-
firmer dans cette conviction. Mon attitude silencieuse
était fort remarquée; on se demandait, on me deman-
dait ce qui s'était fait à Eu, à Windsor, ce qu'il y avait
enfin de nouveau. Ma réponse, directe ou indirecte,
284 CHAPITRE XXXIl.
était toujours : « Rien. La France n'a changé ni de sen-
timents, ni d'intentions; elle désire toujours la paix;
elle est toujours étrangère à toute vue d'ambition; mais
elle se tient dans la position qu'on lui a faite, et elle se
prépare aux événements qu'on a semés. » La solitude
de Londres à cette époque cl la réserve que je gardais
rendaient pour moi les occasions et les moyens d'infor-
mation assez rares; cependant, il me parut certain que
le cabinet était de jour en jour plus sérieusement i)réoc-
cupé de ce qu'il avait fait; il le regrettait peut-être,
et il ne le ferait peut-être pas s'il avait à recommencer ;
mais il n'abordait pas ejicore l'idée de revenir sur ses
pas, et il fallait tout autre chose que des raisonnements
et des conversations pour l'y déterminer. On annonçait
que l'insurrection de Syrie contre le pacha avait été
ju'omptement réprimée par son fils Ibrahim : des mé-
conq)tes analogues, les refus persévérants de Méhémct-
Ali, l'insuccès des premiers essais de coercition, des
événements en un mot qui vinssent, d'une part, aggraver
le poids de la situation sur ses auteurs , et de l'autre,
ouvrir, pour la rentrée de la France dans la question,
quelque nouvelle porte, c'était là, à mon avis, la seule
cause assez puissante pour retirer le cabinet anglais de
la voie où il était engagé.
Quant au public anglais, la vivacité des manifestations
en France l'avait d'abord surpris, et même rallié à son
gouvernement; mais, en revenant à Londres, je crus
m'apercevoir que le désir de la paix et un sentiment de
méfiance envers la politiipie de lord Palmerston repre-
EXÉrTITION DU TRAITE DU 15 TUITJ.KT ]«40. 285
liaient peu à peu leur emi)ire. Les intérêts étaient plus
sérieusement alarmés; les périls montaient sur l'horizon
et apparaissaient à tous les yeux. Les torys se montraient
moins disposés à accepter ce qu'avait fait le pouvoir. Le
duc de Wellington répétait à Londres ce qu'il avait dit,
à Windsor, au roi Léopold ; c'était, selon lui, une bien
mauvaise affaire; on avait eu de bien mauvaises ma-
nières ; il fallait trouver un moyen de s'entendre avec
la France. Lord Lyndhurst protestait contre toute inter-
vention des troupes russes à Constantinople ou en Asie.
A tout prendre enfin, le mouvement des esprits n'était pas
favorable à la politique qui avait prévalu en Angleterre,
et le doute pénétrait au sein de cette politique elle-même:
« Mais en même temps que je rends compte à Votre
Excellence de ces symptômes, écrivais-je le 21 août à
M. Thiers, je ne voudrais pas lui en exagérer l'impor-
tance. Je ne vois point encore ici, dans le public, ni dans
les partis, ces sentiments décidés et ces impressions
fortes et actives qui font ou arrêtent les événements. »
A Windsor, le mercredi 19 août, lady Palmerston, qui
retournait à Londres, m'avait engagé à aller dîner chez
elle le vendredi suivant. Je m'y rendis. Nous étions en
très-petit comité. Après le dîner : « Je voudrais bien
causer un moment avec vous ce soir, » me dit lord Pal-
merston, et un quart d'heure après, passant avec moi
dans un petit cabinet voisin du salon : « Je voulais vous
parler de nos affaires à Windsor, mais dans ces maisons
royales on fait rarement ce qu'on veut; le temps et la
liberté manquent.
286 CHAPITRE XXXII.
— « Pour moi, mylord, si je ne vous ai rien dit là,
c'est que -je n'avais rien à vous dire ; rien n'est changé
pour nous depuis mon dernier entretien avec vous;
nous ne sommes pas dans les événements ; nous les
attendons, et en attendant, nous nous conduisons selon
notre prévoyance.
— « Je retourne demain cà Windsor; j'en reviendrai
après-demain soir; lundi, je conduirai lady Palmerston
dans l'île de Wight; j'irai de là à Tiverton voir mes
consdluenls et assister à nos courses locales. Je ne serai
de retour à Londres qu'au commencement de la semaine
suivante; je pense que nous saurons alors quelque
chose d'Alexandrie.
— « Est-ce que rien ne vous est encore revenu sur
les propositions de la Porte au pacha?
— c( Non ; il y a eu quelque relard dans les courriers;
les propositions doivent avoir été faites au pacha, ou
lui être faites à peu près en ce moment.
— « Elles auront donc été faites avant l'échange des
ratifications?
— « Oui.
— « Et toutes les ratifications sont-elles arrivées?
— « Oui; celles de la Russie sont venues avant-hier,
il ne manque plus que celles de la Porte elle-même. »
Je ne relevai pas la conversation, et il y eut un mo-
ment de silence. Lord Palmerston reprit : « M. Tliiers,
à son retour du château d'Eu, a parlé à lord Granville
des instructions données à vos amiraux ; je sais qu'elles
sont très-modérées, très-prudentes, et que vous leur
EXÉOUTION DU TRAITE DU If) .TUIM.ET 1840. 287
proscrivez d'éviter avec soin tout malentendu , tout
contlit.
— « Les instructions du gouvernement du Roi sont
exactement conformes à sa politique. Il désire que la
paix ne soit pas troublée. Il ne va pas au-devant des
périls qu'il n'a pas faits; il s'appliquera, au contraire,
à les détourner.
— « L'amiral Stopford restera à son poste, quoique
son temps de service soit fini et que, selon la règle, il
eût pu être rappelé. C'est un homme très-sage et qui
s'est toujours bien entendu avec les amiraux français.
— « On peut, je crois, en dire autant de l'amiral
Hugon. »
La conversation languit encore un instant : « Le roi
Léopold m'a parlé de son idée, dit lord Palmerston ;
un traité entre les cinq puissances qui garantisse le
stalu quo de l'Empire ottoman. »
— « Nous avons déjà, mylord, causé plus d'une fois,
vous et moi , bien qu'un peu en passant, de cette solu-
tion; elle est efficace et simple. Elle assure à la Porte
un protectorat incontesté. Elle n'accorde point au pacha
ce qu'il demande, et ne tente point de lui retirer, par la
force, ce qu'il possède. Elle maintient la paix dans le
présent et la garantit dans l'avenir. Elle unit les cinq
puissances dans une action commune aussi bien que
dans une même intention. Mais il est clair qu'un même
traité général ne pourrait se conclure qu'autant qu'il
ferait tomber et remplacerait tous les traités partiels
qui l'auraient précédé.
?8R riHAPITRK XXXTI.
— 0 Cel.1 esl vrai, et c'est ce qui n'est pas possil)le à
présent. Un traité a été conclu entre quatre puissances,
non dans un but général et permanent, comme serait
celui dont nous parlons, mais dans un but spécial et
momentané. Ce traité partiel doit suivre son cours, et
lorsqu'il aura atteint son but ; le traité général pourra
fort bien prendre place. Aujourd'bui il faut attendre les
événements.
— et Oui , mylord ; mais nous prévoyons les événe-
ments autrement que vous; nous regardons comme
très-difficile, comme impossible, peut-être, ce qui vous
paraît facile, et comme très-périlleux ce qui vous paraît
sans danger. Et pendant que votre traité partiel suivra
son cours, la paix de l'Orient, l'équilibre de l'Europe,
la paix de l'Europe pourront fort bien être compromis
sans retour.
— «Je sais que vous pensez ainsi. On verra. Si les
événements vous donnent raison , alors comme alors.
Au fond, nous avons, vous et nous, en Orient, la même
politique générale et permanente. S'il fallait faire venir
des armées russes en Asie, l'Angleterre n'y serait pro-
bablement pas plus disposée que la France. Nous cher-
cherions alors d'autres moyens, et ce qui n'est pas pos-
sible aujourd'hui le serait peut-être alors. En attendant,
nous essayerons de ce qui a été convenu , les moyens
maritimes.
— « Mylord, que vont faire réellement vos flottes?
— « Elles intercepteront toute communication avec
l'Egypte et la Syrie, et fourniront au sidtan les moyens
EXECUTION nu TKAITÉ DU 15 JUILLET 18-JO. i>h9
de transport dont il pourra-avoir besoin. Nous n'établi-
rons aucun blocus. Nous nous trouvons ici dans la même
situation où nous avons élé naiiiitre, vous et nous, sur
les côtes d'Espajj;ne. Méliéniet-Ali n'est pas nn souverain,
pas plus que ne l'élait don Carlos; lions n'avons i)as, à
son égard, le droit belligérant; le sultan aurait seul le
droit de blocus. Il fera ce qu'il pourra avec ses propres
forces. Pour nous, nous ne nous mettrons en conflit ni
avec les intérêts coninierciaux, ni avec les droiis des
neutres. Nous ne le pouvons pas. »
Je retins et prolongeai la conversation sur ce point;
Je rappelai avec détail ce qui s'était passé quant à l'Es-
pagne, les difficultés que nous avions, l'Angleterre et
nous, également reconnues, les principes que nou€
avions également respectés. Lortl Palmerston convint
de tout et me répéta à plusieurs reprises ces paroles :
« Point de blocus commercial. »
— « Est-il vrai, niylord, lui dis-je, que vous augmen-
tiez votre flotte de quelques vaisseaux ?
— « Oui, nous allons la porter à seize. Vous portez, en
ce moment, la vôtre à dix-huit. Vous préparez même
cinq vaisseaux de plus, ce qui vous donnerait une pré-
pondérance que nous ne saurions accepter. Je n<' sais
pas bien à([uelle époque vos cinq vaisseaux pourraient
être prêts; mais si cet accroissement annoncé se réali-
sait, nous serions obligés, soit de convoquer le Parle-
ment pour lui demander de plus puissants moyens,
soit d'inviter une partie de la flulle russe à venir nous
joindre dans la Méditerranée, ce qui nous déplairait fort,
T. V. 19 "
•2;K) chapitre XXXII.
f.ir nous n'aVons nulle emie d'ajouter encore, de ce
côté, aux apparences d'intimité. »
.le ne répondis rien. La conversation se prolongea
quelque temps, revenant sur des idées ou des faits re-
battus, sur la question de savoir si Méhémet-Ali accéde-
rait aux propositions de la Porte, sur le vrai sens de la
note du 27 juillet 1839, sur la tentative d'arrangement
direct entre la Porte et le pacha et sur la part que la
France y avait prise. Lord Palmerston me tint, à cet
égard, le même langage que le baron de Buîow :
ff Votre cabinet a fait cela en se cachant de nous et pour
Unir l'affaire feans nous. On se serait bien moqué de
nous si cela avait réussi. » Je répondis par une récrimi-
nation péremptoire, la convention du 15 juillet conclue
en se cachant de nous, et nous nous séparâmes sans nous
être rapprochés d'un pas, mais sans aigreur et en nous
en remettant aux événements prochains de la conduite
que, de part et d'autre, nous aurions désormais à tenir.
Tous ces entretiens, tous ces plans, toutes ces tenta-
tives de conciliation aboutirent à un nouveau docu-
ment diplomatique que, le 24 août, j'annonçai à
M. Thiers en ces termes : « Le roi Léopold et lord Mel-
bourne ont, avec quelque peine, décidé lord Palmerston
à écrire à lord Granville une dépêche qui vous sera
communiquée, et qui contiendra d'abord de nouvelles
explications sur le sens de la convention du 15 juillet
dernier et les intentions spéciales de l'Angleterre dans
cet acte. Pas la moindre pensée d'hostilité ni de négli-
a-enco envers la France. Aurune vne d'agrandissement
EXÉCUTION DU TRAITK DU l." .TlTrLI.RT 1840. 39i
quelcoîK|uu en Oiient. L'adlicsimi pure et simple et
pratique à l;i note du 27 juillet 1839;, conçue dans l'uni-
([ue dessein de maintenir l'indépendance et l'intégrité
de l'Empire ottoman. Ceci sera destiné à répondre
aux susceptibilités, aux inquiétudes, aux piessenti-
ments sinistres de la France. Puis viendra l'indica-
tion que, malÊrré la convention du 15 juillet dernier,
et même en en supposant le succès, l'Orient sera bien
loindëtre réglé, La situation générale de l'Empire otto-
man et ses rapports avec l'Europe resteront en l'air.
Allusion à la convenance, à la nécessité d'un grand
traité entre les cinq puissances pour garantir, envers
et contre tous, l'état actuel des possessions de la Porte.
Ouverture à la France pour rentrer ainsi dans l'affaire.
— Eh bien oui, a dit lord Palmevston. je ferai le pre-
mier pas [ru mov(> ihc first).
«Dans la pensée de lord Mcllîourne, m'a dit le roi
Léopokl, la convention du 15 juillet dernier serait ab-
sorbée et abolie parle traité général, s'il se concluait.
Lord Palmerston n'en est pas encore là.
« Je vous donne cela comme je l'ai reçu, sans me
charger de concilier et de faire marcher ensemble ces
deux traités, l'un spécial, l'autre général et ne réglant
pourtant pas ce que le spécial a réglé; l'un s'exécutant
pendant que l'autre se négocie; le grand traité destiné à
subir le petit, si le petit réussit, et à le remplacer s'il
échoue. Je vois surtout là une manière de nous rappeler
dans l'affHlire, et une initiative indirectement prise
envers nous, à cet effet.
1^92 CHAPITRE XXXII.
« La dépèche de lord Palmerslon à lord Granville ne
contiendra aucune demande d'explication sur les arme-
ments de la France. On espère que, dans Yotre réponse,
vous caractériserez vous-même ces armements, et
toute la politique comme les mesures actuelles de la
France, d'une façon qui exclue toute idée de menace et
d'ambition belligérante. Le roi Léopold regarde ceci
comme important, surtout pour les cabinets conti-
nentaux .
« Sur ceci, j'ai dit à l'instant qu'en écartant de nos
préparatifs toute idée de menace et d'ambition belligé-
rante, vous ne voudriez, à coup sûr, rien donner ù
entendre qui en atténuât le moins du monde l'impor-
tance et l'effet, ni qui altérât en rien l'attitude que la
France croyait devoir prendre et voulait garder. Mon
insistance a été bien comprise et bien acceptée.
« Voilà pour cette dépêche projetée qui, du reste,
n'était pas encore rédigée hier. Lord Palmerslon y tra-
vaillait. »
Terminée le 31 août et expédiée à Paris le 1" septem-
bre, la dépêche de lord Palmerslon fut communiquée le
3 au cabinet français par sir Henri Buh^ er, chargé d'af-
faires d'Angleterre en l'absence de lord Granville. Elle
trouva M. Thiers dans une disposition peu favorable;
les nouvelles qu'il recevait de Saint-Pélersbourg lui dé-
crivaient la vive satisfaction que causait à l'empereur
Nicolas le traité du Lj juillet : « Depuis son avènement,
m'écrivait M. Thiers le :23 août, il n'a pas été plus
joyeux. Il triomphe, non p.is d'être oxposi" au voyage
EXECUTIOxX DU TllAlTÉ DU 15 JUILLET 1840. 293
d'Orient, mais d'avoir brouillé la France et l'Angleterre.
Il tient ce résiillal pour immense, et il ne dissimule pas
les espérances qu'il en conçoit. Il regarde comme dur
d'être obligé éventuellement d'agir en Orient, car il n'est
pas si préparé qu'il veut le paraître; mais il n'en fera
pas moins tout ce qu'il faudra pom* amener la brouille
de la France et de l'Angleterre au dernier terme. Il a
dit qu'il exécuterait la convention du 15 juillet à lui
seul, s'il le fallait. »
Les nouvelles d'Alexandrie ne préoccupaient pas
moins M. Thicrs que celles de Saint-Pétersbourg : « Si les
Anglais, comme je le crains, me disait-il, vont (enter
quelque chose sur les côtes de Syrie, je crains que, pour
le i)acha, cela ne soit équivalent atout; car il est capable,
sur une menace, sur un blocus, sur un acte quelconque,
de mettre le feu aux poudres. En preuve, je vous envoie
une dépêche de Cochelet. Vous verrez comme il est
facile de venir à bout d'un tel homme ! Vous verrez si,
quand je vous parlais, il y a deux mois, de la difliculté
de la Syrie viagère et de l'Egypte héréditaire, j'avais rai-
son, et si je connaissais bien ce personnage singulier!,..
Tenez pour certain que, s'il y a quelque chose de sé-
rieux sur Alexandrie, ou tel point du pays insurgé ou
iiisurgeable, Méhémet-Ali passe le ïaurus, amène les
Kusscs et lait sauter l'Europe avec lui. Les gens qui t^oiit
sensibles au danger de la guerre doivent être abordés
avec celle conlidence... Nous attendons le nouveau mé-
morandum. La lép/onse ne m'endiarrasse gueie; elle
?nra adaptée à la dcniaiidr. "
994 chapitkp: XXXII.
Quand le nouveau memoi'andum de lord Pahuerstoii
arriva^ il l'ut loin de produire, sur le cabinet français,
l'effet que s'en étaient promis, je ne dirai pas le ministre
([ui l'avait écrit, mais ceux qui le lui avaient suggéré :
« La fameuse note n'arrange rien, m'écrivit le A sep-
tembre M. Thiers; elle empirerait ia situation plutôt
qu'elle ne Taméliorerait, si nous voulions être suscep-
tibles. C'est exactement le mémorandum du 17 juillet,
augmenté de récriminations sur le passé, demandant
une seconde fois notre influence morale, et offrant, après
l'exécution du traité du 13 juillet, de nous admettre en-
core au nombre des cinq pour garantir l'Empire turc
contre les dangers dont il pourrait ctre éventuellement
menacé. Cela, interprété au vrai, signitîe qu'après avoir
accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali, l'Angic-
terre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance fran-
çaise contre les Russes. On n'est pas plus accommodant
en vérité, et nous aurions l)ien tort de nous plaindre.
II valait mieux en rester sur le mémorandum du 17
juillet. Toutefois il ne faut pas prendre ceci en aigreur.
Il faut être froid et indifférent, dire que cette note ajou-
terait au mauvais procédé si nous >oulions prendre les
choses en mauvaise part, car lorsque le traité du 45
juillet nous a si vivement blessés, nous dire qu'on l'exé-
cutera et qu'après l'exécution on se mettra avec nous,
c'est redoubler le mal. Mais il faut dire cela accessoire-
ment, sans y insister, sans en faire une réponse officielle,
l«ir forme de confidence, afin qu'on sache que nous ne
nous tenons pas pour satisfaits, li faut éviter qi»e cette
K.VÉCUTJON DU TKAITK UU 15 JUILLET 1840. -itfft
démarche devienne une nouvelle cause de mécontenle-
inent entre les deux cours ; mais il faut se garder de
kisser dire aux Anglais qu'ils noijs ont donné une satis-
faction. La réponse officielle sera faite avec calme, avec
njesure, avec beaucoiq) d'égards pour l'Angleterre ;
mais elle maintiendra notre dire et notre droit. Elle
n'est pas très-urgente. »
L'impression de M. Ttiiers était fondée : en rédi-
geant sa note du 31 août, lord Palmerston s'était beau-
coup plus préoccupé de lui-même que de ses lecteurs
français ; et sans aucun dessein d'envenimer le dissen-
timent des deux pays,, il s'était appliqué à établir que,
depuis l'origine et dans le cours de l'affaire, l'Angleterre
n'avait eu aucun tort, ni l'ait aucune faute, bien plutôt
qu'ît dissiper les préventions et à apaiser l'irritation
de la France. C'est un esprit essentiellement ar-
gumentateur, qui te déploie et se complaît dans la
discussion même, au point d'en perdre souvent de vue
le but définitif et pratique. Je répondis le 9 septembre
à M. ïhiers : « Je pense coîume vous que la nouvelle
dépèche de lord Palmerston n'est qu'une seconde ùtU-
i\on du mémorandum au 17 juillet, qui vaut moins que
la première. C'est de la politique comme les théologiens
font de la controverse, possédés de la manie d'avoir eu
toujours et pleinement raison. Lord Palmerston ne son-
;j:eait pas a cette dépèche. On l'en a pressé ; on voulait
(ju'elle devînt une démarche^ une avance; il n'a pas
voulu faire une avance ; U a écrit une di^erlatjon. il
met cepiiJulHnt à cette dissertation mm certaine impoz-
•2!l<J CllAriiKE XXXII.
tance. Sesauiis en parlent comme d'mi cliel-irœuvre.
Si elle était publiée, elle ferait quelque effet «lu'le public
anglais. Votre réponse aura" donc, à son tour, de l'im-
portance; et il est fort désirable que, lorsqu'elle viendra
à être connue, elle puisse aussi, à son tour, faire de
l'effet. Soyez sûr qu'ici le public a besoin d'être informé,
éclairé ; sa disposition est bienveillante, son désir de la
paix très-vif; mais il est dans une grande anxiété d'es-
prit ; il ne voit pas clairement en quoi son gouverne-
luent a eu tort, pourquoi la France a raison de s'en
plaindre et de s'en séparer. Les idées ne sont ici ni
promptes, ni fécondes. On ne saisit pas, par soi-même
et du premier coup, tout ce qu'il y a dans une question,
dans une situation. Oji attend les faits, les allégations,
les raisons réciproques. On a, des enquêtes et des dis-
cussions à la suite des enquêtes, une telle habitude que
cette habitude est devenue en quehiue sorte la règle et
presque la nature des esprits. Il faut donc leur fournir
de quoi examiner, comparer, débattre, réfuter. Aux
hommes même les mieux disposés, les plus décidément
amis, 'il faut donner des renseignements, des preuves,
car ils n'y suppléent pas par la seule activité de leur
propre pensée , et si on ne leur fournit pas ce qu'ils
attendent, ils demeurent incertains et inactifs. Je sais
combien il est difficile, en de telles affaires, de satisfaire
à une telle disposition ; mais il importe que vous la
connaissie/ et que vous en lenie/ grand compte. »
Deux incidents survinrent à cette époque qui méri-
tent d'être rappelés : l'un, k raison de ses conséquences
EXÉCUTIUN DU IKAITE DU 15 .UlULKl ISJU. iyl
que Je retrouverai plus tard ; l'antre, comme symptôme
(le l'état des esprits parmi les hommes qui, à Constanti-
iiople, à Alexandrie, à Paris et à Londres, concouraient
ou assistaient diplomatiquement à l'exécution du décret
du 15 juillet.
Le 25 juillet, lord Palmerston m'iuvita à me réunir
chez lui, le lendemain, aux plénipotentiaires d'Autriche,
de Prusst! et de Russie, pour continuer, de concert avec
euXj la négociation commencée par mon prédécesseiu'
le général Sébastiani, pour un traité entre les cinq puis-
sances au sujet de la traite des nègres. Cette négocia-
tion avait surtout pour objet d'amener l'Autriche, la
Prusse et la Russie à entrer dans le système de ré-
l»icssi<jn de la traite déjà adopté par la France et l'An-
gleterre en vertu des conventions du 30 novembre 1831
et du 22 mars 1833. Par convenance seulement, et
pour mettre les cinq puissances sur le même pied, au
lieu de demander à trois d'entre elles une simple adhé-
sion aux mesures déjà réglées entre les deux autres, on
était tombé d'accord qu'on rédigerait un nouveau traité
auquel les cinq Puissances concourraient également. Et
comme il avait été reconnu que quelques modifications
étaient nécessaires dans les mesures convenues, depuis
plusieurs années, entie la France et l'Angleterre pour
en assurer l'efficacité , lord Palmerston avait introduit
ces niodilications dans le projet de traité nouveau dont
il remit le même jour, aux cin([ plénipotentiaires, une
réimpression. Le principale de ces modilicalions se l'aji-
porlait à la lixalion des limites dans lesquelles le droil
•Hm niAPilKH XXAII.
de visite mutuelle, adopté et pratiqué par la France et
l'Angleterre, serait désormais exercé entre les cinq puis-
sanées. M. de Briinnow s'opposa, par ordre de sa cour,
aux nouvelles limites proposées par lord Palmerston ,
ainsi qu'au caractère de perpétuité que devait avoir le
traité. Lord Palmerston maintint la condition de la per-
pétuité en se montrant disposé à faire, quant aux nou-
velles limites qu'il proposait pour l'exercice du droit de
\isite mutuelle, des changements propres à lever les
objections du baron de Briinnow; mais comme ]e mi-
ijistre russe déclara qu'il n'était pas autorisé à accepter
ces nouvelles propositions, il fut convenu qu'il les
transmettrait à sa cour, et qu'eu attendant toute négo-
ciation resterait, suspendue.
Vers la fin d'aoïit, je fus informé que le baron de
Briinnow venait de recevoir de Saint-Pétersbourg l'au-
torisation de consentir ;mx nouvelles limites indiquées
pour l'exercice du droit de visite mutuelle ainsi qu'à
toutes les autres dispositions et au caractère perpétuel
du traité. Les plénipotentiaires d'Autriche et de Prusse
étaient munis de la même autorisation. J'appris en mémo
temps que M. Porter, chargé i)ai" son gouvernement de
la négoci4ion commerciale p.endante entre la France et
TAngleterre, était sur ic point de partir pour Paris, euj-
portant des instructions définitives pour la conclusion
tlu traité projeté. Nos amis de Londres nje disaient :
« Quoj(jue nom n'ayons pas le 4roit d'attendre de la
France un accueil bieii empressé pour U- Porter, il est
cependant d'utw grande importance ((u'ii y lelourne.
EXECUTION DU TKAITE DU 15 JUILLET 1840. 399
comme indice de bomies dispositions, et ce qui est plus,
comme représentant une opinion très-prononcée contre
la politique actueiie de lord Palmerston. «ils me prièrent
donc de l'appuyer chaudement auprès du cabinet fran-
çais. En même temps je m'attendais, d'un jour à l'autre,
à recevoir de lord Palmerston l'invitation de me réunir
aux (juatre autres plénipotentiaires pour signer défini-
tivement le nouveau traité relatif à la répression de la
traite. Je demandai le !2 septembre à M. Tliiers ses in-
structions et les pouvoirs nécessaires à ce sujet : « II
paraîtrait étrange, lui dis-je, que je fusse seul dépourvu
de ces pouvoirs , et qu'au moment ou l'Autriche, la
Prusse et la Russie adhèrent, après une longue hésita-
tion, au système de répression de la tr;nte que, depuis
longtemps, la France et l'Angleterre pratiquent de con-
cert, -la France seule parlât de retard. Vous savez quelle
importance on atlacbe ici à cette question. Si nous finis-
sions en même temps, avec l'Angleterre, un traité sur
des intérêts matériels, le traité de commerce, et un
traité sur un grand intérêt moral, l'abolition de la traite
des nègres, cela ferait, dans le public anglais, beaucoup
d'eflet, et de bon effet. Comme de raison, c'est de l'eilet
ici que je suis préoccupé et que je vous parlç. Son im-
portance est grande. Vous en jugerez. »
Comme de raison aussi, M. Thiers se préoccupa de
l'eifet à Paris plus que de l'eU'et à Londres. U me ré-
pondit * quant au traité de commerce : « J'accueillerai
1 Lo _'ti août 1840,
;j()0 CllAPlTKE XX.MI.
bien M. Porter. C'est une chose grave que de consentir
au traité de commerce dans la situation présente. Je
crains d'ôter tout son sérieux à cette situation. Toutefois,
je comprends les inconvénients d'un refus. » Et quant
au nouveau traité sur l'abolition de la traite ' : « Je
vais consulter sur l'afTaire de la traite des nègres. Je
crains, de faire traité sur traité avec des gens qui ont été
bien mal pour nous. » Les deux négociations demeu-
rèrent ainsi en suspens.
Le 5 septembre , lord Palmerston , levenant de sa
seconde visite à Windsor, m'écfivit ({u'il désirait me
communiquer des rapports importants qui lui arrivaient
de Constantiiiople. Jenn3 rendis sur-le-champ chez lui.
Il me donna à lire deux dépèches, l'une de lord Pon-
sonby, à lui adressée, l'autre du baron de Stûrmer,
internonce d'Autriche à Constantinople , adressée au
prince de Metternich. Les deux dépêches rendaient
compte d'une conversation de M. de Pontois avec Res-
chid -Pacha, conversation que Reschid-Pacha , fort
troublé, aurait fait rapporter par son drogman à lord
Ponsonby et à M. de Stûrmer. M. de Pontois avait déclaré,
disait-on, à Reschid-Pacha que la France ne souffrirait
pas, en Orient, l'exécution du traité du 15 juillet, ni
l'emploi des mesures de coercition contre Méhémet-Ali ;
(ju'elle soutiendrait, ])ar la force, le pachadaiis sa résis-
tance, et qu'ehe s'iuiiraità lui pour rvroliUioniicr toutes
les provinces de l'Empire ottoman, .le me contentai de
EXKCL'nON DU TllAITK DU 15 JUILLRT 1840. 301
(lire froidement à lord Paimerston qu'il y avait làquel-
(|iie chose que je ne comprenais pas, faute d'informa-
tions sans doute, et (jue je lui demandais copie de ces
deux dépêches : «Mylord, ajoutai-je, vous vous rappelez
le langage que je vous ai tenu en recevant de vos mains
votre mémorandum du 17 juillet dernier; ilconten^t
cette phrase : « Que la France, dans aucun cas, ne s'op-
« poserait aux mesures que les quatre cours, de concert
« avec le sultan, pourraient juger nécessaires pour ob-
« tenir l'assentiment du pacha d'Egypte. » J'ai refusé d'ac- '
cepter l'expression dans aucun cm; j'ai ajouté que j'étais
certain de n'avoir rien dit qui l'autorisât ; que le gou-
vernement du Roi ne se faisait, à coup sûr, le champion
armé de personne, et ne compromettrait jamais, pour
les seuls intéiêls du pacha d'Egypte, la paix et les inté-
rêts de la France; mais que, si les mesures adoptées
contre le pacha par les quatre puissances avaient, aux
yeux du gouvernement du Roi, ce caractère ou cette
conséquence que l'équilibre actuel des États européens
en fût altéré, il ne saurait y consentir, qu'il verrait alois
ce qu'il lui conviendrait de faire, et qu'il garderait tou-
jours, à cet égard, sa pleine liberté. Ce (jue j'ai eu
l'honneur de vous dire le 17 juillet, myiord. je vous le
répète aujourd'hui; et tout ce que j'ai vu, entendu,
reçu, depuis le 17 juillet, me donne lieu de penser et
d'affirmer que ce sont là en effet les intentions du gou-
vernement du Roi. » — « Cela est vrai, me dit lonl
Paimerston; c'est bien là le langage que vous m'avez
toujours tenu ; mais comment expliquer celui de M. de
soft CHAPITRE XXXir.
Pontois? Ce pwait la guevif;. Anrnit-on voulu, on M-
trayant les Turcs, les empêcher de ratifier le traité? »
— « Je n'en sais rien, mylord ; je n'ai rien à dire sur
ce que je ne sais pas. Veuillez m'envoyer copie de ces
deux pièces. Je les transmettrai sur-le-champ an gou-
vel^nemeiit du Roi. » Et je me retirai.
Sans attendre la copie des deux dépêches, j'infor-
mai le cabinet français de la communication que lord
Palmerston venait de m'en faire ; M. Thiers me répondit
immédiatement : « M. de Sainte-Anlaire a reçu, à Konigs-
warth, du prince Metlernich, une communication sem-
blable. Les reproches adressés de Vienne à M. de Pontois
étaient absolument les mêmes que vous avez recueillis.
Il avait annoncé la guerre immédiate, dans tous les caé,
quoi qu'on fît en Syrie; il avait annoncé que nous allions
nous réunir à Méhémet-Ali i^our insurger l'Asie Mi*-
neure et n-ettre l'Empire ottoman en confusion. Je n'ai
pas besoin do vous dire qu'il n'y a pas un mot de vrai
dans tout cela; vous pouvez le déclarer en mon nom.
J'ai reçu avant-hier une longue dépêche de M. de Pontois
(pli ne dit pas un mot de tout cela, et qui ne permet pas
de rien supposer de pareil. Les instructions données
à Constaiitinople étaient conformes aux instructions
données aux antres agents, et >L de Pontois n'était
pas homme à les outre-passer. Je ne doute pas qu'il
n'ait tenu un langage très-énergique, qu'il ne se soit
plaint vivement de la Porte, de son infidélité à notre
antique alUai;ice, qu'il n'ait qualifié de conduite coupable
et imprudente celle de Reschid-Pacha, qu'il ne lui ait
EXÉCUTION DU THAITK ItU If) .TUIfJ.KT 1840. :f(W
(jit que Méhéinet-Ali soulèverait tout l'Empire ottoman ;
mais j'affirme qu'il n'a pas dit tout ce que lui prêt«^
Reschid-Paclia. Il n'est pas d'ailleurs rrai qu'on ait
voulu empêcher la ratification du traité du 15 juillet;
c'était trop impossible pour que M. de Pontois le tentât.
Mais il a voulu faire peur d'une manière générale; il a
réussi, et Reschid s'en est vengé en le dénonçant aux
((uatre cours. Voilà tout. Maintenant il faut nier, sans
affaiblir l'effet produit par M. de Pontois. Il faut se
borner à nier un point, l'annonce de notre concours
accordé à Méliémet-Ali pour Jnsurger l'Asie Mineure.
Il faut faire cette simple phrase: « Mylord, nous avons
trop blâmé ce qui se fait en Syrie pour l'imiter en Asie
Mineure. Cela pourra bien arriver, mais non pas par
notre faute et par nos suggestions. Quant au langage
menaçant, on ne peut pas répondre du style des agent*!
et de la îidélité des traducteurs. M. de Pontois a dit vrai
s'il a déclaré que, dans certains cas, la France nereste-
lait pas spectatrice inactive de ce qui se passerait en
(Prient. » Je n'ai pas la prétention de vous dicter vos dis-
cours; vous y êtes plus habile que moi ; mais c'est là,
je crois, le ton bon h prendre. y>
Quelques jours après, le H septembre seulement,
lord Palmerston m'envoya les copies des deux dépêches
()u'il m'avait communiquées. Il y avait joint une note
de lui, en date du 9, sur laquelle j'appelai, en la trans-
mettant à Paris, l'attention du gouvernement du Roi :
«Si je ne me trompe, écrivis-je le 12 septembre à
M. Thiers, cette note a pour objet d'attén\ier le langage
:{04 CHAPITRE XXXIl.
(jue le youvenieiiient du Roi a tenu au youverneiue
Hritaunique, soit à Paris et parl'organe de ^'otic Kxcel-
Jence dans ses relations avec lord ('.ramille, soi! à Lon-
dres et par mon propre organe dans mes relations avee
iord Palmerston, Ce lant^age a toujours été empreint
d'une grande modération et d'un vif désir que la paix
de l'Europe ne fût point troublée; mais en même temps
nous avons toujours manifesté l'opinion que se formait
le gouyernement du Roi de la convention du 15 juillet
et de ses conséquences possibles, et il a réservé pour
l'avenir la pleine liberté de sa conduite. Si on lui enle-
vait ce caractère^, la politique du gouvernement du l\oi
pourrait y perdre quelque cliose de sa dignité, et en
éprouver un jour quelque embarras et quelque entrave.
H importe, je crois, qu'aucune parole ou aucun silence
ne puisse lui être attribué qui mette sa prévoyance ou
son indépendance en question. Vofï"e Excellence se rap-
pellera le mémorandum anglais du 17 juillet dernier et
sa tentative de donner à croire que la France s'était en-
gagée à ne s'opposer, dans aucun cas, à aucune des
mesures que les quatre puissances pourraient prendre
au sujet du pacha d'Egypte. La nouvelle note que j'ai
l'iionneurde transmettre à Votre Excellence Tne paraît
conçue, au fond, dans la môme pensée. Les plaintes éle-
vées contre le langage de M. de Pontois deviendraient
ainsi un moyen d'énerver, dès ce jour, ce qu'a pu dire
et de gêner plus tard ce que pourrait faire, s'il le jugeait
sage et utile, le gouvernement du Uoi. Le moyen le plus
simple .et le plus efficace, ce me semble, de prévenir cet
E\i;c[JTiON Di; jHAm-: hv ]:> jiuij.et i.s-io. .iO'.
iiKoiivénieiil, c'est «le reineUro sous les ), eux tin youvoi-
iieiiient Bntannicjuele lang;ijie que hîgoiiveiiiement «In
Hoi a tenu, soi! à Paris, soit à Londres, lorscjne la eon--
\ention du 15 juillet dernier lui a été annoncée. C'est ce
que j'ai essayé de faire dans le projet de note que j'ai
l'honneur de transmettre à Votre Excellence. Je n'ai i>as
voulu prendre sur moi de ré|)ondre ainsi, sans votre
approbation, à la note que lord Palmerston vient de
m'adresser. Mais si le gouvernement du Roi pense qu'il
est difficile de laisser sans réponse cette noté qui n'a pas
été écrite sans intention, il trouvera peut-être conve-
nable d'y répondre, connne je le propose, par les paroles
mômes qui ont éli'; adressées, en son nom, au gouver-
nement Britannique, d'abord au moinenl où le mémo-
randum An 17 juillet dernier nous a été communiqué,
ensuite dans le contre-mémorandum de Votre Excellence
en date du ':2i Juillet, et au moment où je l'ai remis à
lord Palmerston.
«Je prie Votre Excellence de me donner, à ce sujcl,
ses instructions, »
M. Tlùers me répondit le IS se[)tembi'C : « Le gouver-
nement du Pioi donne la plus entière approbation au
projet de note que vous m'avez envoyé en réponse à la
note que vous a passée lord Palmerston au sujet du
langage imputé par Reschid-Pacba à M. le comte de
Pontois. L'iiabile rédaction de ce projet est bien faite
pour déjouer l'intention qu'a pu a\oir le ministre bri-
tannique en prenant acte, d'une manière si inexacte et
si exagérée, de nos déclarations antérieiu'es. Je vous
T. V. 20
306 riIAPlTRE XXXII.
engage donc à ne pas retarder la transmission d'un do-
cmnent qui doit placer la question sur son véritable
terrain, à l'abri de toute interprétation arbitraire ou
intéressée. Il est parfaitement vrai d'ailleurs que M. le
comte de Pontois n'a pas tenu les étranges propos qu'on
lui attribue. Il s'est borné à déclarer que la France,
justement mécontente du procédé de la Porte et de ses
alliés, se réservait toute sa liberté d'action, et à appeler
sérieusemçnt l'attention de Reschid-Pacha sur les dan-
gers de la voie où il engageait son gouvernement, par-
ticulièrement sur celui des insurrections qu'il serait
facile à Méhémet-Ali de susciter parmi les peuples sou-
mis à l'autorité du sultan '. »
Pendant qu'à Paris et à Londres nous tournions ainsi
dans le même cercle, faisant des réserves et prenant
des précautions pour un avenir qui nous semblait de
plus en plus incertain, les événements se précipitaieni
en Orient et tranchaient les questions que nous ne ces-
sions pas de discuter. La nouvelle de la conclusion du
traité du 15 juillet était arrivée à Constantinople , et
malgré quelques dissentiments dans l'intérieur du
divan et quelques objections de sa mère la sultane Va-
lidé, le sultan, toujours sous l'influence de Reschid-
Pacha, s'empressa de l'accepter, en fit expédier à Lon-
dres les ratifîc'ations, et chargea Rifaat-Bey d'aller porter
à Alexandrie les sommations successives qu'aux termes
de ce traité la Porte devait adresser au pacha. Arrivé
1 Pièces JiialnriqUes, ii" ] X ,
EXÉCUTION DTI TRAITÉ DU 15 JL'ILLET J840. 307
Alexandrie le 1 1 août, Rifaat-Bey n'y trouva pas Mélié-
mct-Ali; il était depuis quelques jours en tournée dans
la basse Egypte, sous prétexte d'aller visiter les canaux
du Nil, mais en réalité pour gagner du temps et prépa-
rer ses moyens de défense. Revenu à Alexandrie le U,
il reçut Rifaat-Bey le IC au matin, et sans entrer avec
lui en discussion, le laissant même à peiiTe parler, il se
refusa à la première des sommations que prescrivait le
traité. Le lendemain 17, les consuls des quatre puissan-
ces signataires demandèrent une audience au pacha,
et lui adressèrent des représentations sur son refus. Il
les repoussa avec vivacité, coupa la parole au colonel
Hodges, consul général d'Angleterre, et persista dans sa
résistance en disant: « Je ne rendrai qu'au sabre ce que
j'ai acquis par le sabre. » Il n'essayait pas de cacher son
agitation, mais sans se montrer inquiet ou intimidé, et
quelques-uns des assistants purent croire que la gravité
des circonstances était, pour cet esprit aventureux, une
cause de satisfaction plutôt qu'un sujet de déplaisir.
D'autres, plus clairvoyants ou plus sceptiques , ne
voyaient, dans l'attitude et le langage du pacha, point
' de résolution définitive, et disaient que, le jour où le
péril deviendrait imminent, il serait plus prudent qu'a-
ventureux, et se résignerait, pour ne pas tout com-
promettre, aux sacrifices qu'on lui demandait.
Presque au même moment où Rifaat-Bey arrivait à
Alexandrie et avant qu'il eût reçu audience de Méhémet-
Ali, l'amiral Napier, avec quatre vaisseaux et plusieurs
bâtiments d'ordre inférieur détachés de l'escadre de l'a-
:3()8 iHAPITRK XXXII.
mirai Stopford, se présentait le H août devant Beyrout,
sommait Soliman-Pacha ', qui y commandait pour Mé-
hémet-AIi, d'évacuer la ville et la Syrie, adressait aux
Syriens une proclamation pour les engager à secouer le
joug égyptieu et à rentrer sous la domination du sul-
taU;, annonçait qu'en cas de refus il prendrait contre
Beyrout et la garnison des mesures décisives, et saisis-
sait immédiatement les petits navires égyptiens qui
se trouvaient sous sa main. En même temps l'amiral
Slopford lui-même, avec le reste de son escadre, arrivait
en rade d'Alexandrie et s'y établissait, attendant que
Méhémet-Ali eût répondu aux sommations du sultan.
La nouvelle de ces premiers actes d'exécution du traité
du 15 juillet arriva à Paris le 5 septembre, et M. Thiers
m'écrivit le 8 : « Demandez comment il se fait qu'avant
les ratifications, avant surtout l'expiration des délais,
on ait pu commencer à opérer en Syrie contre Beyrout.
En vérité, celaesl peu séant et peu légal en fait de droit
des gens. Du reste, adieu les moyens coercitifs ! La Syrie
ne remue pas; l'émir Beschir reste fidèle à Méliémet-
Ali; Ibraliim-Paclia, avec toutes ses forces, revient pour
écrasiHl(3s gens (|ui seraient tentés de débarquer. Il ne
reste plus, si les choses se passent ainsi, (jn'à donner au
public anglais le spectacle satisfaisant de rintervention
russe. » h' navals pas atlen<ln cette instruction pour
1 Sèves (Octave Jodcpli), lieutenant dans rarin(''e française en
18J4, et qui, en 1816 . avait passé en Egypte, où , par son mérite
et ses services, il avait obtenu toute la faveur du pacha, et l'tait
devenu nmjor ^'''iu'-i;il lic l'arnuM' i''};yptieniie.
EXKGUriON DU IMiAllK DU li.lUiLl.ET JHiO. .iO'J
faire à Londres ce (ju'elle me prescrivait; j'écrivis le
î^ septembre à M. Tliiers : « Ce matin, enlisant les pro-
clamations de Napier et le détail de ses j)remières dé-
marcliesj'ai cherché connnent je pourrais en témoigner
sur-le-champ ma surprise, et obliger le cabinet à quel-
ques explications. Point de ministre à Londres; lord
Palmerston à Broadlands, lord Melbourne et lord John
Russell à Windsor. On dort bien à l'aise derrière l'O-
céan. J'ai été chez lord Clarendon que je n'ai pas trouvé.
Il est vefiu chez moi une heure après : — « Mylord, lui
ai-je dit, vous êtes le seul membre du cabinet ([ue je
puisse joindre ; soyez, je vous jirie, ini moment lord
Palmerston, et dites-moi conmient il se peut qu'on lasse,
en Syrie, la guerre au pacha avant de lui avoir seule-
ment dit, en Egypte, ce qu'on lui demande. » Lord Cla-
rendon ne m'a, comme de raison, rien expliqué. Mais
il répétera ce que je lui ai dit. J'ai parlé dans le même
sens, et vivement, à plusieurs membres du corps di-
plomatique. Lord Palmerston doit revenir à Londies
après-demain. Je lui porterai ma surprise. Tout ce (jui
me revient me donne lieu de croire à quelijue brusipie
et forte tentative de la marine anglaise sur quelque point
delà côte de Syrie, probablement sur Saint-Jean d'Acre.
Si un tel coup réussissait, l'effet en serait grand. J'ai
peine à croire au succès. Mais certainement on a préparc
et on attend ici quelque chose de semblable, qnel(|ue
acte vigoureuv qui empêche l'alfaiie de traîner en lon-
giienr. >^
Lord Palmerston avail, a nos plaintes sur l'exécidion
.JIO CllAPITUE XXXIl.
l)récipitée du tiailé du 45 juillet, une réponse fondée sur
un document ([ui, à cette époque, n'était pas encore pu-
blic; au texte de ce traité était joint un protocole réservé,
signé à Londres, le même jour, par les plénipotentiaires
des quatre puissances et de la Turquie, et qui portiiit :
c< Considérant ([ue, vu la distance (|ui sépare les capi-
tales de leurs cours respectives, un certain espace de
temps devra nécessairement s'écouler avant que l'é-
change des ratifications de ladite convention puisse
s'elîectuer, et que les ordres fondés sur cet acte. puissent
être mis à exécution ;
« Et lesdits plénipotentiaires étant profondément pé-
nétrés de la conviction que, vu l'état actuel des choses
en Syrie, des intérêts d'hiùnanité, aussi bien que les
graves considérations de politique européenne qui con-
stituent l'objet de la sollicitude commune des puissances
signataires de la convention de ce jour, réclament im-
périeusement d'éviter, autant que possible, tout retard
dans l'accomplissement de la pacification que ladite
transaction est destinée à atteindre ;
« Lesdits plénipotentiaires, en Aertu de leurs pleins
pouvoirs, sont convenus entre eux que les mesures pré-
liminaires mentionnées à l'article 11 de la présente con-
vention seront mises à exécution tout de suite, sans
attendre l'échange des ratifications; les plénipotentiaires
respectifs constatent formellement, parle présent acte,
l'assentiment de leurs cours à l'exécution immédiate de
ces mesures. »
Ce protocole ne faisait point disparaître ce (ju'il y avait
EXECUTION DU TKAITE DU iô JUILLET 1840. 311
de violent et d'injuste à exécuter, contre Méliémet-
Ali, le traité du 15 juillet avant de lui avoir adressé
les sommations prescrites par ce traité même [)Our l'in-
viter à en accepter ou à en refuser les conditions ; il
ell'açait seulement Tirrégularité diplomatique qu'avant
réchange des ratifications nous avions droit de signaler.
Le 16 septembre, quand toutes ces ratifications furent
arrivées et échangées à Londres, lord Palmerston nous
donna enfin connaissance officielle et textuelle du traité
du 15 juillet, et deux jours après, il me communiqua
un protocole en date de la veille, 17 septembre, par
lequel « les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de
la Grande-Bretagne, de Prnsse et de Russie, dans le but
de placer dans son vrai jour le désintéressement qui
avait guidé leurs cours dans la conclusion du traité
du 15 juillet, déclaraient foi:mellement que, dans l'exé-
cution des engagements résultant dudit traité pour les
puissances contractantes, ces puissances ne cherche-
raient aucune augmentation de territoire, aucune in-
llucnce exclusive, aucun avantage de commerce pour
leurs sujets , que ceux des autres nations ne pussent
également obtenir ' . »
Le jour même où lord Palmerston me faisait cette
communication, je recevais de M. Thiers cette dépêche
dalée du 17 septembre :
a ilonsieur l'ambassadeur, Méhémet-Ali, cédant à nos
pressantes instances, vient de se décider à une grande
Pièces hisloriiiKCS. n'' X.
cuiiccssiuii. Il cuiisent à rendre iininédiateiueiilau sulUui
Adana, Candie, les villes saintes, bornant ainsi ses pré-
tentions à l'investiture héréditaire de rÉgy|)tc et à la
possession viagère de la Syrie. Je ne pnis croire (jue des
conditions aussi raisonnables ne soient i>as acceptées.
Les repousser, ce serait évidemment réduire le pacha
à la nécessité de défendre par les arnies son existence
politique, et j'ai la conviction qu'il n'hésiterait pas à le
faire. J'ajouterai que ce n'est pas le gouvernement du
Roi qui lui demanderait d'ajouter de nouveaux sacrifices
à ceux qu'il vient d'offrir. Les puissances se verraient
sans doute obligées, pour surmonter la résistance de
Méhémet-Ali, de recourir à des moyens exhêmes ; et
parmi ces moyens, il en est qui peut-être rencontreraient
quelques obstacles de notre part; il en est d'autres au\-
(|uels nous nous opposerions très-certainement; on ne
doit se faire, à cet égard, aucune illusion. Il importe
donc (jue les propositions si conciliantes de Méhémet-
Ali obtiennent l'assentiment de la Porte et de ses alliés.
J ajimterai que cet assentiment ne saurait être trop
prompt, la situation des choses étant telle que, d'un
moment à l'autre, ce qui est à présent praticable, et
facile même, peut devenir absolument impossible. Dans
ces circonstances, le gouvernement du Roi, immolant à
rintérèt de la paix des susceplibihtés trop bien justifiées
ct'peiîdant, n'hésite pas à faire un appel à la sagesse des
cours alliées, .le viens d'en écrire a Vienne, à Berlin et
a Constantinople. Veuilir/r, monsieur rand)assadeur. en
'■ntrelenir aussi le cahinel de Londres. Je vous laisse
EXECUl'KJ.N 1)V IKAll'E DL 10 JlJll.LEl 1S40. M-i
juge delà forme que vous deviez donner à cetle com-
munication.
« Quelques peisoiuies ont pensé, tant à Alexandrie
(|u'à Constantinople, que la Porte pourrait préférer, aux
slil)ulations proposées, un autre arrangement qui, don-
nant seulement à Méhémet-Ali l'Egypte et le pachalik
d'Acre, conformément au traité du 15 juillet, confére-
rait à son fils Ibrahim-Pacha l'investiture des trois autres
pachaliks syriens. Nous croyons que ce plan pourrait
aussi être accepté. »
A ces instructions officielles, M. Thiers ajoutait ces in-
formations particulières : « Voyant qu'il fallait placer la
résistance là où nous la placions, et sachant, par un
dernier envoi postérieur à notre entrevue à Eu, que nous
la placions dans V Egypte héréditaire et la Sijriemagèrc,
le vice -roi a fait les concessions que nous lui deman-
dions et a résumé enfin ses prétentions dans l'Egypte
héréditaire et la Syrie viagère. Mais au ilelà il n'y a plus
de concessions à espérer, car il ne fera que celles que
nous lui arracherons, et nous ne lui en demanderons pas
une au delà de l'Egypte héréditaire et de la Syrie via-
gère. Tenez cela pour infaillible. Il a fait cette conces-
sion pour obtenir notre appui et nous engager tout à
fait à sa cause. C'était son intention évidente. Mainte-
nant, après l'avoir poussé jusque-là, il y a, pour non?,
une sorte d'engagement moral de lui pi'èter notre appui
lorsqu'il se renferme, à notre demande, dans les limites
de la raison et de la modération.
w Peut-être m\ \;\ conclure, de ce qu'il aditaus <|uatre.
.Ui CllArii'KE \XX1I.
consuls, qu'il va tout céder; c'est une illusion qu'il faut
détruire. Il leur a déclaré qu'il acceptait l'hérédité de
l'Egypte, et que, pour le sui'plus, il s'en rapportait à la
magnanimité du sultan. Voici ce qu'il a entendu, et il
l'a expliqué à Ril'aat-Bey. Il a entendu qu'il prenait
d'abord l'hérédité de l'Egypte, et se résignait à la pos-
session viagère de la Syrie, de Candie et d'Adana. C'est
après nos instances qu'il a consenti à entendre par ces
mots la possession héréditaire de l'Egypte et la posses-
sions viagère de la Syrie seule. Vous avez là la dernière
concession possible. «
L'influence de la France était en effet, sinon la seule,
du moins l'une des principales causes de ces concessions
de Méhémet-Ali. Le lendemain même du jour où Rifaat-
Bey avait débanjué eu Egypte \)()rteur des sommations
du sultan au pacha, le comte Walewski était aussi arrivé
à Alexandrie, chargé par M. Tliiers de contenir le pacha,
si celui-ci était disposé à faire des coups de tête, et de
lui donner, en tout cas, les conseils les plus propres à
amener, entre la Porte et lui, un arrangement. A l'ar-
rivée du comte WaleSvski, les consuls des quatre puis-
sances s'empressèrent de l'assurer que Méhémet-Ali se
soumettrait aux conditions qui lui étaient offertes si la
France lui déclarait nettement qu'il ne devait pas
tomptersur son appui : « L'acceptation ou le refus du
pacha, disait le colonel Hodges, dépend de la mission
du comte Walewski. » Ainsi averti de la délicate situa-
tion qu'on lui laisail, l'envoyé français ne voulut voir
le pacha qu'apriîs l'auilience donnée à Hifaat-Bey et le
EXECUTION l)i; iKAlIE 1»U lo JUIEEET 184U. 315
refus de VuUimatum de la Porte. Il trouva Méhémel-
Ali très-animé : « Je n'ai pas laissé parler le messager
de la Porte, » répéta-l-il plusieurs fois. Il ex[tosa ensuite
complaisaniment ses plans et ses moyens de résistance.
Selon lui, les Anglais n'avaient pas assez de troupes de
débarquement pour s'aventiu'er dans l'intérieur de l'E-
gypte; il était impossible aux Russes de faire traverser
l'Asie Mineure à plus de vingt mille hommes, car ils ne
trouveraient pas de vivres pour une force i)lus considé-
rable; il ne craignait pas vingt mille Russes. H brûlait
de se mesurer avec les Autrichiens. S'il n'y avait pas
plus de douze vaisseaux anglais devant Alexandrie , il
était décidé à faire sortir sa flotte pour les combattre.
Tout cela était dit sans fanfaronnade apparente, avec
une grande humilité ironicjue, et en même temps avec
une confiance dans son étoile que quarante années de
chances heureuses pouvaient seules expliquer.
Le comte WaleAvsTii représenta au pacha qu'il ne
pouvait espérer de lutter contre les quatre puissances
signataires de la convention de Londres. Une attitude
défensive, expectante et menaçante était, lui dit-il, la
seule qui lui convhit et dont il i)ût' attendre de bons
l'ésultats. Il pouvait, à Alexandrie, embosser sa Qotte
en j)ren;uit des j)récautions contre les bombes de
l'ennemi, et garder des troupes en nombre suffisant
pour s'opposer à un débarquement. En Syrie, il n'avait
qu'à concentrer assez de régiments réguliers pour com-
primer les nouvelles tentatives d'insurrection qui pour-
raient y être suscitées contre lui. Au pied duTaurus, à
■J16 ■ ' illAl'liKK \\\U.
Marasli, ildexait léiinir une année considérable et me-
nacer de là la Turquie. Mais qu'il ne songeât ni à risquer
nu vaisseau à la nier, ni à envoyer un honune dans
l'Asie Mineure ; s'il passait le Taurus, il provoquait un
tremblement déterre qui engloutirait à la fois Constan-
linople et le Caire. Méhémet-Ali adopta, sans grand'-
peine, ce système défensif, disant pourtant : « Si les
Anglais bloquent mon commerce, il faudra bien que
je fasse marcher Ibrahim. » Le comte ^Yate^vski lui lit
observer qu'un blocus n'était pas encore l'hostilité com-
plète; le pacha en convint ; il ne voulait ni résister aux
conseils de l'envoyé français, ni cesser de faire entre-
voir qu'il tenait dans ses mains la paix ou la guerre eu-
ropéenne; et le comte ^Yalewski, en rendant compte le
18 août à M. Thiers de ces entretiens, finit par dire : «Si
les Anglais se bornent à bloquer, s'ils ne cherchent ni
à incendier la flotte, ni à faire une descente, ni à bom-
barder Alexandrie, on pourra i)eut-être empêcher
Méhémet-Ali de donner à son armée l'ordre de passer
le Taurus; mais si une flotte anglaise veut brûler et sa
vifle, et son palais, et ses magasins, et ses arsenaux, et
sa flotte enfin, il ne peut l'empêcher qu'(ui faisant sortir
ses vaisseaux, et dans l'état où ils sont, c'est leur ruine
positive. Si on débarque des troupes turques et autri-
chiennes en Syrie, si on y rallume l'insurrection qui
n'est que comprimée, il ne peut s'y opposer qu'en con-
damnant à une perte presque certaine l'armée de Soli-
)nan-l*acha. Dans toutes ces hypothèses donc, il n'a
qu'un seul parti à prendre, cehu' de faire passer le Tau-
EXÉriJïlON D(I TRAITÉ DU 15 JUirJ.F.T 1840. SIT
rns à son armée; là, de nouvelles et grandes chances se
présentent à lui, et il les comprend trop bien pour que,
le cas échéant, il consente à ne pas jouer son sort sur la
seule carte qui puisse le faire gagner. »
Le moment était pressant; je me rendis le 19 septem-
bre au Foreign-Office, et j'entamai l'entretien avec lord
Palmerston en lui exposant les faits dont M. Thiers
venait de m'instruire, les concessions de Méhémet-Ali,
les efforts des agents français qui l'y avaient amené, le
départ tout récent du comte Walewski qui avait quitté
Alexandrie dans les premiers jours de septembre pour
aller à Constantinople presser la Porte d'accepter les
propositions du pacha : « Voilà donc, dis-je à lord
Palmerston, une chance d'arrangement. Le pacha n'est
point intraitalile. La Porte le sera-t-elle? A en juger par
le langage do Rifaat-Bey, elle n'y est pas disposée. Rien
ne la gêne pour entrer dans les voies qui s'ouvrent à la
transaction. Les propositions qu'elle a faites au pacha
ne font point partie de la convention qu'elle a conclue
avec les quatre puissances. C'est un acte séparé, qui
émane de la Porte seule, et qu'elle peut modifier sans
que la convention du Jr> juillet en soit alleinte. La mo-
dification que demande Méhémet-Ali, Rifaat-Bey lui-
même paraît en avoir suggéré l'idée. Les trois pachaliks
de Syrie en viager pour un fils du pacha, est-ce acheter
trop cher le terme d'une situation grave pour la Porte,
'grave jinur l'Europe, et qui peut le devenir bien plus?
— M Je suis fort aise, me dit lord Palmerston, que
Méhémel-Ali ait fait cette démarche; elle est de bon au-
318 CHAPITRE XXXII.
gure. Ne vous trompez pas sur la valeur de ce qu'a pu
dire Rifaat-Bey. C'est un pauvre homme, très-effrayé
de la mission qu'il remplit, et qui n'est pressé que de
s'en aller. Il n'aurait pas mieux demandé que d'aller sur-
le-champ porter lui-même à Constantinople les propo-
sitions du pacha. Il voulait partir après l'expiration du
premier délai de dix jours. Les consuls ont eu quelque
peine à l'en empêcher. Je sais que la situation est
grave. Je n'en redoute pas la responsabilité et elle ne
s'aggravera point de notre fait. Nous ne voulons point
faire, nous ne ferons point la guerre à la France. Nous
ne ferons rien qui justifie la guerre. Nous ne poursui-
vons qu'un but légitime, avoué; la note que je vous ai
adressée en vous communiquant la convention du J5
juillet, le protocole du 17 de ce mois, c'est là tout notre
dessein. Nous n'avons pas une pensée, nous ne ferons
pas un pas au delà. La France est pleine de respect pour
le droit des gens et la justice. Elle n'a pas jugé à propos
de prêter comme nous, son concours à la Porte ; mais
elle n'est pas ennemie de la Porte ; elle ne fera pas la
guerre à la Porte pour soutenir le sujet contre le sou-
verain. Elle ne déclarera pas la guerre à des puissances
amies qui ne la provoqueront pas. — « Certainement,
mylord, la France est pleine de respect pour le droit des
gens et la justice ; la France ne veut point la guerre, et
ne provoquera pas plus qu'elle ne se laissera provoquer.
Mais il y a des situations, et ce sont les plus graves, où
la guerre peut naître d'elle-même*, sans la volonté,
contre la velouté de tout le monde, par cet entraînement
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 35 JUILLET 1840. 319
des situations, par ces incidents imprévus auxquels on
n'échappe pas en les déplorant. En 1 83 1 aussi, la France
ne voulait pas la guerre, et elle en a donné certes d'é-
clatantes preuves; mais quand l'Autriche, pour venir
au secours du gouvernement pontilical, entra dans les
Légations, la France ne put accepter cette intervention
étrangère, cette présence armée dans un État indépen-
dant, cette rupture del'équilihre en Italie; à son tour,
la France voulut être là, et elle alla à Aucune. Grâce à
la sagesse de l'Europe, grâce à la loyauté bien comprise
de la France, la guerre ne sortit point de là; mais elle en
pouvait sortir, et pourtant la France n'hésita point. Des
circonstances analogues pourraient amener, sous des
formes bien diverses, des résolutions, des actes égale-
ment pleins des chances de guerre que nous repoussons
tous. Et plus la situation qui peut faire naître de tels
actes se prolonge, plus on avance vers la limite à laquelle
on peut rencontrer ces chances. Hâtons-nous de mettre
un terme à cette situation, mylord, quand il en est temps
encore et quand le moyen s'^3n offre à nous.
— « Les situations sont bien différentes. On a beau-
coup crié, en 1831, contre ce que l'ai sait la France à An-
cône. Pour moi, je suis de ceux qui ont pensé dès lors
que la France n'avait pas le tort qu'on lui attribuait, et
qu'il y avait, pour elle, de grandes raisons d'agir ainsi.
L'Autriche était entrée seule dans les Légations; le gou-
verneuîent pontifical était protégé précisément par la
puissance dont la protection devait paraître, aux autres
États, ])his suspecte et plus périlleuse. C'est exactement
320 CHAPITRE XXXII.
la situation où la Porte serait aujoiinriiui si elle avait
pour protectrice la Russie seule^ en vertu du traité il'l'n-
kiar-Skélessi. Nous avons, en droit, repoussé, comme
vous, ce protectorat exclusif de la Russie ; en fait, nous
ne l'accepterions pas plus que vous. L'Autriche de plus,
en 1831, n'avait pas incité la France à se joindre à elle
pour proléger le pape, pour entrer avec elle dans les
Légations. Aujourd'hui ce sont quatre puissances d'in-
térêts fort divers, et dont plusieurs ont des intérêts sem-
hlables à ceux de la France, qui s'allient pour protéger
la Porte; et ces quatre puissances ont constamment
pressé la France de s'unir à elles, d'agir comme elles,
d'être partout avec elles dans le même dessein. Ce sont
là, à coup sûr, des différences considérables entre les
situations, et la France n'aurait pas aujourd'hui , pour
agir en Orient comme elle l'a fait en 1831 en Italie, les
mêmes motifs.
— « Mylord, peu importent ces différences quand l'a-
nalogie est au fond des choses. Pourquoi redoutons-
nous ce que les quatre puissances entreprennent en
Orient? Parce que nous croyons qu'au lieu de la paci-
fication intérieure, c'est la guerre civile, avec toutes ses
secousses et toutes ses chances, qu'elles vont porter
dans IRlmpire ottoman, et que, si quatre puissances sont
présenhîs dans le traité du 15 juillet, en définitive une
seule en profitera. C'est ïa le résultat que nous repous-
sons. Nous voulons en Orient la paix et l'équilibre des
États européens. Nous croyons la paix et l'équilibre
compromis par le traité dont vous pom'suivez l'exécu-
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1810. 321
tion. Un État du premier ordre, la France ne peut, en
pareille occurrence, manquer à son rôle et à son rang.
Elle n'y manquera point.
— « Elle aura bien raison , et nous serions bien fâ-
chés qu'elle y manquât. Croyez-moi, mon cher ambas-
sadeur ; nous n'avons aucune envie que vous n'exerciez
pas en Orientl'influence qui vous appartient. Nous savons
combien votre influence y est nécessaire; et soyez sûr
que, si la prépondérance d'une autre puissance y deve-
nait en effet menaçante, vous nous verriez à côté de
vous pour la réprimer. Mais rien de semblable n'est à
craindre aujourd'hui; ce qui se fait en Orient détruira
au contraire toute prétention isolée, tout protectorat
exclusif. Nous aurions infiniment préféré que vous y
prissiez part avec nous. Vous n'avez pas voulu. Nous
aussi, en 1823, quand vous êtes intervenus en Espagne,
nous n'avons pas voulu nous y associer. On nous l'avait
proposé, demandé à Vérone. Nous avons pensé que cela
ne convenait i)as à notre politique, intérieure et exté-
rieure. Avons-nous fait la guerre à cause de cela? De-
puis bien longtemps pourtant nous redoutions l'in-
fluence de la France en Espagne. Vous y êtes entrés
seuls. Vous y êtes restés longtemps. Vous avez occupé
cinq ou six ans Cadix, point si important à nos yeux.
Nous avons gardé la paix et nous croyons que, pas plus
que le reste de l'Europe, l'Angleterre n'y a rien perdu. »
Je ne prolongeai pas cette discussion sur des compa-
raisons boiteuses et sans importance pratique; je
ramenai la conversation vers son objet sérieux, les
T. V. 21
322 CHAPITRE XXXII.
propositions du pacha : « Le gouvernement du Roi, dis-
je, craint qu'on ne se fasse, à Londres, des illusions à cet
égard. Il est convaincu qu'on n'obtiendra rien de plus
à Alexandrie. Il trouve lui-même ces propositions mo-
dérées et raisonnables; il ne croirait ni devoir, ni pou-
voir insister auprès du pacha pour lui arracher davan-
tage; il ne voit enfin, au delà de ces termes, qu'une
situation de plus en plus violente et qui nous pousserait
chaque jour plus rapidement vers les événements les
plus graves. »
— « Je ne pense pas , me dit lord Palmerston, que ce
soient là les derniers termes auxquels le pacha puisse
Hre amené. La Porte n'acceptera point la Syrie tout
entière pour Ibrahim. Ibrahim , c'est Méhémet. Le dis-
trict d'Adana, si je ne me trompe, avait été donné au
nom d'Ibrahim ; Méhémet en dispose, comme de tout
le reste. La convention du 15 juillet a un but sérieux,
faire disparaître le danger auquel le voisinage et la
puissance de Méhémet, maître de la Syrie, tenaient la
Porte sans cesse exposée. Il est indispensable que ce but
soit atteint.
— «Dois-je conclure de là, mylord, que la Porte n'ad-
mettra aucune modification ^ux propositions qu'elle a
adressées au pacha?
— «Je ne dis pas cela; le pacha montre de la sagesse;
il commence à transiger. Aucune mesure de coercition
n'a pourtant encore été réellement tentée; on verra;
une place qui s'est bien défendue pendant six mois,
et qui donne lieu de croire qu'elle se défendra bien
. EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 323
encore, est traitée autrement que celle dont le» rem-
parts sont minés et près de tomber. Il y a tel dessein
qu'on peut modifier lorsque, à la pratique, on en a
reconnu les difficultés. Quant à présent , Ibrahim s'est
rapproché de Beyrout avec un corps de troupes, ce qui
prouve qu'il ne pense pas à passer le Tau rus. »
-— « Savez-vous ce qu'il fera, mylord , quand il saura
que les dernières propositions de son père ont été
rejetées ?
— « Ce ne seront pas les dernières ; le pacha est entré
dans une bonne voie ; il comprendra qu'il y a, pour
lui, plus d'avantage à y persévérer qu'à en sortir. »
Je rendis sur-le-champ à M. Thiers un compte dé-
taillé de cet entretien , et en dehors de mon récit offi-
ciel j'ajoutai : « On ne m'a pas dit, et je n'aurais pas
souffert qu'on me dît , mais on croit ici que le pacha
découragé avait cédé bien davantage, et qu'il était prêt
en effet à se contenter de l'Egypte héréditaire , en s'en
remettant d'ailleurs à la générosité du sultan. MM. Co-
chelet et Walewski lui auraient, dit-on, reproché d'avoir
fait cette démarche à leur insu, et l'auraient fait revenir
de sa première résolution; en sorte que la France seule
aurait fait obstacle à la conclusion de l'affaire.
« Quand on conçoit des doutes sur cette explication
de ce qui s'est passé à Alexandrie, voici celle qu'on
adopte en échange. Le pacha, dit-on, a fait une feinte ;
il s'est montré disposé à tout céder, dans l'espoir que les
agents français eux-mêmes trouveraient ses concessions
excessives, lui conseilleraient d'autres propositions dont
324 CHAPITRE XXXII.
ils prendraient la responsabilité, et lieraient ainsi la
France à sa cause. En sorte que, dans la première hy-
pothèse, la France serait plus exigeante et, dans la se-
conde, moins fine que le pacha. »
La première hypothèse devint bientôt à Londres un
bruit fort répandu et d'un très -fâcheux effet. J'écrivis
le 22 septembre à M. Thiers : « Je ne puis vous laisser
ignorer, et je vous l'ai déjà indiqué hier, que lord Pal-
merston, pour retenir ses collègues sous son drapeau,
se servira et se sert déjà beaucoup de cette assertion que
le pacha avait cédé, allait céder, que les agents fran-
çais seuls lui ont rendu courage et l'ont rengagé dans
la résistance. C'est ce qu'on lui mande de plusieurs
côtés, et avec affirmation. On l'a, dit-on, également
mandé à Vienne, et M. de Metternich en est aussi per-
suadé que lord Palmerston. Lord Beauvale en a écrit à
Londres. L'amiral Stopford y croit, dit-on, également,
et lui, qui était assez favorable au pacha, et en bonne
intelligence avec nous, va changer de disposition et
poursuivre avec ardeur les moyens de contrainte, très-
blessé, pour son propre compte, d'avoir tiré à tort le
canon de raccommodement. J'ai trouvé hier lord Rol-
land fort troublé de tout ce qu'on lui disait à cet égard,
et redoutant beaucoup l'effet de tout ce qu'on pouvait
dire. On raconte que M. Walewski a parlé au pacha de
30,000 hommes que la France réunissait dans ses dépar-
tements méridionaux. Deux de nos amis, des plus chauds
et des plus utiles, sont venus ce matin me dire les ra-
vages, je me sers à dessein de l'expression, que les ad-
EXÉCUTION DU TKAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 325
versaires d'une transaction pourraient faire et feraient,
dans le cabinet et dans le public, avec de telles alléga-
tions. Car la France a toujours répété, disent-ils, que,
pour elle, la question des territoires lui était indifférente
et que, si le pacba voulait céder, elle n'y objecterait pas
du tout. J'attendrai impatiemment votre réponse. »
Elle ne se fit pas attendre; M. Thiers m'écrivit le 24
septembre : « A la fausse assertion que la France, loin
d'amener les concessions du vice-roi, les a au contraire
empêchées d'être pleines et entières, donnez en mon
nom, et au nom du gouvernement français, le démenti
le'plus solennel. Je ferai donner aujourd'hui ce démenti
par un journal officiel ^ Voici la rigoureuse vérité. Le
vice-roi, en pourparlers avec Rifaat-Bey, avait com-
mencé à s'adoucir, et avait conçu, de certaines insinua-
tions qui lui avaient été faites, l'es^joir d'obtenir du sul-
tan des conditions meilleures que le traité du 15 juillet.
11 fit alors cette réponse qu'il acceptait « l'Egypte héré-
ditaire, et qu'il s'en fiait, pour le surplus, à la magna-
nimité du sultan. » On en était là quand nos agents le
virent, et il dit ce qu'il entendait par ce recours à la
magnanimité du sultan; il entendail qu'on lui laisserait
la possession viagère de la Syrie, d'Adana et de Candie.
C'est alors que nos agents lui déclarèrent que c'était là
une prétention impossible à justifier et à satisfaire. No-
tamment sur Candie, il fafiut y revenir à plusieurs fois
pour rébranler et le convaincre. L'assertion qu'il allait
* Moniteur du 25 septembre 1840.
326 CHAPITRE XXXU.
tout céder est donc un indigne mensonge auquel je
vous prie de donner, en mon nom et au nom de la
France, le plus éclatant démenti. Je vous envoie une
lettre de M. Cochelet que vous pouvez lire à qui cette
lecture sera utile. »
Elle fut utile, mais point nécessaire. Je répondis le
2(5 septembre à M. Thiers : « Je sors de chez lord Pal-
merston. J'avais déjà démenti, auprès de lui et auprès
de tout le monde , l'assertion relative à la conduite des
agents français à Alexandrie. Je viens de le faire avec
l'autorité de votre lettre, du rapport de M. Cochelet et
de votre démenti officiel. J'ai trouvé lord Palmerston
convaincu d'avance et assez embari^ssé. Il avait reçu
hier le rapport du colonel Hodges, en date du 30 août,
signé des trois autres consuls et de Rifaat-Bey, et par-
faitement d'accord avec celui de M. Cochelet. Ce rapport,
rédigé en forme de procès-verbal de la conférence entre
le pacha, Rifaat-Bey et les quatre consuls, prouve:
1° que le pacha, en déclarant aux consuls qu'il acceptait
l'Egypte héréditaire, et s'adresserait, pour le reste, aux
bontés du sultan, leur a, m-ême au premier moment,
donné à entendre qu'il demanderait et qu'il espérait
bien obtenir le gouvernement viager de la Syrie, ajou-
tant ensuite que, s'il était refusé, il aurait recours aux
armes ; î° que les agents français, loin de détourner le
pacha des concessions pleines et entières qu'il avait
faites d'abord, s'étaient, au contraire, appliqués et
avaient réussi à obtenir de lui des concessions plus éten-
dues et plus précises. »
EXECUnON DU TRAITE DU 15 JUILLET 1840. 327
« Ce dernier point n'est pas textuellement exprimé
dans le rapport du colonel Hodges, qui ne traite que de
ce qui s'est passé entre le pacha et les consuls ; mais il
en découle nécessairement, et le rapport de M. Cochelet
est pleinement confirmé. Lord Palmerston l'a reconnu
sans hésiter, sans essayer d'atténuer la vérité. J'ai pris
sur lui tous mes avantages. J'ai prononcé les mots
d'étrange crédulité, de confiance aveugle dans tout ce
qui flattait ses idées ou son désir; j'ai parlé des offenses
auxquelles il se laissait ainsi entraîner envers nous, que
nous devions ressentir, que nous ressentions, et qui
rendraient les affaires encore hien plus difficiles et péril-
leuses si nous n'étions pas plus attentifs avant de croire
et de parler. Il n'a point cherché de mauvaise excuse, et
vous pouvez être sûr qu'à cet égard, en ce moment, il a
le sentiment d'un tort et presque envie de le réparer. Ce
qui importe encore i)lus, c'est qu'il a perdu par là un
grand moyen d'action sur l'esprit de ses collègues, d'ici
au conseil de lundi prochain et dans ce conseil même. »
Trois conseils de cabinet furent tenus en effet, le 29
septembre et les 1^' et 2 octobre, pour délibérer sur les
concessions du pacha; les amis delà pohtique pacifique
soutenaient qu'elles pouvaient devenir la base d'une
transaction, et demandaient qu'on fît, à ce sujet, quel-
que nouvelle ouverture à la France. Lord Palmerston
se retranchait dans les difficultés de conduite, les scru-
pules de dignité: «Le truite s'exécute, disait-il, et
s'exécutera facilement; connnenl le rétracter sans hu-
milier l'Angleterre et l'Europe? » Ses objections ne
3-28 CHAPITRE XXXII.
ramenaient pas à Ini les partisans d'un arrangement;
mais ils ne les résolvaient pas à leur propre satisfaction.
Us cherchaient quelque chose qui^ sans violer et abolir
formellement le traité du 15 juillet, en prît la place et
maintînt à la fois la paix et l'honneur diplomatique de
l'Angleterre. Us ne le trouvaient pas. La chance d'une
dislocation du cabinet était d'ailleurs présente à l'esprit
de tous ses membres, et rendait toutes les discussions
molles et vaines.
Au milieu de ces petites agitations intérieures du
cabinet anglais, arriva à Paris et à Londres la nouveUe
télégraphique que, le 11 septembre, l'escadre anglaise
avait d'abord sommé, puis bombardé Beyrout qui, après
une résistance peu efficace, s'était rendu; que des troupes
turques, ou auxiliaires des Turcs, avaient été débarquées
et commençaient à agir en Syrie; et que, pendant ce
temps, à Constantinople , aussitôt après l'arrivée de
Rifaat-Bey revenu d'Alexandrie et malgré les efforts du
comte Walewski pour faire accepter les propositions
d'arrangement du pacha, le sultan, à la suite de deux
réunions solenneUes du divan, avait, le 14 septembre,
prononcé la déchéance de Méhémet-Ali comme pacha
d'Egypte et nommé Izzet-Méhémel pour le remplacer.
Le traité du 15 juiUet était ainsi exécuté en Orient dans
ses conséquences extrêmes, pendant qu'on cherchait
encore, en Occident, un moyen de les prévenir.
En me transmettant, le 2 octobre, ces nouvelles,
M. Thiers ajoutait : « Vous pouvez vous figurer aisément
l'impression du public de Paris. U m'est impossible de
EXECUTION Di; TRAITE DU 15 JUILLET 1840. 329
dire ce qui en résultera, ni quelles seront les résolutions
du gouvernement. J'ai assemblé le cabinet ce matin ;
je l'assemblerai encore ce soir; je vous ferai part de ses
résolutions dès qu'elles seront prises, et qu'il y aura
besoin de vous les faire connaître pour votre conduite
à Londres. En attendant, vous ne devez pas dissimuler
combien la situation est grave. Elle ne l'a jamais été,
à beaucoup près, autant. »
En recevant, le 4 octobre au matin, ces nouvelles et
sans rien attendre de plus, je pensai que , soit avec les
amis, soit avec les adversaires d'un arrangement paci-
fique, je ne devais pas rester inactif et silencieux. Je
pris quelques mesures pour que les premiers connus-
sent bien , sans retard , la gravité de la situation , et je
demandai à lord Palmerston de me recevoir dans la
matinée. 11 me répondit qu'il m'attendait.
« Mylord, lui dis-je en entrant, je n'ai, de la part du
gouvernement du Roi, rien à vous demander ni h vous
dire ; mais je tiens à vous informer sur-le-champ des
nouvelles que je reçois et de l'effet qu'elles produisent
en France. » Je lui lus une dépêche de M. de Pontois,
en date du 15 septembre, sur ce qui venait de se passer
à Constantinople, et trois dépêches télégraphiques que
M. Thiers m'avait transmises.
Sur la dépêche de M. de Pontois, lord Palmerston
s'empressa de me dire : « 11 n'y a point de successeur
nommé à Méhémet-Ali en Egypte; la Porte a pensé que,
puisqu'elle était en guerre avec lui, il fallait lui retirer
tout pouvoir légal. Elle l'a déposé pour qu'il ne fnt plus,
3ao CHAPITRE XXXII.
en Egypte comme ailleurs, le représentant du sultan,
pour que tous les sujets du sultan. Égyptiens comme
Syriens, sussent bien qu'ils ne devaient plus à ses ordres
aucune obéissance. Elle a pensé en même temps que
cette mesure l'intimiderait et contribuerait à le faire cé-
der. Elle ne s'est point interdit tout arrangement avec lui
quant à rÉgyi)te; elle n'a investi Izzet-Mébémet-Pacha
que d'un pouvoir provisoire et limité. J'ai écrit à lord
(jranville pour qu'il donnât à votre gouvernement cette
explication et rétablît la vérité des faits. »
— « Il n'en est pas moins vrai, mylord, que c'est au mo-
ment où Méhémet-Ali faisait des concessions et aban-
donnait une partie de ses prétentions, qu'on a pris contre
lui une mesure extrême , et poussé tout à coup la con*
vention du 15 juillet à ses dernières conséquences. L'ar-
ticle VII de cette convention ne présentait le retrait de
l'Egypte même à Méhémet-Ali que comme une chance
éloignée, sur laquelle le sultan consulterait ses alliés.
Apparemment le conseil de lord Ponsonby a été aussi
prompt que la résolution du sultan. C'est sans doute
dans le même esprit de promptitude , et pour aller au-
devant des événements, qu'on fait dans l'Asie Mineure,
auprès de Nicodémie , les préparatifs d'un camp pour
des troupes russes. Aux termes de l'article 111 de la con-
vention du 15 juillet, c'est seulement dans le cas où
Ibrahim passerait le Taurus que ces mesures sont an-
noncées pour la sûreté de Constantinople. »
n — Aussi n'y a-t-il , quant à présent, rien de fondé
dans le bruit dont vous me parlez. On ne fait point de
EXÉCUTION DU TRAITE DU 15 JUILLET 1840. 331
préparatifs pour un camp russe à Nicomédie, et j'espère
que rien de semblable ne sera nécessaire, et qu'Ibrahim
ne franchira pas le Taurus. »
La conversation passa de Constantinople en Syrie.
Lord Palmerston ne savait , sur Beyrout , que ce qu'il
avait appris par nos dépêches télégraphiques : « Mes
dernières dépêches de Beyrout, me dit-il, sont du 20
août; mais l'événement ne m'étonne pas; Beyrout était
un point important à occuper. C'est le seul port de cette
côte. Il coupe les communications du pacha. C'est de là
que l'insurrection de la Syrie contre lui peut être effi-
cacement soutenue.
— « Oui, cette insurrection qu'on soutient sans qu'elle
existe, et qu'on ne parvient pas à créer.
— « Elle existera dès qu'elle aura un point d'appui.
Notre drogman, M. Wood, a parcouru le Liban; il a vu
les principaux chefs, l'émir Beschir lui-même; ils lui
ont tous dit que, dès qu'ils verraient le drapeau turc
arboré et protégé par des forces suffisantes, ils pren-
draient les armes, car la tyrannie du pacha leur est
insupportable. »
Je parlai avec amertume de ce drapeau turc arboré
sur Beyrout en cendres, et par des mains qui n'étaient
pas toutes turques. Lord Palmerston révoqua en doute
les neuf jours de bombardement et la ruine complète de
Beyrout : « Les Égyptiens, me dit-il, étaient dans un
fort, dans le lazaret, je crois. Ce point-lù aura été dé-
truit, ce (jui aura déterminé la retraite. Quant aux
troupes débarquées, ce sont bien dtîs Turcs. H n'y a
332 CHAPITRE XXXII.
point il'Autiicliiens. Peul-ctrc quelques marins an-
glais, pour un moment, comme nous avons fait en
Espagne. Mais c'est par des Turcs que Beyrout est occupé,
et une seconde expédition de troupes turques ne tardera
pas à y arriver.
— « Je ne sais, mylord, si c'est Beyrout même ou
seulement le lazaret qui a été détruit, ni dans quelle
mesure les Anglais, les Autrichienset les Turcs ont con-
tribué à sa destruction, ni si ce serait une insurrection
bien naturelle que celle qui viendrait si tard et à condi-
tion d'être si bien garantie. Ce que je sais, c'est que tous
les faits que nous venons d'apprendre, et dont quelques-
uns sont des conséquences rigoureuses, extrêmes, loin-
taines, du traité du 15 juillet, ont éclaté à la fois, au
début même de l'exécution, au moment oi^i les conces-
sions du pacha avaient fait concevoir des espérances
d'firrangement. Ces faits ont produit en France un effet
déplorable, et il en résulte la situation la plus grave qui
se puisse imaginer, une situation dans laquelle personne
ne peut plus répondre de l'avenir.
— « Comment un nouvel arrangement serait-il pos-
sible? Comment pourrions-nous modifier la convention
du 15 juillet sous le coup des menaces dont nous sommes
assaillis ? Au milieu d'une telle explosion, notre hon-
neur nous commande de tenir à ce que nous avons fait,
d'accomplir ce que nous avons entrepris.
— « Pardon, mylord, que voulez-vous dire? De quelle
explosion, de quelles menaces parlez-vous ? Est-ce des
journaux? Vous savez, comme moi, ce que c'est qu'un
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 333
IJays libre ; vous connaissez, comme moi, ce qu'y peu-
vent être les exagérations de la pensée, les emportements
du langage. Si vous me parliez de nos journaux, je
parlerais des vôtres. Vous ne voudriez certainement pas
en répondre.
— a Et vos armements sur terre et sur mer?
— « Nos armements, mylord, sont une sûreté pour
nous, point une menace de notre part. Comment? De-
puis l'origine de cette affaire, la France répèle que son
motif pour repousser l'emploi de la force contre le
pacha, c'est la crainte que, par là, on ne soulève en
Orient les questions les plus graves, qu'on ne trouble
l'Empire ottoman et la paix de l'Europe. Elle a tort ou
raison; mais enfin c'est son avis, sa prévoyance. Et
pendant qu'elle pense et prévoit ainsi, la France voit
quatre grandes puissances s'unir pour employer la force
en Orient; elle se voit isolée, et elle ne prendrait pas ses
précautions ! Elle ne se préparerait pas pour les chan-
ces d'un avenir qu'elle a toujours prévu et prédit! Ces
préparatifs, mylord, ces armements n'ont rien d'agressif;
ils ne menacent les droits d'aucun État ; ils sont notre
garantie, à nous, contre les périls et pour les nécessités
de la situation qu'on nous a faite. Il fallait prévoir,
mylord, cette conséquence de cette situation; il fallait
prévoir l'élan du sentiment national dans la France
isolée, et l'attitude qu'il imposerait à son gouvernement.
Je vous l'ai souvent annoncé; je vous ai fait pressentir
cette explosion dont vous- vous plaignez et ses consé-
quences. Vous n'avez jamais voulu y croire.
334 CHAPITRE XXXII.
— « C'est volontairement que la France s'est isolée.
Nous avons vivement désiré, instamment demandé
qu'elle fût avec nous. Nous ne pouvions abandonner ce
que nous pensions, ce que nous voulions faire dans le
seul intérêt du repos de l'Europe, parce que la France
n'était pas de notre avis sur le choix des moyens. C'eût
été reconnaître, accepter son veto, sa dictature. Nous
nous sommes appliqués à vous rassurer, à vous donner,
sur nos intentions, sur notre action, toutes les garanties
possibles. S'il en est 'que vous désiriez, que vous imagi-
niez, dites-les; nous irons très-loin pour dissiper toute
inquiétude. Mais quand, après un an de négociations,
nous avons conclu la convention du i5 juillet, nous
avons fait un acte sérieux; nous l'avons fait pour guérir
en Orient un mal sérieux. Nous ne voulons faire que
cela; mais nous le voulons sérieusement, comme des
gens qui se respectent eux-mêmes, qui ne vont point
au delà de ce qu'ils ont dit, mais ne rétractent point ce
qu'ils ont fait.
— « Nous aussi, mylord, nous tenons à ce que nous
avons dit; nous ne voulons que ce que nous avons an-
noncé. Nous avons toujours voulu la paix; toute notre
politique a été dirigée vers le maintien de la paix. Nous
n'avons pas créé la situation dans laquelle la paix peut
être compromise; nous ne répondons pas, je le répète,
de l'avenir que cette situation peut amener. »
Je transmis sur-le-champ à M. Thiers les détails de
cet entretien, et je lui communiquai en même temps
l'impression qu'à ce moment même et dans la situation
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 335
ainsi aggravée;, je ne cessais pas de conserver : « Je re-
garde, lui dis-je, les dernières paroles que m'a adres-
sées lord Palmerston comme l'expression vraie et com-
plète de sa pensée, et par conséquent de la pensée du
cabinet où il prévaut. Il veut sincèrement renfermer la
convention du 45 juillet dans les limites indiquées, la
restitution de la Syrie au sultan ; il veut sérieusement
l'exécuter dans ces limites. Il est plus que jamais con-
vaincu que les événements s'y renfermeront, et que le
pacha portera plus loin ses concessit)ns, ou sera dompté
sans longs et violents efforts. »
Deux jours après, pour que le gouvernement du Roi
n'ignorât rien de l'état des esprits à Londres, j'écrivis à
M. Tliiers : « J'espérais recevoir, il y a déjà quelque
temps, votre réponse à la grande dépêche de lord Pal^
merston du 31 août dernier. En vous écrivant le 0 sep-
tembre, je vous ai parlé de l'effet qu'elle produisait en
Angleterre et de l'importance qu'il y aurait pour nous
à agir, à notre tour, sur l'esprit flottant du public an-
glais mal informé. Depuis cette époque, non-seulement
la dépêche du 31 août, mais plusieurs autres pièces
dans le môme sens ont été publiées, entre autres la
note que m'a adressée lord Palmerston, le 16 septembre,
en me communiquant la convention du 15 juillet, celle
qui accompagnait le protocole du 17 septembre, et ce
protocole lui-même. Ces publications ont réellement agi
sur l'opinion en Angleterre, et aussi, me dit-on, en Alle-
magne. Rien n'est venu de notre part, non-seulement à
la connaissance du public, mais à l'adresse du cabinet
336 CHAPITRE XXXII.
anglais qui, je le sais, s'est un peu étonné de ne recevoir
aucune réponse à ses diverses communications. »
M. Tliiers m'envoya, le 8 octobre, sa réponse, en date
du 3, au mémorandum anglais du 31 août. C'était un
complet et habile résumé de la politique du gouverne-
ment français depuis 4839, dans les affaires d'Orient.
Ses motifs , sa persévérance à travers toutes les phases
de la question , ses efforts à la fois pour le maintien de
l'Empire ottoman et pour l'acceptation intelligente et
pacifique des faits qui, dans certains lieux, en attestaient
l'incontestable décadence, enfin ses objections au traité
du 15 juillet 1840 et ses griefs contre le brusque pro-
cédé de la conclusion, y étaient exposés avec lucidité,
fermeté et mesure. Je donnai le 12 octobre, à lord Pal-
merston, revenu ce jour même de la campagne, lecture
et copie de ce document K 11 me fit, dans le cours de
cette lecture, quelques observations courtes et réser-
vées, quoique son impression, je pourrais dire sa con-
trariété, fût, au fond, assez vive. J'ai déjà dit qu'il a le
goût de la polémique et un besoin passionné, non-seu-
lement d'avoir, mais d'avoir toujours eu raison, dans
ses raisonnements comme dans ses actes. La lecture
terminée, il m'exprima l'intention de répondre, par
écrit, à cette dépêche, et d'y relever tout ce qui lui
paraissait susceptible de contradiction. 11 avait l'air, en
m'écoutant, de méditer déjà sa réponse.
A sa dépêche du 3 octobre, M. Thiers en avait joint
t Pièces historiques, n" XI.
KXKCUTIOX DU TliAITK DU 13 JUILLET 18.0. 337
une aiitrc^ en date du 8, pratiquement bien plus impor-
tante. C'était la déclaration de l'attitude que prenait le
gouvernement du Roi en raison de la déchéance pro-
noncée à Constantinople contre Méliéniet-Ali, comme
paclia d'Egypte '. Cette déclaration était conçue en ter-
mes aussi mesurés que graves; le mot et le moment
précis du caaus bclli n'y étaient pas prononcés; mais
elle portait formellement « que la déchéance du vice-
roi, mise à exécution, serait, aux yeux de la France,
une atteinte à l'équilibre général de l'Europe. On a pu
livrer, aux chances de la guerre actuellement engagée,
la question des limites qui doivent séparer, en Syrie,
les possessions du sultan et du vice-roi d'Egypte; mais
la France ne saurait abandonner à de telles chances
l'existence de Méhémet-Ali comme prince vassal de
rEmi)ire. Quelle que soit la limite territoriale qui les
sépare, par suite des événements de la guerre, leur
double existence est nécessaire à l'Europe, et la France
ne saurait admettre la suppression de l'un ou de l'autre.
Disposée à prendre part à tout arrangement acceptable
qui aurait [)Our base la double garantie de l'existence
du sultan et du vice-roi d'Egypte, elle se borne en ce
moment à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait
consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance
prononcé à Constantinople. »
Je portai cette dépêche à lord Palmerslon le 10 octo-
bre, quelques heures après lavoir reçue. Il arrivait de
1 Pièces historiques, N" XI.
T. V. 22
338 CHAPITRE XXXII.
la campagne et se disposait à se rendre au conseil. II
écouta ma lecture avec une attentioji silencieuse ; sur le
passage seulement où M. Thiers rappelait la déclaration
que lui avait faite lord Granville au sujet de la déchéance
prononcée contre le pacha : « Je ne sais, me dit lord
Palmerston, si ces mots mesure comminaloire,sans con-
séquence effective et nécessaire, rendent bien exactement
ma pensée. J'ai chargé lord Granville, comme je vous
l'ai dit à vous-même, de déclarer au gouvernement du
Roi que nous considérions cette déchéance, non comme
un acte définitif et qui devait nécessairement être exé-
cuté, mais comme une mesure de coercition destinée à
retirer au pacha tout pouvoir légal, à agir sur son esprit
pour l'amener à céder, et qui n'excluait pas, entre la
Porte et lui, s'il renonçait à ses premiers refus, un ac-
commodement qui le maintînt en possession de l'E-
gypte. — C'est aussi, mylord, ce que j'ai mandé au
gouvernement du Roi » et je continuai ma lecture.
Quand j'eus fini : « Je ne saurais, me dit lord Palmer-
ston, vous répondre immédiatement; je ne suis pas le
gouvernement. Je n'entreprendrai pas non plus, en ce
ïuoment, de discuter les raisonnements exprimés dans
cette dépêche, et qui pourraient doimer lieu à des ob-
servations que pi'obablcment il conviendra mieux de
faire par écrit. Je mettrai la dépêche sous les yeux du
cabinet. » Et nous nous séparâmes sans plus de conver-
sation.
Cinq jours après, le 15 octobre, poussé par la vive
impression qu'avaient faite, sur ses collègues et sur lui-
EXECUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. 339
même, cette dépêche du gouvernement français et la
déclaration qu'elle cqntenait, lord Palmerston adressa à
Tambassadeur d'Angleterre à Constantinople, lord Pon-
sonby, des instructions portant : « Pour que le récent
exercice de l'autorité souveraine du sultan aboutisse à
un prompt et satisfaisant règlement des questions pen-
dantes, le gouvernement de Sa Majesté pense qu'il con-
viendrait que les représentants des quatre puissances à
Constantinople reçussent ordre d'aller trouver le minis-
tre turc et de lui dire que, d'après les stipulations de
l'article 7 de l'acte séparé annexé au traité du 15 juillet,
leurs gouvernements respectifs riîcommandent forte-
ment au sultan que , si 3Iéhémct-Ali fait bientùt sa
soumission et s'engage à restituer la flotte turque et à
retirer ses troupes de toute la Syrie, d'Adana, de Candie
et des villes saintes , le sultan, de son côté, non-seule-
ment rétablisse ftléhémet-Ali comme paclia d'Egypte,
mais lui donne aussi l'investiture héréditaire de ce pa-
chalik, conformément aux conditions spécifiées dans le
traité du 15 juillet, et pourvu, comme de raison, que
Méhémet-Ali ou ses successeurs ne commettent, sous
peine de forfaiture, aucune infraction de ces conditions.
Le gouvernement de Sa Majesté a droit d'espérer que
l'avis ainsi suggéré de sa part au sultan aura le con-
cours des gouvernements d'Autriche, de Prusse et de
Russie; Votre Excellence donc, aussitôt que ses collè-
gues auront reçu des instructions correspondantes, fera
la démarche prescrite dans cette dépêche. Si le sultan,
comme le gouvernement de Sa Majesté n'en saui-ait
140 cHAPiini-: xxxii.
douter, consent à agir d'après l'avis qui lui sera ainsi
donné par ses quatre alliés^ il conviendra qu'il prenne
immédiatement les mesures nécessaires pour faire
connaître à Méliéjnet-Ali ses gracieuses intentions; et
Votre Excellence, de concert avec sir Robert Stopford,
fournira au gouvernement turc toutes les facilités qu'il
l)Ourra demandera cet effet. »
Lord Palm(3rston m'envoya aussitôt copie de cette
dépèche, et lord Cranville reç ut ordre de la communi-
quer offîcieliement au gouvernement du Roi. Le cabinet
anglais avait hâte de nous rassurer quant à l'existence
de Méhémet-Aii en Egypte, et de faire ainsi disparaître
la chance de guerre que la dernière dépêche de M. Thiers
faisait entrevoir.
Mais dans la situation que les événements d'Orient et
l'état des esprits en France avaient faite au cabinet fran-
çais, c'était là une bien petite satisfaction et un calmant
bien inefficace. La France se sentait offensée et se croyait
menacée. Elle voyait, dans le traité du 15 juillet, une
atteinte à sa dignité, et l'alliance des quatre puissances
pour résoudre, sans elle, la question égyptienne était,
à ses yeux, le présage d'une nouvelle coalition contre
elle, dans un avenir peut-être prochain. Les ennemis du
gouvernement de 1830 fomentaient ce double sentiment,
s'en promettant des chances pour le plaisir de leurs
passions et le succès de leurs desseins. Sous la pression
de l'irritation et de l'alarme publiques, le cabinet avait
pris et prenait chaque jour des mesures aussi graves
qu'auraient iiu l'èlre, s'ils a\ aient éclaté, les péri's qui
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1810. 'îll
semblaient approcher. Dès le 20 juillel, des oidoiinaiiccs
du Koi avaient appelé <à ractivité les jeunes soldats en-
core disponibles sur les classes de 1 <S3G et 1839, et ouvert
les crédits nécessaires pour augmenter l'elTectif de la
marine de dix mille matelots, de ciiui vaisseaux de li-
gne, de treize frégates et de neuf bâtiments à vapeur. Des
ordonnances du 20 septembre prescrivirent la création
de douze nouveaux régiments d'infanterie, de dix ba-
taillons de chasseurs à pied et de six régiments de
cavalerie. Des ordonnances du 5 août et du 21 septem-
bre allouèrent des crédits extiaordinaires s'élevant à
1 07,821), ^oO francs pour l'accroissement du matériel de
l'armée et de son effectif en hommes et en chevaux. Le
13 septembre, le J/oni^cur annonça que la grande œuvre
des fortifications de Paris était résolue et que le gou-
vernement en faisait immédiatement commencer les
travaux : « Nous avons réuni les deux systèmes, m'écri-
vait M. Thiers en me l'annonçant, qui tous deux sont
bons, qui réunis sont meilleurs, et qui n'ont qu'un
inconvénient, à mon avis fort accessoire, c'est de couler
cher. En France, cela est pris, non pas avec plaisir,
mais avec assentiment. On comprend que notre sûreté
est là, et que c'est le moyen infaillible de rendre une
catastrophe impossible. » Le 7 octobre enfin, au moment
même où le cabinet, par sa noie du 8, déclarait sa réso-
lution de ne pas consentir à la déchéance de ]\léhémet-
Ali comme pacha d'Egypte, une ordonnance royale con-
voqua les Chambres pour le 28 de ce mois, et M. Tlncrs
m'écrivit le 0 : « La position s'iiggravant d'heure en
312 CHAPITRE XXXII.
heure, les armements doivent être accélérés en pro-
portion. Nous allons être à 489,000 hommes. Nous de-
manderons aux Chambres 150,000 hommes sur la classa
de 1841. Nous les demanderons par anticipation. Notre
chiffre sera alors de 639,000 hommes. Les bataillons-
mobiles de garde nationale seront organisés sur le pa-
pier; et si un moment vient où le cœur de la nation n'y
tienne plus, devant un acte intolérable, devant une des
cent éventualités de la question, nous nous adresserons-
aux Chambres et au Roi, et les uns et les autres déci-
deront. »
Au même moment, et pour bien établir le sens-
comme la limite des graves résolutions qu'il prenait,
le cabinet rappela du Levant notre escadre qui, en pré-
sence des événements engagés sur les côtes de Syrie,
attendait des instructions dans la rade deSalamine; il
ordonna qu'elle se concentrât à Toulon, dans le triangle
formé par le port de Saint-Florent et Alger, prête à se por-
ter, au premier signal, sur tous les points de la Méditer-
ranée, particulièrement sur Alexandrie si l'Egypte même
était attaquée. Ce rappel de l'escadre fut, de la part du ca-
binet français, un acte dé courage politique; en présence
d'une grande fermentation nationale, et tout en prenant
les grandes mesures qu'il jugeait nécessaires pour faire
face aux grands événements qu'il croyait possibles, il
ne voulut pas que la politique et l'avenir de la France
fussent à la merci d'un incident survenu entre des
vaisseaux français et anglais voisins les uns des autres,
loin de leurs gouvernements respectifs, et au bruit des
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1810. 3W
coups de canon tirés par l'escadre anglaise contre le
client populaire de la France. Mais, dans l'apparence,
cette mesure était en contradiction avec l'ensemble de
la situation et l'attitude générale du gouvernement fran-
çais; c'était une précaution pacifique prise au milieu
d'une prévoyance belliqueuse. Elle fut vivement atta-
quée par les adversaires du gouvernement, défendue
avec embarras par ses amis , et elle produisit dans le
public une de ces impressions incertaines et tristes qui
affaiblissent le pouvoir, môme quand il a raison.
Ainsi éclataient les conséquences des erreurs qui,
depuis l'origine de la question égyptienne, avaient jeté
et retenu dans de fausses voies la politique de la France.
Nous avions attaché à cette question une importance
fort exagérée ; nous avions regardé les intérêts de la
France dans la Méditerranée comme bien plus engagés
qu'ils ne l'étaient réellement dans la fortune de Méhé-
met-Ali. Et en même temps pourtant nous n'avions
pas concentré, sur l'Egypte même et sur sa transfor-
mation en État presque indépendant, tout notre désir
et notre effort. Nous avions, d'une part, fait à l'Egypte
une trop grande place dans notre politique générale, et
de l'autre nous ne nous étions pas empressés de saisir
l'occasion et d'assurer, avec l'adhésion de l'Europe, la
consolidation, sous notre influence, de ce nouveau dé-
membrement de l'Empire ottoman. En soutenant toutes
les prétentions de Méhémet-Ali sur la Syrie, nous
avions trop cédé à son ambition et trop peu pensé à
son établissement permanent sur les bords du Nil qui
344 CHAPITRE XXX II.
avait, pour la France, bien plus de i)ri\. En nous re-
fusant aux diverses concessions qui nous avaient été
offerles pour le pacha, nous avions aidé nous-mêmes
au travail de l'empereur Nicolas pour nous mettre
mal avec l'Angleterre et nous isoler en Europe. Nous
avions tenu cette conduite dans la double conviction
que Méhémct-Ali défendrait puissamment ses conquê-
tes,, et que, pour les lui enlever, les quatre puissances
unies dans le traité du lo Juillet auraient à faire de
grands elforts qui seraient ou vains, ou comi)romettants
pour la paix de l'Europe. Ces puissances commençaient
a peine à agir, et déjà les événements démentaient notre
ai)préciation des forces et des chances; déjà on pouvait
pressentir que Méhémet-Ali résisterait faiblement et
(pi'une escadre anglaise suffirait à le dompter. Et pour
une question si secondaire, pour ce client si peu en état
de se soutenir hii-mômc, nous avions conq)romis notre
situation en Europe; nous nous étions séparés de l'An-
gleterre; nous avions inquiété dans leur indillérence
pacifique l'Autriche et lal'russe ; nous avions livré ces
trois i>uissances au travail hostile de la Russie. Et nous
nous trouvions seuls, en présence d'une alliance qui
n'était pas, qui ne voulait pas être, envers nous, une
coalition agressive, (jui s'inquiétait pour elle-même
bien plus qu'elle ne songeait à nous menacer, mais qui
réveillait chez nous les souvenirs encore brûlants de nos
luttes contre la grande coalition européenne, et qui sus-
citîiit dans toute la Frauce une fermentation pleine de
colère et d'alarme.
EXÉCUTION DU TUAITK DU 15 JUILLET 1840. 345
Les erreurs qui avaient amené cette situation n'étaient
celles de personne en parliculier, ni d'aucun parti, ni
d'aucun homme : c'étaient des erreurs publiques, na-
tionales, partout répandues et soutenues, dans les
Chambres comme dans le pays, dans l'opposition
comme dans le gouvernement, au sein des partis les
plus divers. Tous avaient placé la question égyptienne
plus haut que ne le voulait l'intérêt fi'ancais ; tous
avaient repoussé les transactions présentées; tous
avaient cru Méhémet-Ali i>lus fort et le dessein des qua-
tre puissances plus difficile qu'il ne l'était réellement.
L"hcure des mécomptes était venue, et c'était le cabinet
présidé par M. Thiers qui avait a en porter le poids.
CHAPITRE XXXIII
AVENEMENT DU MINISTERE DU 29 OCTOBRE 1840.
Situation parlementaire du cabinet de M. Thiers au début et
pendant le cours de la session de 1840. — Discussion et vole
des fonds secrets dans la Chambre des députés. — Propo-
sition de réforme parlementaire 'par M. de Rémilly. — Son
issue. — Dispositions du Roi envers le cabinet, — Etat du
cabinet à la clôture de la session. — Effets divers du traité du
15 juillet 1840 sur la situation du cabinet. — Perspectives de
guerre. — Inquiétude et fermentation qu'elles excitent. —
J'écris au duc de Broglie le 23 septembre à ce sujet. — Sa
réponse. — Effet du bombardement de Beyrout et de la
déchéance prononcée à Constantinople contre Méhémet-Ali
sur la situation du cabinet. — Deux courants opposés se ma-
nifestent dans le public. — Esprit révolutionnaire et esprit
pacifique. — Le cabinet offre sa démission au Roi qui la refuse.
— Caractère précaire de l'accord rétabli entre le Roi et le
cabinet. — Avertissements qui me parviennent à Londres. —
Ma situation et ma réponse. — Opinion de M. Duchdtel. — La
session des Chambres est convoquée et je demande un congé
pour m'y rendre. — Ce que je pense de l'état des affaires et
ce que j'en écris au duc de Broglie le 13 octobre. — Le cabi-
net se propose de porter M. Odilon Barrot à la présidence
de la Chambre des députés. — Mon opinion et ma résolution
à cet égard. — Attentat de Darmès sur le Roi. — Le cabinet
propose au Roi un projet de discours pour l'ouverture de la
session. — Le Roi le refuse. — Démission du cabinet. — Le Roi
m'appelle à Paris. — Formation du cabinet du 29 octobre 1840.
J'ai dit quels motifs m'avaient déterminé, quand le
cabinet présidé par M. Thiers se forma, à rester am-
bassadeur à Londres, quelles limites j'assignai, dès le
premier moment ^ à mon adhésion, et quelles assuran-
ces me furent données que le cabinet ne les dépasserait
AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 347
point : « Il s'est formé, m'écrivait M. de Rémusat, sur
cette idée : point de réforme électorale, point de dissolu-
tion. » La plupart de mes amis politiques, surtout dans
la Chambre des députés, se confiaient peu dans ces assu-
rances ; le cabinet s'éloignait évidemment du centre de
cette assemblée ; il avait dans le centre gauche son siège
et son chef; le côté gauche lui offrait son appui; le pre-
mier jour où les nouveaux ministres ouvrirent leurs sa-
lons, les députés de l'ancienne opposition y firent foule.
Les chefs tenaient un langage modéré ; mais tout en
contenant ses exigences, le nouveau parti ministériel
manifestait ses espérances; on élevait précisément les
questions que le cabinet avait promis d'écarter; on
parlait, plus ou moins haut, de réforme parlementaire
et électorale,rmcme de la dissolution de la Chambre si
elle se refusait à ce qu'on ne pouvait se dispenser de lui
demander : « 11 ne s'agit, disait-on, que d'arriver à la
fin de la session, et quoi de plus simple? Il suffit de
ne pas effaroucher les conservateurs, dût-on même les
flatter et les caresser un peu, de manière à en gagner
un nombre suffisant pour avoir une majorité passable,
avec laquelle on puisse obtenir les fonds secrets, le
budget et deux ou trois lois d'une extrême urgence ;
après quoi, la clôture. Alors nous serons maîtres du
terrain; nous épurerons, s'il le faut, le ministère et
nous ferons la dissolution. Nul doute sur le résultat des
élections faites sous notre puissance administrative et
sous l'influence de notre presse. Ainsi notre victoire
deviendra incontestable et incontestée. »
318 CHAPITRE XXXIII.
Ces propos, ces projets, entendus ou pressentis par
les conservateurs, les remplissaient d'humeur et de
inéliance; ils se souvenaient des périls que le pays
avait courus et des luttes que, depuis le ministère de
M. Casimir Périer, ils avaient soutenues pour l'en défen-
dre ; les rancunes suscitées par la coalition étaient ré-
centes et vives. Le parti du juste-milieu serrait ses rangs,
proclamait ses craintes et se promettait de résister fer-
mement à toute déviation de la politique qu'il faisait
triompher depuis neuf ans : « La situation, m'écrivaient
mes amis, est plus grave que vous ne pouvez le penser,
n'étant pas sur le théâtre même des événements. Un
ministère soutenu publiquement et ardemment par la
gauche, appuyé par les journaux de cette couleur, au
nom des idées que nous avons combattues, ce n'est pas
là un fait léger et sans importance pour l'avenir, 11 ne
s'agit de rien moins que d'un complet déplacement du
pouvoir, et le mouvement ira vite si on ne l'arrête, »
Le duc de Broglie lui-même, qui avait regardé l'entrée
de M, Thiers au pouvoir comme nécessaire et qui lavait
aidé à former son cabinet, ne se faisait point d'illusion
s'ur cet état des esprits et des partis : « Les querelles des
journaux, m'écrivait- il, ont fort envenimé la situation
et compliqué les difficultés. Je crois, pour ma part, que
le ministère traversera le défilé des fonds secrets; mais
je doute fort qu'il arrive jusqu'à la session rirochaine.
Il sortira de celle-ci, s'il en sort, tellement meurtri et
délabré que M, Thiers sera obligé de chercher du se-
cours. Et comme, en pareil cas, il est d'autant plus dif-
AVÈNEMENT DU MINISTERE DU 29 OCrOBUE 1810. :!4&
fi'cile (['en trouver qu'on eu a besoin, les probabilité^^
sont qu'il n'ouvrira pas la session procbaine. Je désire
])caucoup que votre mission à Londres ait assez réussi
alors pour vous permettre de rentrer dans les affaires.
11 n'y a que vous qui puissiez maintenant diriger les
affaires étrangères utilement pour le pays, et agir sur
l'esprit du lloi sans révolter son amour-propre. »
Le cabinet traversa en effet heureusement le défilé
d(!S Ibnds secrets; M. Tliiers eut non-seulement les hon-
neurs (.le la discussion, mais im succès de vote qui dé-
passa son attente. Un amendement proposé j)ar M. d'An-
geville, ferme député conservateur, pour réduire de
100,009 francs la somme demandée par le gouvernement,
fut rejeté par '2ir> suffrages contre ITiB qui l'adoptèrent.
Un de mes plus judicieux et plus fidèles amis, M. l)u-
mon^ m'écrivit le lendemain 27 mars : «Notre minorité
se compose de quelques voix dans le centre gauche, de la
majorité des 2-21 qui ont soutenu M. Mole contre la coa-
lition, et des doctrinaires. L'alliance avec la gauche étant
oifertc au cabinet et acceptée de lui, il nous a pnru
impossible de donner notre adhésion à celte nouvelle
majorité et nous avons travaillé à la reconstitution du
centre droit. Autant qu'on puisse juger une situation le
lendemain du jour oii elle s'est dessinée, voici, ce me
semble, oii nous en sommes. Nos 158 voix ne sont pas
complètement homogènes; mais en les réduisant à lio,
on a le chiffre des conservateurs déterminés à empê-
cher l'alliance avec la gauche, soit dans le pouvoir,
soit dans l'opposition. iO voix à peu près dans la majo-
350 CHAPITRE XXXI II.
rite ministérielle ont la même tendance;, mais non la
même résolution. Le parti conservateur est donc au-
jourd'hui en minorité dans la Chambre; il ne peut
recevoir la majorité que de ses alliances ou des fautes
du cabinet. Ceci me semble dicter la conduite que nous
devons tenir. Nulle occasion qu'on puisse prévoir ne se
présentera, d'ici à la fin de la session, de donner un
vote politique ; elle établirait la division, d'une manière
permanente, entre nous et la portion la plus rapprochée
de nous dans la nouvelle majorité. L'altitude expec-
tante au contraire nous laissera prêts pour l'une ou
l'autre des deux éventualités que le temps doit pro-
chainement amener. Si M. Thiers se gouverne et se
modère, la gauche ne tardera pas à le quitter, et nous
lui deviendrons nécessaires. Nous restons assez nom-
breux pour faire nos conditions. Si M. Thiers s'enivre
de son succès, s'il demande la dissolution de la Cham-
bre pour consolider sa majorité, nous sommes en me-
sure d'appeler à nous la portion la plus modérée de ses
amis, et de former, avec eux, une majorité et un mi-
nistère. Dans les deux hypothèses, la guerre parlemen-
taire ne nous serait bonne à rien, et nous ne pouvons
que gagner à la paix. »
J'étais pleinement de l'avis de M. Dumon. Au mo-
ment môme de la formation du cabinet, j'avais conseillé
à mes amis la conduite modérée et expectante qu'il
indiquait. Bientôt survinrent des incidents nouveaux
(jui la rendirent plus difficile, mais qui n'ébranlèrent
pas ma conviction que c'était la seule sensée et conve-
AVÉNEMEXT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1810. 351
nable. Un député conservateur, M. de Rémilly, esprit
flottant et curieux de popularité, fit une proposition
pour interdire aux députés, pendant toute la durée
de la législature et sauf quelques exceptions, l'accepta-
tion de toute fonction salariée et tout avancement dans
leur cari'ière. C'était un premier pas dans la réforme
parlementaire et électorale. Le cabinet s'efforça, sous
main, de faire écarter la proposition; mais quand la
Chambre fut appelée à en délibérer, le côté gauche, par
fidélité à ses antécédents, les ministres par égard pour
leurs nouveaux alliés, la plupart des conservateurs par
malice envers le cabinet et pour l'embarrasser, votè-
rent la prise en considération, et une commission fut
chargée de faire, à ce sujet, un rapport qui devait ame-
ner une résolution définitive. Rejetée, malgré l'appui
du ministère, la proposition entraînait sa chute ; adop-
tée, elle rendait la dissolution de la Chambre inévitable.
J'écrivis le 6 mai au duc de Broglie : « Je suis chaque
jour plus inquiet. Quand le cabinet s'est formé, il m'a
écrit en propres termes qu'il se formait sur cette idée :
« Point de réforme électorale, point de dissolution ; »
et il glisse de jour en jour dans la réforme et dans la
dissolution! Si la pro])Osilion Rémilly ne meurt pas
dans la commission, si elle est rapportée et discutée, la
dissolution de la Chambre viendra, et elle viendra sous
un cabinet de plus en plus engagé avec le côté gau-
che; c'est-à-dire qu'on fera en 1840, contre le corps du
parti conservateur, du parti avec lequel nous avons de
1830 à 1830 sauvé le pays et notre honneur, ce que
352 CIIAPITllE XXXIII.
M. Mole a fait en 1837 contre la tête de ce même parli,
contre les doctrinaires. Que la situation soit forcée, que
les conservateurs y aient poussé le cabinet, que depuis
trois mois ils aient manqué de prudence et de patience,
aujourd'hui cela importe assez peu; s'en plaindre,
c'est de la morale, non de la politique. Politiquement, le
lait actuel et imminent, c'est une nouTelle dissolution
contre notre ancienne armée, à la suite de deux disso-
lutions faites naguère contre nous. Et nu l)0ut de ces
trois dissolutions sera l'abandon de la politique qui a
été la notre de[)U)S -1830, de la seule politiipie sensée et
honorable.
« Il faut que la proposition Rémilly meure dans la
commission. Il faut qu'elle ne soit pas rapportée et
discutée. A cette condition seule, on peut gagner encore
du temps, le temps de guérir les blessures dont nous
soutîrons, le temps de ramener le pouvoir vers le cen-
tre et le centre vers le pouvoir. J'espère que cela se
peut. Mais cela ne se peut qu'avec du temps; et si la
proposition Rémilly est discutée, nous n'en aurons
point; nous serons fatalement précipités dans une voie
fatale.
« Il y a, je le sais, bien peu de vraie passion, bien
peu d'énergie dans les partis de gauche ou de droite,
vainqueurs ou vaincus, et ils peuvent se traîner long-
temps dans des oscillations courtes et misérables. Mais
il y a aussi bien de la légèreté, bien de l'imprévoyance,
bien peu de résistance au mal, et il ne faut pas un vent
bien fort pour emporter ces brins de paille. Si le parti
AVENEMENT DU MINISTÈRE DU 20 OCTOBRE 1810. 353
qui, depuis 1830, a commencé à fonder vraiment chez
nous le gouvernement libre est définitivement battu et
dissous, Dieu sait ce qui arrivera ! Dieu sait quel temps
et quels événements il faudra pour retrouver un point
d'arrêt !
« Pensez bien à ceci, je vous prie. Voyez ce que vous
pouvez faire, jusqu'à quel point vous pouvez agir sur
le cabinet. Épuisez votre pouvoir; forcez-les d'épuiser
le leur pour n'en pas venir à cette extrémité. J'en suis
très-préoccupé moi-même, préoccupé avec un déplai-
sir infini. Je ne puis oublier que ce qui m'a décidé, il
y a deux mois, à rester dans le poste oi^i je suis, ce sont
ces paroles : « Point de réforme électorale, point de
dissolution. »
On n'en vint pas à l'extrémité que je redoutais;
quand la commission eut fait son rapport, la discussion
de la réforme parlementaire proposée par M. de Rémilly
fut ajournée après le vote du budget. C'était la ren-
voyer à une autre session, et la dissolution de la Cham-
bre des députés cessait d'être inévitable. Le cabinet
s'appliquait ainsi à écarter toute mesure décisive, toute
classification définitive; il espérait qu'en gagnant du
temps il parviendrait à recruter, soit parmi les anciens
conservateurs, soit dans l'ancienne opposition, les élé-
ments d'une majorité nouvelle et un point d'appui
pour une politique un peu nouvelle aussi, assez du
moins pour contenter le côté gauche sans effrayer et
aliéner le centre. Mais dans un gouvernement de dis-
cussion libre et publique, l'équihbre entre les partis
ï. V. 23
354 CHAPITRE XXXIII.
est une situation de très-courte durée, car elle con-
damne le pouvoir à une immobilité qui l'annule ou
à un jeu de bascule qui le décrie; et il n'y a point de
dextérité de conduite ou de parole qui suffise à con-
tenir longtemps, sans les combattre, les passions qu'on
ne veut pas satisfaire, et à opérer promptement les
transformations dont on aurait besoin. Malgré les ef-
forts, malgré les succès même de M. Tliiers et de ses
collègues, et quoique leur existence ministérielle ne fût
plus menacée, les difficultés de leur situation s'aggra-
vaient au lieu de s'évanouir; la gauche avait beau dis-
simuler ou ajourner ses prétentions, les méfiances du
centre devenaient de jour en jour plus vives; on parlait
de l'entrée de M. Odilon Barrot dans le cabinet, et les
dénégations des ministres ne dissipaient pas les alarmes
des conservateurs; les mutations diplomatiques, judi-
ciaires ou administratives, quoique faites en petit nom-
bre et avec réserve, étaient observées et commentées
avec une humeur inquiète ; et bien que trop amèrement
ou imprudemment exprimée, l'inquiétude était légitime,
car, malgré les hésitations et les précautions du mini-
stère, c'était évidemment la désorganisation dn parti con-
servateur qui s'opérait et c'était au profit de l'ancienne
opposition que se préparait l'avenir.
Le roi Loûis-Phihppe était, au fond, de l'avis des con-
servateurs et partageait leur inquiétude; mais il ne
contrariait point le ministère, ne lui suscitait aucun
embarras, ne se refusait point, tout en les discutant, aux
mesures de détail qui lui étaient demandées, et restait
AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 23 OCTOBRE 1810. 355
strictement dans son rôle constitutionnel, ne se séparant
point de ses conseillers sans se confondre avec eux :
« Le Roi, m'écrivait le 15 mars M. de Rémusat, nous
traite parfaitement bien et nous prête un réel appui. »
Quelquefois, les personnes qui rapprochaient, diploma-
tes ou courtisans, lui trouvaient l'air triste et soucieux ;
il laissait quelquefois percer, à l'endroit de ses mini-
stres, un peu desusceptibilitc royale; on remarqua que,
le 1" mai I8i0, dans les réceptions de sa fête, il s'était
montré froid avec M, Thiers et lui avait à peine adressé
la parole. Mais ces petits mouvements personnels n'al-
téraient point son attitude générale, et laissaient, à la
politique du cabinet, son libre développement. Des
hommes dignes d'exercer le pouvoir sous leur respon-
sabilité ne prétendent pas que la personne royale leur
asservisse sa pensée et sa vie intime ; ils n'ont droit qu'à
sa loyauté constitutionnelle et ne lui demandent rien
de plus. Le roi Louis-Philippe d'ailleurs avait du goût
pour M. Thiers, comptait sur son attachement, et trai-
tait avec lui sur un pied de confiance familière, soit
qu'ils fussent ou ne fussent pas du même avis. Sur une
seule question, question de crise et d'avenir, le Roi
avait son parti pris, indépendamment de ses mini-
stres; il était décidé à ne pas leur accorder la disso-
lution de la Chambre des députés s'ils la lui deman-
daient, et à accepter leur démission plutôt que de leur
laisser faire les élections de concert avec la gauche et
sous son influence. Résolution parfaitement légitime
en principe, car c'est le droit essentiel de la royauté,
35G CHAPITRE XXXII I.
quand elle diffère d'opinion avec ses conseillers, de se
séparer d'eux et d'en appeler, soit dans les Chambres,
soit dans les élections, au jugement du pays. Le Roi
prévoyait cette chance, et s'entretenant, vers la fin d'a-
■\Til, avec le maréchal Soult, il lui demanda si, dans le
cas où il se verrait obligé de refuser à ses ministres
actuels la dissolution de la Chambre, il pouvait compter
sur lui pour former un nouveau cabinet : « Je suis
prêt, Sire, lui dit le maréchal, à reprendre le ministère
de la guerre; et ce qu'à mon avis le Roi, dans ce cas,
aurait de mieux à faire, ce serait d'offrir à M. Guizot le
portefeuille des affaires étrangères. Quand j'ai insisté,
dans le précédent cabinet, pour que l'ambassade d'An-
gleterre lui fût confiée, je pensais qu'un jour le Roi
pourrait bien avoir besoin de lui ailleurs, » Le Roi prit
la main au maréchal, et le remercia en lui disant :
« Ceci sera ma ressource en cas de mésaventure. »
M. Duchàtel m'informa sur-le-champ de cet entretien
en y ajoutant : « Soyez sûr que la dissolution est au
fond de la situation actuelle. On prend des renseigne-
ments de tous les côtés. On s'y prépare le plus mysté-
rieusement que l'on peut. On envoie, aux journaux des
départements, des articles que j'ai lus et qui vantent
les heureux effets probables d'une dissolution. Le Roi
est décidé à la refuser; mais le pourra-t-il? Là sera la
(juestion. Que dites-vous, quant à ce qui vous regarde,
de la combinaison dont le maréchal lui a parlé? J'au-
rais grand besoin de savoir le fond de votre pensée. »
Je lui répondis le 29 avril : « Comme vous, je suis
A VÉ. ni: ME NT DU MIXISTÈKE DU 29 OCTOBRE 1840. 357
frappé du mouvement vers la gauche. Comme vous, je
le crois très-dangereux pour notre pays et notre gou-
vernement. Mais je doute que ce mouvement marche
aussi vite et aussi uniformément que vous le supposez.
Je crois à des lenteurs, à des oscillations. Il faut régler
sa conduite sur le fait général, mais en tenant compte
des incidents qui doivent le ralentir ou le masquer
pendant quelque temps. Je crois aussi qu'il importe
infiniment de ne pas se tromper sur le moment de la
réaction et sur la position à prendre pour la diriger. Il
ne faut rentrer au pouvoir qu'appelés par une nécessité
évidente, palpable. Je ne connais rien de pis que les
remèdes qui viennent trop tôt; ils ne guérissent pas le
malade et ils perdent le médecin. Le parti conservateur
nous a manqué deux fois, par imprévoyance et par
faiblesse: en 1837, au moment de la loi de disjonction,
en 1839, au moment de la coalition. 11 ne faut pas nous
livrer sans défense aux défauts de nos amis. 11 faut,
quand nous nous rengagerons, que leur péril soit assez
pressant, assez clair pour qu'ils s'engagent bien eux-
mêmes avec nous, et à des conditions honorables et
fortes pour nous. Les partis ne se laissent sauver que
lorsqu'ils se croient perdus. Quand ce moment viendra,
s'il vient, comme je le pense, je n'aurai, à la combinai-
son dont vous me parlez, aucune objection. Je la crois
bonne, et personnellement elle me convient. Mais, je le
répète, ce qui est capital en soi, ce qui, pour moi, est
de rigueur, c'est que rien ne se fasse ou ne se tente
d'une manière factice ou prématurée, par un travail
358 CHAPITIŒ XXXIII.
caclié, pour écliapper à des ennuis, à des désagréments.
Il faut des motifs publics, énormes; il faut que le Roi
ait à refuser des choses qu'il ne puisse accepter a\ec
sûreté, que nous-mêmes nous ne puissions accepter
avec honneur. Je n'entrevois, quant à présent, que deux
choses pareilles, la dissolution de la Chambre des dé-
putés ou l'admission do la gauche elle-même dans le
gouvernement. Ce sont là, je le reconnais, pour le Roi
et pour nous, des motifs suffisants. Pour ces motifs-là
et sur les bases que vous m'indiquez, je ne manquerai
ni à ma cause ni à mes amis. »
Je tenais beaucoup à ce que le cabinet fût bien instruit
de mes dispositions, et le 16 juin, je priai le duc de Broglie
de s'en expliquer nettement pour mon compte : « On me
dit, lui écrivis-je, qu'il est question de l'entrée de M. Odi-
lon Barrot dansle cabinet. Je ne sais pas si celaest sérieux,
et je ne veux en écrire à personne du cabinet avant de
savoir si cela est sérieux. Je n'ai nul goût pour les décla-
rations inutiles. Mais comme je ne veux pas qu'il puisse y
avoir, dans l'esprit de personne, un moment d'incertitude
sur ce que je ferais en pareil cas, je vous prie de dire po-
sitivement à M. de Rémusat, et comme le sachant bien,
que, si cela arrivait, je ne resterais pas à Londres. La
dissolution de la Chambre ou l'admission de la gauche
dans le gouvernement, ce sont, pour moi, les cas de
retraite que j'ai prévus et indiqués dès le premier mo-
ment. » J'avais, en effet, trois semaines auparavant,
écrit à M. de Rémusat : « Une chose me préoccupe tou-
jours, la proposition Rémilly et la très- fausse position
AVENEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 35£>
dans laquelle, si elle était discutée et en partie adoptée,
elle mettrait la Chambre, le cabinet et tout le monde.
Position qui, étant le grand cbemiade la dissolution,
ne serait acceptable ni tenable pour personne. Pour-
voyez à cela. Il me semble que le pouvoir ne vous
manque pas. » M. de Rémusat communiqua sans doute
ma lettre à ses collègues, car, quelques jours après,
M. Thiers , en m'écrivant sur les diverses négociations
dont j'étais chargé, me dit à la fin, avec une fine ironie
qui me fit sourire sans me rassurer : « Je vous souhaite
mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur les
affaires intérieures de la France. Nous ne voulons pas la
dissolution, et nous ne vous perdons pas le pays en \otre
absence. »
Le 15 juillet, le même jour où les quatre puissances
signaient, sans nous, à Londres, leur traité sur les
affaires d'Orient, la session des Chambres finit à Paris,
laissant le ministère point menacé, mais point aiTermi,
sans rivaux agressifs, mais sans amis sûrs et sans avenir
clair. Aucun parti ne l'attaquait, mais aucun no le sou-
tenait comme le représentant vrai et efficace de ses idées,
de ses intérêts, de sa cause: « La session s'est close mé-
diocrement pour le cabinet, m'écrivait M. Yillcmain;
il y avait, à la Chambre des députés, diminution de
confiance, quoique la confiance n'eût jamais été grande.
Le parti nécessaire, le centre, n'était pas hostile, mais
froid et assez sévère dans ses jugements. La gauche était
humble, mais une partie avail de l'humeur et, sans les
journaux, en aurait eu davantage. La session prochaine
S60 CHAPITRE XXXIII.
retrouvera les elioses dans le même état, et plutôt aggra-
vées. Les conquêtes individuelles seront assez rares et
péniblement compensées. Il y aura de l'impossible à
satisfaire la gauche, ou à la conserver aussi bénigne
sans la satisfaire. » Les partisans mêmes du cabinet, les
hommes qui l'avaient hautement approuvé et soutenu
pendant le cours de la session, n'étaient guère plus con-
fiants dans son avenir : « Voilà la session finie, m'écri-
vait M. Duvergicr de Hauranne, et bien finie, quoi qu'on
en puisse dire. Sur quelques points secondaires, on peut
sans doute reprocher au cabinet quelques faiblesses;
mais il n'a pas fléchi sur une seule question importante,
et son drapeau est aujourd'hui ce qu'il était au 1" mars.
La Chambre d'ailleurs lui a accordé tout ce qu'il lui
demandait. Je conclus de là qu'à moins d'événements
imprévus, son existence est parfaitement assurée pour
six mois, et que les difficultés renaîtront seulement au
début de la session prochaine. J'avoue (}u'à cette époque
elles pourront être grandes. »
Les difficultés devaient être d'autant \)\us grandes
qu'elles ne provenaient ni de la com[)osition , ni des
mérites du cabinet. Depuis son entrée au pouvoir, il
avait déployé beaucoup d'activité, d'adresse, de talent.
Il avait un chef reconnu et point de dissensions inté-
rieures. Son mal était dans sa situation même; il ne re-
présentait et ne satisfaisait aucune des grandes opinions
et des grandes classifications politiques du pays ; il vivait
entre elles, voué à un travail continu de transaction et
d'équilibre : travail quelquefois nécessaire, mais de
AVÈNEMENT DU MINISTERE J3U -29 OCTOBRE 1840. 361
courte haleine, et où le succès même use plus qu'il ne
fortifie. Il faut au pouvoir une base plus large et plus
fixe pour qu'il puisse prétendre à un long avenir.
Dans cette situation, le traité du 15 juillet fut, au
premier moment, une bonne fortune pour le cabinet
français, et lui valut, pendant six semaines, plus de force
qu'il ne lui suscita de péril, La question intérieure, dans
laquelle M. Thiers et ses collègues étaient aux prises avec
des embarras à la fois graves et petits, s'évanouit devant
la question extérieure qui parut, dès l'abord, grande et
simple. Le sentiraent national était blessé; la dignité,
même la sûreté nationale semblaient compromises; tous
les partis se pressèrent autour du pouvoir, lui appor-
tant des impressions encore plus vives que les siennes et
lui offrant tout leur appui. Le centre était aussi décidé
que le côté gauche, le Roi aussi animé que le ministère;
on entendait partout des paroles également chaudes*
toutes les premières mesures prises ou annoncées par
le gouvernement obtinrent l'assentiment général : « La
force de la situation, m'écrivait le 29 août M. de Rémusat,
l'a emporté sur les velléités d'ambition ou de vengeance
de nos adversaires ; on avait un moment espéré, pendant
l'absence du Roi, nous trouver séparés de lui au retour,
ou nous rendre suspects à ses yeux. On a bientôt reconnu
qu'il n'y fallait pas penser. Le Roi a tenu, tant à l'égard
de son ministère que de la situation générale, un langage
très-ferme et très-net. Vos dernières nouvelles et celles
du prince de Metternich ont fait regagner beaucoup de
terrain à la paix, et j'ai plus de confiance dans l'avenir.
362 CHAPITRE XXXIII.
Cependant nos préparatifs sont sérieux : ne fussent-ils,
comme je le pense, qu'une précaution sans emploi, c'est
une excellente chose que de saisir cette occasion de
rendre à la France la force militaire dont elle a besoin
pour soutenir son rang. »
C'était là en effet, à cette époque, la pensée et l'espé-
rance du cabinet. Toujours persuadé que Méhémet-Ali
résisterait énergiquement , que les moyens de coerci-
tion employés contre lui seraient vains ou inquiétants
pour l'Angleterre elle-même, qu'ainsi la question reste-
rait longtemps en suspens, et finirait, soit par un arran-
gement direct entre la Porte et le pacha, soit par de
nouvelles transactions diplomatiques dans lesquelles la
France , fortement préparée, pèserait efficacement sur
l'Europe embarrassée, le gouvernement français. Roi
et ministres, se flattait que la guerre ne résulterait pas
des mesures qui semblaient la prévoir, et que le pouvoir
sortirait de cette crise à la fois plus populaire et mieux
armé.
Mais tout le monde n'avait pas la môme confiance :
quand l'émotion des premiers jours se fut un peu calmée,
l'inquiétude de la guerre, d'une guerre sans raison
sérieuse et légitime, rentra dans beaucoup d'esprits.
M. Duchàtel m'écrivit, le 8 août, de Genève : « La situa-
tion me parait de loin grave et inquiétante. Je ne puis
pas cependant me figurer que la guerre en sorte. J'ai
une confiance d'instinct dans le maintien de la paix.
Mais nous sommes, comme en 1831, sur la lame d'un
couteau, et le défilé n'est pas facile à passer. Je voudrais
AVENEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 363
surtout être assuré que nulle part on ne souhaite la
guerre, et que l'on se conduira de manière à ne pas la
précipiter, tout en soutenant l'honneur du pays avec
la fermeté que les circonstances réclament. Les bavar-
dages des journalistes ne conviennent pas aux hommes
d'État, et par susceptibilité pour soi-même, il ne faut
pas provoquer justement l'amour-propre des autres. La
nouvelle quadruple alliance n'a pas entre les mains les
moyens d'enlever par force la Syrie au pacha. Ce ne
serait pas une chose facile à une armée de cent mille
Russes, et l'Angleterre peut-elle admettre une armée
russe, non-seulement en Asie Mineure, mais au delà du
Taurus? Ce serait un degré de démence dont je ne crois
pas le bon sens de John Bull susceptible. Mais tout en
nous montrant dignes et résolus, ne forçons pas nos
voisins à se fâcher contre nous par point d'honneur.
Maintenons notre honneur; ne blessons pas celui des
autres.
M. Villemain m'écrivait au môme moment : « Les
démonstrations militaires, car je ne puis croire à la
guerre, feront-elles ce que n'ont pu faire jusqu'ici les
négociations? .l'en doute fort. Il est certain que ce qui
s'est montré d'énergie dans la presse a frappé. Il a été
écrit par M. d'Appony à sa cour que ce pays-ci était
plus inflammable qu'il ne l'avait cru, et qu'un grand
mouvement vers la guerre pouvait avoir lieu. Reste la
force de ce mouvement en lui-même, et la probabilité
de ce qu'il peut inspirer de prudence à l'étranger. Vous
êtes juge à cet égard. Seulement on peut penser qu'a-
364 CHAFITUE XXXUl.
près dix ans de paix habilement maintenue, l'isolement
n'est pas une politique; c'est une nécessité qui aurait
pu être prévenue, et dont la cause est plus individuelle
que nationale. La paix depuis dix ans est une force
acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et son
action personnelle doivent servir encore à la maintenir.
S'il en arrivait autrement, j'aurais de tristes pensées
sur les sacrifices qui seraient imposés au pays et qu'on
sentirait bientôt. »
La perspective des sacrifices ne tarda pas à s'ouvrir;
les affaires commerciales et industrielles se ralentirent;
dans les ports, les armements devinrent plus timides et
plus difficiles; des rassemblements d'ouvriers se formè-
rent à Paris et prirent un caractère séditieux; la fer-
mentation et l'inquiétude se développaient ensemble;
les esprits ardents commençaient à parler de la guerre
sur le Rhin et les Alpes comme du seul moyen de pré-
venir les périls dont la nouvelle coalition menaçait lu
France; les esprits prudents regardaient les périls d'une
telle guerre comme infiniment plus grands que ceux
du traité du 15 juillet, et tournaient leur pensée vers
le Roi, demandant s'il laisserait disparaître, pour que
le pacha d'Egypte conservât toute la Syrie, la paix qu'il
maintenait si laborieusement depuis dix ans. Quand on
apprit que le traité du \ 5 juillet commençait à s'exé-
cuter, l'excitation des uns et l'inquiétude des autres
redoublèrent; les lettres qui m'arrivaient de toutes
parts m'apportaient à la fois les velléités belliqueuses et
les vœux pacifiques du pays. Dans cette perplexité publi-
AVENEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 3G5
que, j'éprouvai le besoin et je jugeai de mon devoir
de résumer et d'exprimer pleinement à Paris mon o[)i-
nion sur l'état de l'affaire que j'étais chargé de traiter à
Londres et sur la conduite qu'il nous convenait de tenir.
J'écrivis donc le 23 septembre au duc de Broglie une
lettre que j'insère ici tout entière :
« La situation devient grave. Je veux vous dire ce
que je pense, tout ce que je pense. Je ne connais pas
bien l'état des esprits en France, Je ne puis apprécier
ce qu'il commande ou permet au gouvernement. Mais
à ne considérer que les choses en elles-mêmes, j'ai un
avis, et nous touchons peut-être à l'un de ces moments
où c'est un devoir impérieux de n'agir que selon son
propre avis,
« Depuis l'origine des négociations, le thème de notre
politique a été celui-ci : — « Nous n'avons en Orient
qu'un seul intérêt, un seul désir, le même que celui de
l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse. Nous voulons
l'intégrité et l'indépendance de l'Empire ottoman. Nous
repoussons tout accroissement de territoire ou d'in-
fluence au profit de toute puissance européenne. Dans
l'intérieur de l'Empire ottoman, entre les musulmans,
entre le sultan et le pacha d'Egypte, la réj)artition des
territoires nous touche peu. Si le sultan possédait la
Syrie, nous dirions : « Qu'il la garde. » Si le pacha con-
sent à la rendre, nous dirons : « Soit. » C'est là, selon
nous, une petite question. Mais si on tente de résoudre
celte petite question par la force, c'est-à-dire de chasser
le pacha delà Syrie, aussitôt s'élèveront les grandes
366 CHAPITRE XXXIII.
questions dont l'Orient peut devenir le théâtre. Le pacha
résistera. Il résistera à tout risque, au risque de la ruine
de l'Empire ottoman, et de sa propre ruine. Sa résis-
tance amènera les puissances chrétiennes, et au-dessus
de toutes la Russie, au sein de l'Empire ottoman. Chance
imminente que cet empire soit mis en pièces et l'Europe
au feu. Nous ne voulons pas de cette chance. C'est pour-
quoi nous voulons, entre le sultan el le pacha, une trans-
action qui soit acceptée des deux parts, et qui main-
tienne en Orient la paix, seul gage de l'intégrité et de
l'indépendance de l'Empire ottoman, par conséquent
de la paix de l'Europe. »
A ce thème de la politique française, lord Palmer-
ston a opposé celui-ci :
— « La paix n'est pas possible en Orient tant que
le pacha d'Egypte possédera la Syrie. 11 est trop fort
et le sultan trop faible. Il faut que la Syrie retourne
au sultan. L'intégrité et l'indépendance de l'Empire
ottoman sont à ce prix. Si le pacha ne veut pas rendre
la Syrie, il n'y a point de danger à employer la force
pour la lui ôter. Au dernier moment le pacha cédera ou
résistera peu. Quand môme il i^ésisterait, le danger ne
naîtrait point; les puissances européennes sont bien
assez fortes pour chasser le pacha de la Syrie. Au-
cune d'elles ne veut rien de plus. La Russie elle-même
ajourne son ancienne politique. Elle renonce au pro-
tectorat exclusif qu'en fait elle exerçait sur la Porte,
et que, par le traité d'Unkiar-Skélessi, elle avait tenté
d'ériger en droit. Elle consent à le voir remplacé par
AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 367
im protectorat européen. Ainsi pour l'Empire ottoman,
la Syrie est une question vitale. Pour l'Europe, au-
cune question redoutable ne s'élèvera à côté de celle-ci.
D'une part, il y a nécessité d'employer la force ; de l'au-
tre, il n'y a, dans l'emploi de la force, aucun danger. »
« Entre ces deux politiques, plusieurs transactions
ont été tentées : r Tentative française. L'Egypte et la
Syrie ai)parliendront héréditairement au pacha. L'Ara-
bie, Candie et le district d'Adana seront restitués au
sultan. 2° Tentative anglaise. Le pacha aura l'Egypte
héréditairement, et la plus grande partie du pachahk
de Saint-Jean d'Acre, y compris cette place, viagèrc-
ment. Il rendra tout le reste. 3» Ouverture autri-
chienne. Le pacha aura l'Égyple héréditairement et
la Syrie viagcremcnt. Il rendra l'Arabie, Candie et
Adana.
« Toutes ces tentatives ont éclioué : 1° parce que
la France, fidèle à son thème, a toujours refusé de
donner formellement, à ces transactions, la sanction
de la coercition, en cas de refus du pacha; 2" parce
que lord Palmerston, fidèle aussi h son tlième, a tou-
jours refusé de laisser au pacha la Syrie.
« Pour avoir des chances de succès, l'ouverture de
PAutriche aurait eu besoin, d'abord d'être vivement
poussée par l'Autriche et la Prusse d'une part, par la
France de l'autre, ensuite d'être sanctionnée par la coer-
cition unanime en cas de refus du pacha. Ces deux
conditions lui ont également manqué.
« Pendant le cours de ces essais de transaction, un
368 CHAPlTilE XXXIII.
double travail se poursuivait : 1" En Orient par la
France, pour amener, sans le concours des autres puis-
sances, un arrangement direct entre le sultan et le
pacha; 2" à Londres par lord Palmerston, pour amener,
en laissant la France en dehors, un arrangement à qua-
tre qui assurât, par la force, la restitution de la Syrie
au sultan.
« L'explosion de la tentative d'arrangement direct
entre le sultan et le pacha, coïncidant avec l'insurrec-
tion de la Syrie contre le pacha, a décidé la conclusion
de l'arrangement entre les quatre puissances el la signa-
turc de la convention du 15 juillet.
c( La convention du 15 juillet, c'est le thème de lord
Palmerston mis en pratique, rien de moins, rien de
plus. Il n'y a là point de coalition générale et perma-
nente contre la France, sa révolution, son gouverne-
ment.Ce n'est point la résurrection de la Sainte-Alliance.
Il n'y a point de rapprochement et de concert entre des
ambitions naguère rivales. Ce n'est point une préface au
partage de l'Empire ottoman.
» Non-seulement il n'y a, en fait, rien de cela dans la
convention du 15 juillet, mais rien de semblable non
plus en intention, et si, dans l'état actuel des choses,
l'une des quatre puissances essayait d'y mettre ou d'en
faire sortir cela, l'alliance se dissoudrait.
« Il y a, dans la convention du 15 juillet :
c( Pour VAnglelci're : 1» L'affaiblissement du pacha
d'Egypte, vassal trop puissant de la Porte, ami trop
puissant de la France; 2" l'abolition du protectorat
AVENEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 3G9
exclusif de la Russie sur la Porte, c'est-à-dire la Porte
fortifiée, la Russie et la France contenues;
« Pour l'Autriche el la Prusse: Les mêmes résultats
que pour l'Anglelerre; plus une alliance de ces deux
puissances avec TAngleterre, ce qui amène quelque af-
faiblissement de la Russie;
« Four la Russie enfin : L'ajournement de son ambi-
tion et le sacrifice de sa dignité en Orient ; mais en re-
vanche : 1° la séparation de la France et de l'Angleterre;
2° le terme des engagements périlleux qu'elle avait con-
tractés par le traité d'Unkiar-Skélessi; 3° tout cela sans
perte réelle de la position et de l'avenir russe envers la
Porte, probablement même avec un affaiblissement
général des musulmans.
« La convention du 13 juillet ainsi rendue à son vrai
sens pour les quatre puissances qui l'ont signée, qu'y a-
t-il, pour la France, soit dans la convention même, soit
dans la façon dont elle a été conclue?
« Il y a une offense et des dangers.
« Pour conclure la convention , on s'est caché de la
France. Puis on s'est excusé en disant que la France
aussi s'était cachée des quatre puissances pour tenter de
faire conclure, entre le sultan et le pacha, un arran-
gement direct. C'est là un mauvais procédé; mais ce
ji'est pas l'olTense réelle.
« L'offense réelle, c'est le peu de compte que l'Angle-
terre a tenu de l'alliance française. Elle l'a risquée,
elle l'a sacrifiée pour un intérêt très-secondaire , le
retrait immédiat de la Syrie au pacha. La France pro-
T. V. 24
370 CHAPITRE XXXIII.
posait le statu quo. L'alliance française valait Lien pour
l'Angleterre l'ajournement, jusqu'à la mort du pacha,
des plans de lord Palmerston sur l'Orient.
(( Les dangers du traité sont ceux que la France, de-
puis l'origine des négociations, n'a cessé de signaler :
1" la résistance obstinée du pacha ; 2» l'ébranlement,
peut-être le bouleversement de l'Empire ottoman;
3" les quatre puissances entrahiées au delà de leur but
par la nature des moyens qu'elles seront forcées d'em-
ployer, et toutes les grandes questions, tous les événe-
ments auxquels peut donner lieu leur intervention ar-
mée dans l'Empire ottoman, s'élevant tout à coup à
propos delà petite question de la Syrie. Voilà ce qu'il y a,
pour nous, dans la convention du 1 5 juillet. Voilà les mo-
tifs qui ont déterminé notre attitude et nos préparatifs;
motifs, à coup sûr, très-légitimes et suffisants. On a bien
légèrement renoncé à notre intimité. On a bien légère-
ment ouvert en Europe des chances redoutables. Nous
avons ressenti l'offense et pourvu au danger. Mainte-
nant la convention s'cxécule. Elle s'exécute sérieuse-
ment, dans son l)ut avoué. Quelle conduite prescrivent
au gouvernement français, d'abord l'intérêt national,
ensuite la Dolitique qu'il a const;miment exprimée et
soutenue dans le cours de l'affaire?
« La France doit-elle faire la guerre pour conserver
la Syrie au pacha d'Egypte ?
« Evidemment ce n'est pas là un intérêt assez grand
pour devenir un cas de guerre. La France, qui n'a pas
fait la guerre pour affranchir la Pologne de la Russie
AVENEMENT DV MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 371
et l'Italie de l'Autriche, ne peut raisonnablement la faire
pour que la Syrie soit aux mains du pacha et non du
sultan.
« La guerre serait ou orientale et maritime, ou con-
tinentale et générale. 3Iaritime, l'inégalité des forces,
des dommages et des périls est incontestable. Conti-
nentale et générale, la France ne pourrait soutenir la
guerre qu'en la rendant révolutionnaire, c'est-à-dire
en abandonnant la politique honnête , sage et utile
qu'elle a suivie depuis 1830, et en transformant elle-
même l'alliance des quatre puissances en coalition en-
nemie.
« L'intérêt de la France ne lui conseille donc point
de faire, de la question de Syrie, un cas de guerre.
« La politique jusqu'ici exprimée et soutenue par la
France, quant à l'Orient, ne le lui permet pas. Nous avons
hautement et constamment dit que la distribution des
territoires entre le sultan et le pacha nous importait
peu, que si le pacha voulait rendre au sultan la Syrie,
nous n'y objections point, que la prévoyance de son
refus, de sa résistance et des périls qui en devaient
naître pour l'Empire ottoman et la paix de l'Europe
était le motif de notre opposition aux moyens de coer-
cition. En faisant la guerre pour conserver au pacha la
Syrie, nous nous donnerions à nous-mêmes un éclatant
démenti, un de ces démentis qui affaiblissent en dé-
criant.
« Est-ce à dire que la France n'ait rien à faire que
d'assister, l'arme au bras, à l'exécution de la conven-
372 CHAPITRE XXXI II.
tion du 15 juillet, et que son langage, son attitude, ses
préparatifs, doivent rester, en tout cas, une pure démon-
stration?
« Certainement non.
« Si le pacha résiste, si les mesures de coercition
employées par les quatre puissances se compliquent et
se prolongent, alors ce que la France a annoncé peut se
réaliser. La question de Syrie peut soulever d'autres
questions. La guerre peut naître spontanément, néces-
sairement, par quelque incident imprévu, au milieu
d'une situation périlleuse et tendue.
a Si la guerre naît de la sorte, non par la volonté et
le fait de la France, mais par suite d'une situation que
la France n'a point créée, la France doit accepter la
guerre. D'ici là, elle doit se tenir prête à l'accepter.
« Il se peut aussi, et c'est, à mon avis, la chance la
plus probable, que, dans le cours des mesures de coer-
cition tentées en vertu du traité du 15 juillet, les quatre
puissances soient amenées à intervenir dans l'Empire
ottoman d'une façon qui oblige la France à y paraître
elle-même, non pour faire la guerre à la Porte, ni aux
quatre puissances, mais pour prendre elle-même, dans
l'intérêt de sa dignité et de l'avenir, des sûretés, des
garanties. Si des armées européennes entraient en Asie,
si des forces européennes s'établissaient sur tel ou tel
point de l'Empire ottoman, soit de la côte, soit de l'in-
térieur, si des troupes russes occupaient Constantinople
et des flottes anglaises et russes la mer de Marmara,
dans ces divers cas et dans tel autre qu'on ne saurait
AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 2'J OCTOBRE 1840. 373
déterminer d'avance, la France pourrait et devrait
peut-être intervenir, à son tour, sur le théâtre des évé-
nements, et y faire acte de présence et de pouvoir. Quels
seraient ces actes? On ne peut pas, on ne doit pas le
dire d'avance, pas plus que les cas auxquels ils corres-
pondraient; tout ce qu'on peut dire, c'est que la France
doit être décidée et prête à les accomplir. La guerre
pourrait naître de ces actes; elle serait alors inévitable
et légitime. Je penche à croire qu'elle n'en naîtrait pas,
et que les quatre puissances, à leur tour, supporteraient
beaucoup de la part de la France plutôt que d'entrer
en guerre avec elle quand elle aurait fait preuve à la
fois de modération et de vigueur.
(( Voilà, mon cher ami, après mûre réflexion, la
seule conduite qui me paraisse prudente, conséquente
et digne, j'ajouterai loyale. J'ai été sur le point d'écrire
cela à M. Thiers lui-même. J'y ai renoncé. Je ne veux
pas qu'il puisse me supposer la i)rétention de lui dicter
sa politique, ou quelque préméditation de séparation.
Mais, d'une part, je désire qu'il sache bien ce que je
pense; de l'autre, j'ai besoin de savoir moi-même où il
en est, et s'il se propose de marcher dans cette ligne-là,
car, pour mon compte, je n'en pourrais suivre une
autre. C'est à vous que je m'adresse pour être édifié à
ce sujet, bien sûr que vous comprendrez l'importance
que j'y attache. Vous pouvez faire de ma lettre tel usage
que vous voudrez, soit la montrer, soit la garder pour
vous seul, selon ce qui vous paraîtra bon. Je m'en
rapporte à vous pour faire arriver, comme il convient.
374 CHAPITRE XXXIII.
ia vérité que je dis, et pour m'envoyer celle que je de-
mande. »
J'étais si inquiet de la situation, et si pressé de savoir
avec précision où l'on en était à Paris, que le 2 octobre,
n'ayant pas encore reçu de réponse du duc de Broglie
tout récemment revenu de Coppet, je lui rccivis :
«j'attends impatiemment votre réponse. Tout ce qui me
revient me donne à craindre qu'on ne regarde à Paris
le rejet des propositions de Méhémet-Ali couime un cas
de guerre, et que, si on ne commence pas la guerre
de propos délibéré, on ne la fasse commencer par acci-
dent, ce qui se peut toujours. Je ne vous répète pas,
quant au fond de la question, ce que je vous ai dit il y
a quelques jours; je sais que vous êtes de mon avis, et
plus j'y i)ense, plus je me confirme dans mon avis. Je
ne sais pas l'état des esprits en France. Je ne puis croire
qu'il commande la guerre pour la Syrie. Et si l'état
des esprits ne la commande pas, l'état des choses ne la
commande pas non plus. Il faut donc se conduire pour
l'éviter; et si on ne l'évite pas, il faut s'être conduit
pour l'éviter. Personne ne s'y trompera; plus je vois
de mensonges, plus je me persuade qu'en dernière
analyse on ne croit, dans les grandes affaires, qu'à la
vérité et on finit toujours par savoir la vérité. Je fais
bien peu de cas des commérages; je ne vais point au-
devant; je fais la part des menées; mais le vent m'ap-
porte chaque jour ces paroles : « Si la Syrie viagère est
refusée, c'est la guerre. » Cela peut n'être rien, ou
n'être qu'un langage prémédité pour produire un cer-
AVÉN'EMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE ISIO. 375
tain effet; mais ce peut aussi être quelque chose, et
quelque chose de fort grave, et tout autre chose que
ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc
de très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt
possible ce que vous voyez, »
Presque au même moment, le duc de Broglie, de
retour à Paris, m'écrivait : « J'ai reçu votre lettre du
23 septembre. J'ai pensé qu'il était utile de la com-
muniquer in extenso à M, Thiers et à M. de Rémusat.
Je la leur ai remise, à l'un et à l'autre. Voici quel est
le résumé de deux ou trois longues conversations que
nous avons eues ces jours-ci, sur le sujet même de cette
lettre.
« Il est avéré désormais pour tout le monde, et lord
Palmerston en convient lui -môme, que l'envoi de
M. AYalewski a eu pour objet d'obtenir des concessions
du pacha, et non de le pousser à une résistance aveugle
et opiniâtre. Il est avéré pour tout le monde que le
résultat de notre intervention à Alexandrie a été, non
de réduire, mais d'augmenter ces concessions. Lahmite
en est atteinte, du moins quant à la France et à ses
efforts. Elle ne prendra plus l'initiative pour demander
au pacha de nouveaux sacrifices; elle trouve le terrain
pris, d'après ses conseils, sage et conciliant; pourvu
que le pacha s'y contienne, pourvu qu'il se garde de
faire une pointe au delà du Taurus, pourvu qu'il se
borne à concentrer ses troupes sur le littoral de la
Syrie et à défendre sa position actuelle, il peut compter
6ur l'approbation et sur les bons offices de la France,
3:g chapitre xxxiii.
sans préjudice des déterminations ultérieures auxquelles
certaines éventualités pourraient la porter, dans son
propre intérêt, mais sans aucun engagement direct ou in-
direct, pour aucun cas quelconque. C'est là la substance
d'une dépêche envoyée à M. Cochelet. La même décla-
ration a été faite aux ambassadeurs. Son but est, dans
le cas où le pacha jugerait à propos de tout céder, de
lui en laisser la responsabilité. Je trouve cela, pour ma
part, raisonnable et digne. Cela est d'ailleurs consé-
quent; nous avons refusé notre appui moral au traité
du 15 juillet, en nous réservant d'agir ainsi qu'il nous
paraîtrait sage et convenable; demander au pacha plus
que ce qu'il concède aujourd'hui, ce serait lui deman-
der d'adhérer au traité du 15 juillet. Qu'il le fasse, s'il
le juge à propos; mais ce n'est pas à nous de l'y
pousser.
« Cela posé, qu'y a-t-il à faire?
« Trois choses, à ce qu'il me semble :
lo Reculer, autant qu'il sera possible, la convocation
des Chambres; éviter, autant que possible, d'être poussé,
bon gré mal gré, à des engagements de tribune; ga-
gner du temps ;
2" Accueillir sans hauteur, sans humeur, mais aussi
sans duperie, les ouvertures qui pourraient nous être
faites à la suite des propositions du pacha, de quelque
part qu'elles viennent; les discuter pour ce qu'elles
peuvent valoir, et ne repousser péremptoirement que
les offres, directes ou détournées, d'adhérer au traité
du 15 juillet. 11 va malheureusement, qucnt à présent
AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1810. 377
et jusqu'à ce que l'impuissance de ce traité ait été dé-
montrée par les faits, très-peu à espérer de ces ouver-
tures; supposé, ce qui est douteux, qu'il nous en soit
fait. Entre le traité et les propositions du pacha, il n'y a
point de marge réelle, point d'intermédiaire véritable.
Nous ne pouvons adhérer au traité. La Prusse et l'Au-
triche même accepteraient peut-être les propositions;
mais ni l'une ni l'autre n'ont réellement voix au cha-
pitre. La présomption hautaine de celui qui dispose en
maître du cabinet anglais ne lui permettra pas de céder;
et la Russie qui perd toute position politique si la France
et l'Angleterre se réconcilient, qui a tout sacrifié pour
amener la rupture, tout joué sur cette carte, la Russie
ne se prêtera probablement à rien. Quoi qu'il en soit,
encore un coup, attendre et ne rien rejeter sans discus-
sion, ne montrer ni irritation ni dépit, et s'il y a moyen
de traiter, saisir l'occasion ;
3° Enfin continuer avec ardeur et persévérance les
préparatifs d'armement, n'en point faire étalage, mais
ne rien suspendre et ne rien négliger, pousser ces pré-
paratifs, quant au personnel, jusqu'aux limites légales,
quant au matériel et aux fortifications, jusqu'aux li-
mites du possible. Être en position, le moment venu,
de n'avoir plus à demander aux Chambres qu'une
augmentation de personnel à verser dans des cadres
déjà posés et la ratification de ce qui a été fait sans elles.
Cela est de la dernière importance; quelle que soit
l'issue de tout ceci, il faut que la France en lire un
armement complet que l'imprévoyance du gouverne-
378 CHAPITRE XXXIII.
ment représenlalif ne permet d'obtenir que dans les
moments d'urgence et d'appréhension.
« Qu'arrivera-t-il en définitive?
« Personne ne peut le dire d'avance; mais on peut
du moins, selon la méthode que les mathématiciens
nomment méthode exhaustive, poser un certain nombre
d'alternatives entre lesquelles la solution doit néces-
sairement se trouver,
« Le pacha ferat-il une pointe sur Constantinople,
et amènera-t-il par là un casus fœderis qui dégénérerait,
selon toute apparence, en casus belli? C'est une chance
qui paraît peu probable ; soit que les concessions obte-
nues de lui proviennent de sa faiblesse ou de sa raison,
elles écartent, du moins quant à présent, cette appré-
hension.
« Cèdera-t-il tout?
« M. Thiers ne le craint pas. J'avoue que, quant à
moi, je n'en serais nullement étonné. Si cela arrive,
nous n'y pouvons rien. La précaution, prise par la
dépêche dont je vous parlais en commençant, est notre
seule sauvegarde; mais il est clair que nous ne ferons
pas la guerre pour lui reconquérir ce qu'il lui plaira
d'abandonner.
« Résistera-t-il avec avantage? Réussi ra-t-il à main-
tenir la Syrie, à garder le littoral, à jeter dans la mer
quiconque débarquerait?
« C'est là notre belle carte ; c'est celle sur laquelle
nous avons mis à la loterie. Si le numéro sort, tout ira
bien. Si le traité est convaincu d'impuissance et que les
AVENEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 379
alliés soient mis en demeure d'en conclure un autre qui
livre décidément la Turquie à la Russie, nous aurons
beau jeu, soit à Berlin, soit à Vienne, soit môme dans
le sein du cabinet anglais, pour en prévenir l'adoption.
« Reste enfin, et malheureusement c'est ici l'iiypo-
thcse la plus vraisemblable, reste que le [sacha résiste
à grand'peine, et qu'il s'engage, entre lui et les alliés,
une lutte prolongée qui le menace de sa ruine.
« Si cela arrive, logiquement, nous serions tenus de
rester spectateurs impassibles; pratiquement, il est pos-
sible que la position devienne intenable, que l'honneur,
que le mouvement de l'opinion nous forcent d'inter-
venir.
« Sous quelle forme, en quel sens, dans quelle )ne-
sure, à propos de quelle circonstance cette intervention
aurait-elle lieu? Il est impossible de le dire d'avance;
ce qui importe, c'est de tenir la position aussi longtemps
qu'elle sera tenable, et de ne rien faire qui puisse la
compromettre à priori et de dessein prémédité.
« Ainsi, par exemple, il im|)orte de tenir notre tlolte
ensemble, de ne point l'éparpiller, de la maintenir à
une distance suffisante du théâtre des hostilités, de ne
se livrer à aucune demi-mesure, à aucune de ces inter-
ventions de détail qui ne portent aucun fruit décisif et
qui engagent sans secourir.
« L'avantage d'une position isolée, au milieu de ses
inconvénients, c'est de ne dépendre de personne, de
faire ce que l'on veut, rien de moins, rien de plus, et
d'avoir, jusqu'au dernier momejit, le choix du parti
380 CHAPITRE XXXIII.
qu'on prendra. L'avantage particulier de la France,
dans la position actuelle, c'est que, s'il y a guerre, on
ne la lui fera pas, c'est elle qui la fera. Il ne faut perdre
ni l'un ni l'autre de ces deux avantages en se mettant
à la merci des accidents et des amiraux. Ainsi, comme
premier plan de conduite, n'envoyer la flotte sur le
théâtre des hostilités qu'avec des instructions positives,
pour faire ou pour interdire quelque chose de précis et
de défini ; et se réserver par Là, au besoin, de commencer
l'intervention quand et comme on voudra, de la com-
mencer par une sommation à la Prusse et à l'Autriche
et par une menace de leurs frontières, si c'est alors le
moyen qui paraît le meilleur; en un mot, rester dans
une expectative armée, mais immobile, jusqu'au mo-
ment où l'on croira devoir en sortir par quelque acte
énergique et prémédité, voilà ce que la prudence semble
commander.
« Et non-seulement c'est là la conduite prudente,
mais c'est là la conduite honnête. Il s'agit en effet d'en-
gager une lutte terrible et d'où dépend le sort du pays;
il est juste et honnête qu'il en ait le choix.
« Il ne faut pas que le Roi et le pays se réveillent un
beau matin en guerre avec l'Europe par suite d'un mal-
entendu, d'une élourderie ou d'une bravade. Quand le
moment sera venu, s'il doit venir, il faut que le Roi et le
pays en délibèrent; s'ils jugent que le cabinet a tort
de croire l'honneur de la France compromis par une
plus longue inaction, le cabinet se retirera, et d'autres
suivront une pohlique conforme à leur opinion. Si le
AVENEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 381
Roi et le pays sont de l'avis du cabinet, alors, mais
alors seulement, il faudra prendre son parti. Prétendre
soutenir une telle lutte sans avoir, de cœur et d'enthou-
siasme, le Roi et le pays avec soi, ce serait folie.
« Voilà, mon cher ami, le résultat de nos conversa-
tions. Je vous le transmets, tout en sachant bien que les
événements disposent des esprits et des volontés, et (jue
ce qui paraît le meilleur peut, à l'épreuve, être bien
déconcerté. »
Deux jours après avoir écrit cette lettre, qui n'avait
pu partir immédiatement, le duc de Broglie y joignit
ce billet, sous la date du 3 octobre :
« Ceci était le résumé fidèle du point où nous étions
avant-hier soir. Hier malin, la nouvelle du bombarde-
ment de Beyroul est arrivée. Ce n'est rien déplus que
ce à quoi Ton devait s'attendre ; mais l'émoi est grand,
et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des résolu-
tions précipitées. J'y ferai de mon mieux. Il y a eu, dans
la journée, un conseil qui n'a abouti à rien. On a parlé
de convoquer les Chambres. On a parlé d'envoyer la
flotte pour protéger, par sa présence, Alexandrie, en
laissant tout le reste suivre son cours naturel. Les opi-
nions ont été divisées, et déjà, la seconde dépêche télé-
graphique étant plus tranquille que la première, il va
de la détente. Je vous tiendrai au courant. »
Aussitôt répandues, ces nouvelles produisirent dans
le public deux effets contraires; sciemmentou aveuglé-
ment, les esprits se livrèrent à deux courants opposés :
« Les choses iront à la guerre, m'écrivait le 17 août
382 CHAPITRE XXXIII.
M. de Lavergne, tant que tout le monde croira la paix
inébranlable, et elles reviendront à la paix dès que tout
le monde verra la guerre imminente. » Quand on sut
Beyrout bombardé et la déchéance de Méhémet-Ali
prononcée à Conslantinople, le premier mouvement
général fut belliqueux, belliqueux sans bien savoir où et
dans quelles limites; on voulait échapperau déplaisir de
la situation, et rendre coup pour coup à ces puissances
qui avaient, disait- on, trouvé et saisi en Orient l'occa-
sion de reformer, contre la France, la coalition de 1815.
Mais les passions et les factions ennemies se chargèrent
de donner à ce mouvement toute sa portée ; de belli-
queux, elles le rendirent promptement révolutionnaire;
le droit pubUc européen et la monarchie française,
les frontières des États, l'organisation et l'avenir de
l'Europe furent ardenmient remis en question ; la
presse républicaine recommença ses violences, les so-
ciétés secrètes leurs menées, les réunions populaires
leurs bravades et leurs exigences. De jour en jour,
d'heure en heure, 1840 ressemblait plus complètement
à 1831 ; les mômes excès préparaient les mômes dan-
gers et provoquèrent la même résistance j Tçsprit
d'ordre légal et de paix reparut, d'abord embarrassé et
timide, bientôt animé et fortifié par la gravité de ses
alarmes, moins bruyant que l'esprit révolutionnaire,
mais résolu à la lutte et cherchant de tous côtés,
pour la polili(iue, que, depuis neuf ans, il avait fait
triompher, un point d'appui et de fermes défenseurs.
Évidemment le cabinet présidé par M. Thiers n'était
AVENEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 383-
pas bien placé pour cette làclic. II s'était, en se formant,
penché vers le côté gauche, et sans s'y livrer, il avait
glissé sur cette pente. Le parti conservateur, qui l'avait
vu arriver avec humeur, ne l'attaquait plus, mais ne
lui portait pas confiance et dévouement. En Orient, les
événements démentaient ses prévisions : d'accord en
cela avec le sentiment public, il s'était fait le protec-
teur de la cause et de la puissance égyptiennes ; mais
cette puissance, mise à l'épreuve, se trouvait fort au-
dessous de ce qu'il en avait espéré ; et pour avoir quel-
que chance de succès, cette cause eût imposé à la France
des sacrifices et des risques fort au-dessus de son im-
portance. Le cabinet ne voulait pas la guerre ; mais il
s'y était préparé avec ardeur, la croyant possible, pro-
chaine peut-être, et voulant du moins en inspirer à
l'Europe la crainte. Par le tour que prenaient les événe-
ments, ses préparatifs milit^rircs perdaient leur sens, et
en présence de l'excitation balliqucusc prompte à se
transformer en fermentation révolutionnaire, l'esprit de
résistance et de paix regagnait son empire. Quand, à la
nouvelle de l'exécution f.icile du traité du 13 juillet en
Orient, celte silualion embarrassée et fausse du cabinet
français éclata: «Voilà pour M. Thiers, dit M. Rossi, une
belle occasion de donner sa démission. »
M. Thiers et ses collègues ne s'y méprirent point, et
des les premiers jours d'octobre, un peu plus tôt même
peut-être, ils offrirent leur démission au Roi qui s'en
montra d'abord inquiet et refusa de l'accepter. J'ai déjà
eu occasion de le dire ; c'était la disposition de ce prince
384 CHAPITRE XXXIII,
(le s'associer vivement aux émotions patriotiques sans
qu'elles dominassent son jugement et ses résolutions.
Il était, pour le sentiment national, plein de sympa-
thie, de complaisance même, et pourtant d'indépen-
dance, capable d'en partager aujourd'hui l'entraîne-
ment et d'en reconnaître demain l'erreur et le péril.
Dans la question égyptienne et sur le traité du 15
juillet, il avait pensé et senti comme le public, et ma-
nifesté même son sentiment avec plus d'impétuosité
que de prévoyance, gardant cependant, au fond de son
âme, quelque inquiétude et faisant quelquefois, dans
la conversation, des réserves prudentes que lui suggé-
rait la mobilité de son imagination, sans qu'il pré-
méditât aucun changement de conduite et de conseil-
lers. Il avait sincèrement adhéré à toutes les mesures
que lui avait proposées le cabinet, comptant toujours
que les quatre puissances ne pousseraient pas les
choses à bout, que Méhémet-Ali résisterait efticacc-
ment, qu'une transaction interviendrait, qu'en tout
cas la paix de l'Europe ne serait pas troublée, et fort
aise qu'en attendant une solution favorable, l'état mili-
taire de la France se relevât, pour la sûreté du pays et
la force de son gouvernement. Quand le véritable état
des faits se manifesta, quand les chances d'une guerre
sans motif sérieux et sans intérêt national devinrent
pressantes, le roi Louis- Philippe s'arrêta sur la pente,
se souciant peu de l'avoir suivie jusque-là, et bien
décidé à n'y pas aller plus loin : « Puisque l'Angleterre
et les alliés nous déclarent qu'ils limiteront les hosti-
AVENEMENT DU iMINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 385
litésau développement nécessaire pour faire évacuer la
Syric^ et qu'ils n'attaqueront point ftléhémet-Ali en
Egypte, je ne vois pas, disait-il, qu'il y ait là, pour
nous, le casus belli. La France n'a point garanti la pos-
session de la Syrie à Ibrahim -Pacha; et bien qu'elle
soit loin d'approuver l'agression des puissances, et en-
core plus loin de vouloir leur prêter aucun appui, ni
moral ni matériel, je ne crois pas que son honneur
soit engagé à se jeter dans une guerre où elle serait
seule contre le monde entier, uniquement pour main-
tenir Ibrahim en Syrie. On objecte que les alliés vont
attaquer l'Egypte. Nous verrons alors ce que nous au-
rons à faire. Mais tant que les puissances nous donnent
l'assurance qu'elles ne veulent point attaquer l'Egypte,
je ne vois pas que le casus belli soit arrivé ; et dans
l'état actuel des choses, nous n'avons qu'à attendre en
regardant bien. » Ce fut dans cette disposition que le
Roi ordonna, le 7 octobre, la convocation des Chambres,
et accepta la note diplomatique du 8 par laquelle
M. Thiers se bornait à déclarer que la déchéance de
Méhémet-Ali en Egypte, mise à exécution, serait, à
l'équilibre général de l'Europe, une atteinte que la
France ne saurait accepter; à ces ternies, l'accord se
rétablit momentanément entre le Roi et le cabinet.
De toutes parts et tous les jours on m'écrivait que cet
accord ne durerait pas, que le cabinet ne pouvait faire
face à la situation, que le Roi cl les ministres en étaient
égalementconvaincus. On me pressait d'agir, de mani-
fester hautement mon opinion et mon intention. Et en
T. V. 25
386 CHAPITRE XXXIII.
même temps on m'assaillait de Ions les doutes, de toutes
les hésitations, de toutes les inquiétudes incohérentes
dont mes amis, comme le public, étaient préoccupés,
croyant tantôt à la paix, tantôt à la guerre, aujourd'hui
au raffermissement, demain à la chute du cabinet, et
s'il tombait, à l'extrême difficulté, peut-être à l'impos-
sibilité de le remplacer,
A ces avertissements, à ces tiraillements en tous sens,
ma réponse était toujours la même : «Si le cabinet doit
tomber, écrivais-je, je veux être absolument étranger
à sa chute et aux revers qui amèneront sa chute. Res-
ter dans ma ligne de conduite et m'y trouver debout
si les événements viennent m'y chercher, voilà à quoi
je m'applique. Je ne veux pas faire les événements qui
pourraient venir m'y chercher, ni qu'on puisse seule-
ment supposer que j'ai voulu les faire. Je ne puis être
fort dans une situation difficile qu'autant que je n'aurai
contribué en rien à la créer. Prenez garde d'ailleurs; vous
vous laissez trop prendre aux vicissitudes du langage et
de la situation; on change tous les jours d'impression,
de paroles, d'inquiétude ou d'espérance; on est doux,
on est aigre, on croit à la paix ou à la guerre, selon
l'intérêt ou la fantaisie du moment. Intérêt bien petit,
fantaisie bien passagère, mais qui n'en font pas moins
dire blanc aujourd'hui, noir demain. Et la situation
elle-même flotte beaucoup ; elle va en haut, en bas, à
droite, à gauche. Il ne faut pas laisser ballotter son
propre esprit et sa propre conduite selon le bavardage
des hommes et les ondulations des choses. H y a un
AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 387
point culminant dans les situations, une pente réelle et
définitive des événements. C'est là qu'il faut jeter
l'ancre et se tenir, et assister de là au trouble des pa-
roles et à la fluctuation des incidents quotidiens. »
Nul, parmi mes amis, ne jugeait et ne m'instruisait
mieux de cette situation que M. Duchàtel : éloigné de
Paris en ce moment, il observait les faits et pesait les
chances avec cette ferme et fine sagacité, toujours diri-
gée vers le point essentiel des questions et des affaires,
qui est l'un des mérites éminenls de son esprit, il m'é-
crivait le 1" octobre de Mirambeau : « Nous sommes
dans une des plus terribles crises qu'un gouvernement
nouveau puisse avoir à traverser. L'-inquiétude est
extrême; personne ne veut croire à la guerre, et le
principal motif de cette confiance, c'est la crainte que
la guerre inspire. Seul contre tous, on peut se défendre
chez soi quand on est injustement attaqué, mais on ne
peut pas espérer de faire prévaloir ses opinions dans le
monde. Vous pouvez voir, par les fluctuations de la
Bourse, ce que serait notre crédit dans le cas d'une
guerre générale; nos finances sont admirables pour le
temps de la paix; mais le gouvernement est encore trop
récemment affermi, et les partis sont trop animés pour
que la guerre ne détruisît pas la confiance des capita-
listes en leur faisant redouter un changement de gou-
vernement et, à la suite, la banqueroute. Tout cela est
fort inquiétant. Il n'en faut pas moins penser à son
honneur, car l'honneur avant tout ; mais il faut aussi
écouter la prudence. Je suis complètement de votre
388 CHAPITRE XXXIII.
avis; si la guerre vient à éclater, il faut que sa néces-
sité soit trois fois évidente; sans cela on courrait de
terribles chances. » Et quelques jours après, le 10 oc-
tobre, se préoccupant de ma situation personnelle, il
ajoutait : « Le pays ne veut pas la guerre. On n'admet
pas que, pour conserver la moitié de la Syrie a Méhé-
met-Ali, nous nous exposions à de beaucoup plus grands
périls que ceux que nous n'avons pas voulu courir en
1830, quand il s'agissait, pour nous, de reprendre nos
frontières naturelles. Je n'ai pas de conseils à vous don-
ner; vous savez mieux que moi le fond des choses; mais,
dans votre intérêt et dans celui du pays, jamais situa-
tion n'a été plus délicate que la vôtre ; votre responsa-
bilité est immense. Au point où nous en sommes, si la
guerre générale ne vous semble pas inévitable, vous
devez opposer votre veto à la guerre. Si- vous pensez,
connaissant à fond cette terrible affaire, que le dernier
mot doive être prononcé, concourez vous-même à le
prononcer; mais ne le laissez pas prononcer par
d'autres, si votre avis n'est pas que la France soit
condamnée à recourir à une si grave extrémité. »
J'avais, pour moi-même, le même sentiment : tout ce
que je voyais des difficultés, chaque jour plus vives,
de la question extérieure, tout ce que j'apprenais des
périls croissants de la fermentation révolutionnaire à
l'intérieur, aggravait, à mes yeux, le poids de ma res-
ponsabilité personnelle, et me faisait chercher avec
anxiété ce que j'avais à faire pour m'en acquitter : « Je
ne crois pas à la guerre, écrivais-je à mes plus intimes
AVÈNEMENT DU .MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 389
amis; mais je suis aussi inquiet que si j'y croyais. Ma
prévoyance est sans pouvoir sur ma disposition. Tout,
absolument tout est engagé pour moi dans cette ques-
tion , mes plus chers intérêts personnels, les plus grands
intérêts politiques de mon pays, et de moi dans mon
pays. Et tout cela se décide sans moi, loin de moi, en
Syrie, par le canon de Napier, à Paris, par les conseils
d'un cabinet qui n'est pas le mien. Ma raison persiste
dans sa confiance: je ne crois pas à la guerre ; mais mon
âme est pleine de trouble. Je n'ai jamais été si agité. »
Quand j'appris que les Chambres étaient convoquées
et se réuniraient le 28 octobre, je sortis de ma plus
pressante peine; j'étais ainsi naturellement appelé à
reprendre ma place sur le lieu et dans les débats où
toutes les questions qui pesaient sur moi allaient se
vider. J'écrivis sur-le-champ à M. Thiers :
« Monsieur le président du Conseil,
« La convocation des Chambres pour le 28 de ce mois
m'impose le devoir de me rendre à Paris pour assister
aux premiers débats de la session. Je i)rie Votre Excel-
lence de vouloir bien demander au Roi, pour moi, la
faveur d'un congé. Je crois que, dans quinze jours, mon
absence momentanée sera ici sans inconvénient. Très-
probablement la situation sera, pour quelque temps,
stationnaire, et je laisserai les affaires dont Sa Majesté
m'a fait l'honneur de me charger entre les mains de
M. le baron de Bourqueney qui les a suivies depuis leur
origine, en connaît parfaitement l'histoire, s'est pénétré
de l'esprit qui a présidé aux négociations, et qui inspire
390 CHAPITRE XXXII I.
au gouA'ernement anglais, par son caractère comme p'ar
sa capacité, mie estime pleine de confiance. Je serai
d'ailleurs toujours prêt, des que j'aurai satisfait aux pre-
miers devoirs de la session, à venir reprendre ici mon
poste, selon les intentions du Roi et les instructions
de Votre Excellence. »
Le même jour 13 octobre, pour que ma disposition
fût bien connue et bien comprise de mes amis, et des
ministres eux-mêmes avec qui je ne pouvais m'en expli-
quer directement et sans réserve, j'écrivis au duc de
Broglie :
« Mon cher ami, je suis inquiet, inquiet du dedans
encore plus que du dehors. Nous retournons vers 1831,
vers l'esprit révolutionnaire exploitant l'entraînement
national, et poussant à la guerre sans motif légitime,
sans chance raisonnable de succès, dans le seul but et le
seul espoir des révolutions.
(( Je dis sans motif légitime. La question de Syrie
n'est pas un cas de guerre légitime. Je tiens cela pour
évident,
(( Jusqu'ici, aucune autre question n'est élevée, en
principe, par le traité du 15 juillet, en fait, par sou
exécution. Aucun grand intérêt de la France n'est atta-
qué, ni son indépendance, ni son gouvernement, ni ses
institutions, ni ses idées, ni sa libre activité, ni sa ri-
chesse.
« Ce qu'on tente en Orient peut amener autre chose
que ce qu'on tente. Des questions peuvent naître là, des
événements peuvent survenir auxquels la France ne
AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 391
saurait rester étrangère. C'est une raison de s'armer,
de se tenir prêts. Ce n'est pas une raison d'élever soi-
même, en Occident, des événements et des questions
plus graves encore et qui ne naissent pas naturelle-
ment.
« On a tenu peu de compte de l'amitié de la France.
Elle en est blessée, et très-justement. C'est une raison
de froideur, d'isolement, de politique parfaitement in-
dépendante et purement personnelle. Ce n'est pas
un cas de guerre. L'offense n'est pas de celles qui
commandent et légitiment la guerre. On n'a voulu ni
insulter, ni défier, ni tromper la France. On lui a de-
mandé son concours. Elle l'a refusé aux termes qu'on
lui proposait. On a passé outre, avec peu d'égards. Il y
a eu insouciance et mauvais procédé, non pas affront.
« Après les motifs, je cherche les chances.
« Il ne faut pas s'y tromper : née de la sorte et sous
cette impulsion, la guerre serait générale. Par honneur
comme par intérêt, les quatre puissances se tiendraient
unies. L'alliance anti-égyplienne deviendrait une coali-
tion anti-française. La France elle-même y pousserait.
La guerre générale et révolutionnaire est la seule dont
veuillent ceux qui veulent la guerre, la seule dont ils
puissent rêver le succès.
« En France, aujourd'hui, je crois à la violence révo-
lutionnaire des factions; je ne crois pas à l'élan révolu-
tionnaire de la nation.
a Au dehors, point de grande cause à défendre; ni
la sûreté ni l'indépendance nationale ne sont menacées.
392 CHAPITRE XXXIII.
Au dedans, point de grande conquête à faire; le pays
a le régime qu'il voulait.
« Des passions anarchiques dans quelques hommes,
ou même dans une portion de la multitude, ne sont pas
l'élan révolutionnaire d'un peuple. Les factions poli-
tiques conspireraient. Les passions personnelles éclate-
raient. Le pays ne se soulèverait pas.
« L'anarchie ne peut plus faire en France que du
bruit et du mal. Ses espérances sont des illusions,
comme ses forces.
« En Europe, la guerre révolutionnaire ne trouverait
pas, chez les peui>les, tout l'appui qu'on s'en promet.
« En 1830, sur bien des points, une grande épreuve
a été faite, après beaucoup de petites épreuves tentées
de 18U à 1830. Presque partout les forces révolution-
naires se sont trouvées insuffisantes; les espérances
révolutionnaires ont été déçues.
c( Il y a des gens qui oublient; il y en a qui se sou-
viennent, et l'expérience affaiblit ceux qu'elle ne change
pas.
« L'esprit de nationalité et d'amélioration graduelle
sous les gouvernements nationaux a gagné plus de ter-
rain en Europe que l'esprit de révolution.
« L'esprit de nationalité dominerait en Allemagne.
« L'Espagne est déchirée, l'Italie énervée, la Pologne
écrasée. Je ne dis pas que ces pays ne soient rien. Pour-
tant quelle force considérable et durable pourrions-nous
espérer de là?
« Et à quel prix? Au prix de notre honneur. Nous le
AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 393
disons depuis dix ans : c'est l'honneur de notre gouver-
nement d'être devenu un gouvernement le lendemain
d'une révolution, d'avoir soutenu nos droits sans faire
nulle pari appel aux passions, de s'être créé par la ré-
sistance et maintenu par l'ordre et la paix. Cesserons-
nous de dire cela? Changerons-nous tout à coup de
maximes, de langage, d'attitude, de conduite?
« Cela n'est pas possible : la tentative serait honteuse
et fatale. Pour son honneur comme pour sa sûreté, la
France est vouée aujourd'hui à la cause de la paix. La
guerre pour les plus grands, les plus pressants intérêts
nationaux , la guerre nécessaire, inévitable, évidem-
ment inévitable, la guerre défensive peut seule aujour-
d'hui nous convenir. Si la France est attaquée, qu'elle
repousse l'attaque. Si sa dignité exige quelque part, en
Orient comme à Anvers, comme à Ancône, comme au
Mexique, quelque acte de présence et de force, qu'elle
l'accomplisse, et dise, en l'accomplissant, à l'Europe :
— Venez me chercher chez moi. — C'est là, pour nous,
la seule conduite sûre, conséquente et digne.
c( Vous savez, vous pensez tout cela comme moi, mon
cher ami; j'en suis sûr. Aussi c'est pour moi-même, non
pour vous que je vous le dis. Je suis loin. Je vois de loin
le mouvement, l'entraînement. Je ne puis rien pour y
résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer. Je vous
l'écrivais il y a trois semaines; je ne saurais juger de
l'état des esprits en France, ni apprécier ce qu'il permet
ou prescrit au gouvernement. Il se peut que la guerre,
celte guerre dont j'entends parler, la guerre générale.
394 CHAPITRE XXXIII.
révolutionnaire, agressive, qui ne me paraît point com-
mandée par l'état des choses, il se peut que cette guerre
soit rendue inévitable par l'état des idées et des senti-
ments publics. Si cela était, je ne m'associerais pas
davantage à une politique pleine, selon moi, d'erreur
comme de péril. Je me tiendrais à l'écart.
« J'ai confiance dans les Chambres. J'ai toujours vu,
dans les moments très-criliques, le sentiment du péril
du devoir et de la responsabilité s'emparer des Cham-
bres, et leur donner des lumières, un courage, des
forces qui, en temps tranquille, leur auraient manqué,
comme à tout le monde. C'est ce qui est arrivé en 1831.
Nous nous le sommes dit très-souvent : sans les Cham-
bres, sans leur présence, leur concours, leurs débals,
sans cette explosion légale, cette lutte organisée des pas-
sions et de la raison pubhqucs, jamais le gouvernement
de J 830 n'eût résisté à l'enlrahiemenl belliqueux et ré-
volutionnaire, alors si vif et si naturel; jamais le pays
n'eût trouvé en lui-même tant de sagesse et d'énergie
pour soutenir son gouvernement. Sommes-nous à la
veille d'une seconde épreuve? Peut-on espérer un second
succès ? Je l'ignore ; mon anxiété est grande ; mais ma
confiance est à la même adresse ; c'est par les Chambres,
par leur appui , par la discussion complète et sincère
dans leur sein , qu'on peut éclairer le pays et conjurer
le péril, si on le peut.
« Mon cher ami, conseillez, soutenez, failes prévaloir
cette politique-là, car encore une fois je suis sûr que
c'est aussi la vôtre. Elle aura, soit ici à Londres, soit
AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 395
dans la Chambre à Paris, partout et sous toutes les
formes, mon concours le plus actif, le plus dévoué.
Je serai à Paris je ne sais quel jour, mais, à coup sûr,
pour les premiers débats de la session. Je ne puis, à
aucun prix, me dispenser d'y assister. Je me le dois à
moi-même. Je demande aujourd'hui un congé qui ne
souffrira, je pense, aucune difficulté. »
Le congé me fut immédiatement accordé; M. Thiers
m'en donna avis le 15 octobre. Mais en même temps s'é-
leva une question qui devint, entre mes amis mêmes, une
occasion de dissentiment; ils n'étaient pas d'accord sur
le moment où il convenait que mon retour à Paris fût
placé. Le cabinet annonça son dessein de porter M. Odi-
lon Barrot à la présidence de la Chambre des députés.
Je n'avais, envers M. Odilon Barrot, aucun mauvais
vouloir; depuis 1831 , nous avions différé cfavis sur le
système de gouvernement, au dedans et au dehors; à
la tribune, nous nous étions habituellement combattus,
mais sans violence ni amertume personnelle; j'hono-
rais son caractère et j'étais persuadé qu'il présiderait la
Chambre avec équité et dignité. Mais il était, depuis
neuf ans, le chef de l'opposition à la politique que,
depuis neuf ans, j'avais soutenue; la coalition, qui
nous avait momentanément raj)prochés en 1839, avait
échoué dans le dessein d'effacer nos dissidences et de
nous unir dans le gouvernement; peut-être si, à cette
époque, nous avions été seuls 'en face l'un de l'autre,
serions-nous parvenus à nous entendre ; mais nos partis
avaient toujours été et restaient profondément divers
396 CHAPITRE XXXIII.
et divisés. Je n'hésitai pas à penser et à déclarer que je
ne pouvais donner à cette candidature mon adhésion,
et j'écrivis le 17 octobre au duc de Broglie :
« J'entends dire qu'on se décide à porter M. Barrot
à la présidence. J'ai quelque peine à le croire. D'après
ce qui me revient de bien des côtés^ d'après les conjec-
tures de ma propre raison, c'est une candidature très-
périlleuse. On ne réussira probablement pas ; et si on
ne réussit pas, comment pourra- t-on supporter cet
échec?
« Mais voici un motif, à mon avis, plus grave encore,
un motif pris dans le fond des choses. Quel est le côté
faible, le mal essentiel de la situation? C'est d'avoir affi-
ché la guerre sans la vouloir, poussé à la guerre en
visant à la paix. On élait naturellement placé sur cette
pente; on avait besoin d'inquiéter au dehors, de per-
suader que la guerre était possible, de faire prendre
au sérieux l'attitude, le langage, les préparatifs. Mais
évidemment le but a été dépassé sans être atteint.
Non par le gouvernement lui-même et la politique
officielle; mais autour du gouvernement, dans son parti,
dans l'atmosphère qui lui donne sa physionomie et sa
couleur, l'attitude, le langage, les démonstrations
ont pris un caractère d'exagération, d'emportement,
de menaces déclamatoires et révolutionnaires; carac-
tère qui , au dedans, chez nous, rend en effet aux pas-
sions révolutionnaires de l'espérance, et qui au de-
hors, en Europe, irrite sans imposer, et répand, non
une salutaire, mais une malfaisante inquiétude.
AVENEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 397
« La position du gouvernement en a souffert. On a
douté, tantôt de ses assurances pacifiques, tantôt de ses
déclarations belliqueuses. On n'a pas bien su ce qu'il
voulait. On n'a eu ni assez confiance ni assez peur.
« D'où vient surtout le mal? Du contact et de l'in-
fluence de la gauche. De cette gauche fatiguée et non
pas transformée, qui n'a ni mauvaises intentions, ni le
courage des bonnes, qui parle, écrit, agit, non plus par
forte passion révolutionnaire, mais par routine et com-
plaisance révolutionnaire, qui promet au dedans plus
qu'elle ne peut et ne voudrait tenir, menace au dehors
plus qu'elle ne peut et ne voudrait frapper, et qui im-
prime ainsi, au cabinet qu'elle soutient et à la situation
qu'elle domine, toutes les apparences et tous les périls
d'une politique qu'elle n'a ni le dessein ni la force de
pratiquer,
« Et c'est le chef de ce parti que le gouvernement
donnerait à la Chambre, et prendrait lui-même pour
drapeau! Le gouvernement proclamerait hautement
celte influence quand c'est précisément de cette in-
fluence que dérive ce qu'il y a de faux, d'embarrassant
et de plus dangereux peut-être dans sa propre situation!
« Pour moi, je regarderais l'adoplion officielle et le
succès de celte candidature comme l'aggravation d'un
mal déjà fort grave. En lui-même, le fait serait peu de
chose ; mais il proclamerait, il augmenterait l'influence
de la gauche dans nos affaires. Elle en a déjà beaucoup
trop pour la dignité de noire politique, autant que pour
sa sûreté. »
398 CHAPITRE XXXIII.
Sur le fond de la question, tous mes amis, ou à peu
près, étaient de mon avis ; mais ne pouvais-je pas me
dispenser de manifester hautement mon avis? Pourquoi
me liàterais-je d'arriver dès le début de la session et
avant le vote sur la présidence de la Chambre? J'étais
le maître, en arrivant quelques jours plus tard, d'échap-
per à cet embarras. 11 était plus grave que, de loin, je
ne le prévoyais : « Les adversaires du cabinet, m'écri-
vait-on, attendent votre arrivée com.mc le signal de
l'attaque; rien n'est si aisé que de le renverser, et il ne
demande pas mieux que de se retirer; la plupart des
ministres trouvent le fardeau trop lourd, et M. Thiers
sera charmé de le passer à d'autres, en gardant pour
lui la popularité. Si vous êtes ici, votre présence seule
hâtera la chute, et votre hberté d'action en sera ensuite
fort gênée. Ce que la prudence vous conseille, c'est de
laisser passer le début de la session, et, si vous devez
être appelé, d'attendre qu'on vous appelle. » M. Rossi
surtout insistait pour que je m'en tinsse à ce conseil de
prudence.
Ces objections ne me persuadèrent point. J'écrivis le
20 octobre au duc de Broglie : « J'y ai bien pensé. Je par-
tirai d'ici le 25. J'irai prendre ma mère et mes enfants
en Normandie, et je serai à Paris le 28 au soir ou le 29.
Il ne faut pas accepter Fair des embarras qu'on n'a pas.
Je n'attends rien à Londres. Je ne vais rien chercher à
Paris. Je ne suis ici, je ne serai là dans aucune intrigue.
Je ne dirai, je ne ferai rien là qui ne soit en parfaite
harmonie avec ce que j'ai dit et fait ici depuis huit mois.
AVÈNEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 399
J'ai promis au cabinet de le seconder sans me lier à lui.
C'est ce que j'ai fait et ce que je ferai. J'ai dit que je
garderais ma position et mes amis sans épouser leur hu-
meur. Je le ferai comme je l'ai fait. J'ai fait, le premier
jour, les réserves qui m'ont paru raisonnables en soi,
convenables pour moi. Je n'ai rien à y ajouter, rien à
en retrancher aujourd'hui. Pourquoi donnerais-je à ma
conduite des apparences d'hésitation et de contrainte?
Ni dans le passé, ni dans l'avenir, ni dans mes actions,
ni dans mes intentions, rien ne m'y oblige. Je veux
prendre ma position simplement, ouvertement, tout
entière, sans éluder aucune de ses difficultés naturelles,
sans y ajouter aucune difficulté factice ou étrangère. Je
suis député avant d'être ambassadeur. Je tiens plus à ce
que je suis comme député qu'à ce que je suis comme
ambassadeur. J'ai demandé un congé pour l'ouverture
de la session. On me l'a donné. J'en userai sérieuse-
ment en me rendant à la Chambre quand il y a quelque
chose de sérieux à dire ou à faire. Je n'attendrai pas,
pour y paraître, qu'il soit insignifiant d'y être. J'agirai,
comme député, selon ma raison, mon passé, mon hon-
neur. Je parlerai, comme ambassadeur, selon ce que
j'ai pensé, écrit, fait ou accepté depuis que je le suis. Je
crois que cela peut très-bien se concilier. Je n'y ressens,
pour mon compte, pas le moindre embarras. Si cela ne
peut pas se concilier, je m'en apercevrai le premier. »
Les événements m'épargnèrent l'embarras dont mes
amis se préoccupaient. Le 15 octobre, vers six heures
du soir, le Roi retournait à Saint-Cloud avec la Reine et
400 CHAPITRE XXXIII.
madame Adélaïde; sur le quai des Tuileries, près du
ponl Louis XVI, une forte détonation éclata ; un homme
accroupi près du poste dit du Lion, au pied du poteau
d'un réverbère, avait tiré sur le Roi ; deux valets de
pied et l'un des gardes nationaux à cheval de l'escorte
furent blessés; personne dans la voilure ne fut atteint.
Arrêté sur-le-champ, l'auteur de l'attentat ne tenta
point de s'enfuir : « Je ne m'en vais pas. — Votre nom ?
— Conspirateur. — Votre profession ? — Exterminateur
des tyrans. Maudite carabine ! J'ai pourtant visé juste.
Mais je l'avais trop chargée. «Il s'appelait Marins Dar-
mès, né à Marseille et trotteur de profession à Paris.
C'était un fanatique grossier et brutal, qui passait sa
vie dans une atmosphère de haine contre les rois en
général, contre le roi Louis-Philippe en particulier, et
qui regardait le meurtre comme un droit naturel de la
haine.
L'elTet de ce crime fut grand, plus grand peut-être
qu'en d'autres occasions semblables. 11 éclatait au mi-
lieu d'un public déjà très-animé et très-inquiet de la
situation générale. On voyait là un odieux résultat et un
effrayant symptôme de la fermentation révolutionnaire,
renaissante et journellement fomentée. On s'étonnait,
on s'indigi)aii,on s'irritait, on s'alarmait, on se répandait
en prédictions sinistres sur l'avenir de la société comme
du pouvoir. Je retrouve, dans une letlre que j'écrivis le
19 octobre, en apprenant celte nouvelle, l'impression
que je reçus à Londres même, et du fait et de l'état oi^i il
jetait en France les esprits : « Ce nouvel assassinat ne
AVÈNEMENT DU MINISTERE DU 29 OCTOBRE 1840. 401
m'a pas surpris. C'est une rude entreprise que de réta-
blir de l'ordre dans le monde. Aujourd'hui tous les scé-
lérats sont fous et tous les fous sont prêts à devenir des
scélérats. Et les honnêtes gens ont à leur tour une folie;
c'est d'accepter la démence comme excuse d'u crime. Il
y a une démence qui excuse, mais ce n'est pas celle de
Darmès et de ses pareils. On n'ose pas regarder le mal en
face, et on dit que ces hommes-là sont fous pour se rassu-
rer. Et pendantque les uns se rassurent lâchement, d'au-
tres s'épouvantent lâchement aussi : « Tout est perdu,
disent-ils ; c'est la fin du monde. » Le monde a vu, sous
d'autres noms, sous d'autres traits, bien des maux et des
périls pareils, pour ne pas dire plus graves. Nous avons
besoin aujourd'hui d'un degré de justice, de bonheur
et de sécurité dans le bonheur, dont autrefois les so-
ciétés humaines n'avaient pas seulement l'idée. Elles ont
vécu pendant des siècles, bien autrement assaillies de
souffrances, de crimes, de terreurs. Elles ont prospéré
pourtant, elles ont grandi dans le cours de ces siècles.
Nous oublions tout cela. Nous voudrions qu'aujourd'hui,
et pour nous, tout le progrès qui est à faire fût fait.
Certainement tout n'est pas fait, bien s'en faut; mais tout
n'est pas perdu non plus. Pour moi, Texpérience, qui
m'a beaucoup appris, ne m'a point effrayé; je passe pour
un juge sévère de mon temps, et je crois son mal encore
plus grave que je ne le dis ; mais je dis aussi qu'à côté
de ce mal le bien abonde, et qu'à aucune époque on n'a
vécu, dans le plus obscur village comme dans Paris,
au milieu de plus de justice, de bien-être et de sûreté.»
T. V. 2G
402 CHAPITRE XXXIII.
Dans les situations difficiles et déjà ébranlées, tous
les incidents sont graves; l'attentat de Darmès porta au
cabinet un rude coup. M. Duchàtel, de retour à Paris,
m'écrivit le 19 octobre : « Je suis arrivé ici avant-hier
soir. J'y ai trouvé la situation à peu près telle que je me
la représentais; cependant avec plus de ressources. Le
parti de la paix a considérablement gagné depuis une
dizaine de jours; la question paraît même, atout le
monde, tranchée de ce côté- là. L'attentat a produit un
grand efTet; cet effet a été déplorable pour le cabinet.
Chacun a reporté sa pensée sur l'anarchie qui envahit
tout, et le spectacle de cette anarchie indigne et in-
quiète les gens honnêtes et sensés. Hier, dans la soirée,
j'ai été à Saint-Cloud. J'ai causé longtemps avec le Roi;
l'attentat ne l'a pas troublé; il est ferme, décidé, résolu ;
il a la tenue (jue vous lui avez vue dans ses bons jours.
11 a commencé par me dire que l'attentat était le fruit
des attaques de la presse, qu'il le devait aux journaux;
puis il a reporté la conversation sur le cabinet ; il m'a
dit que ses ministres paraissaient peu s'entendre, qu'il
voyait bien que tout cela se détraquait, et que, la pre-
mière fois qu'on lui mettrait le marché à la main, il
l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son
espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le
maréchal Soult, vous, moi, Villemain, etc., que
M. Mole lui-même le reconnaissait et se déclarait prêt
à être votre ministériel. En résumé, le Roi sent que le
cabinet ne peut plus aller; il est décidéà s'en séparera la
première occasion et vous regarde comme son sauveur.
AVKXKMEXT DU MINISTERE DU 2<) OCTOBRE 1810. 405
« Yûici niaintcnant mon opinion. Jamais les circon-
stances ne seront plus graves, ni le danger pins grand.
Il y a encore moyen de tout sauver; mais il n'est pas
certain que, dans deux mois, le salut soit possible. Pour
ce qui me regarde, bien que la tàcbe soit peu séduisante,
je n'hésiterais pas. Quant à vous, je trouve que la situa-
tion s'offre fort belle. Toutes les nuances du parti con-
servateur, depuis M. Mole jusqu'à M. Calmon, vous
ap|)eilent. Ces moments-là s'offrent rarement dans la
vie des hommes, et en général ils durent peu, si on ne
les saisit pas à propos. Je crois le jour arrivé, pour vous,
de saisir, comme minisire des affaires étrangères, la
grande question que vous avez entamée comme am-
bassadeur.Comme ambassadeur,vous n'avez plus grand'
chose à faire; votre position devant les Chambres ne
serait même plus tenable. M. Thiers ne peut pas traiter
raisonnablement. Ou je me trompe fort, ou l'on vous
ferait des concessions qui ne lui seraient pas accordées.
Et supposez que vous parveniez, comme ministre, à
arranger la question par une transaction où vous ména-
geriez de bonnes apparences, ce sera le plus grand
succès qu'un homme puisse obtenir, et le plus notable
service qui puisse toucher le pays. Ajoutez que la situa-
tion intérieure vous sert admirablement. La gauche
dynastique est discréditée ; la gauche radicale est plus
insensée que jamais. Il y a autant à faire qu'au mois
de mars 1831, et le danger est moins grand; la fièvre
révolutionnaire d'alors, bien que factice, avait cepen-
dant plus de réahté que le petit mouvement d'aujour-
404 CHAPITRE XXXIII.
d'hui. En me résumant, le conseil que je vous donne-
rais avec la plus profonde conviction, c'est de ne pas
reculer devant l'occasion si , comme je le crois, elle ne
tarde pas à être offerte. Il n'est pas donne tous les jours
de pouvoir sauver son pays. »
La crise prévue ne se fit pas attendre. Roi, ministres
et public, tout le monde y était ou résolu, ou résigné.
Le 20 octobre, le cabinet présenta au Roi le projet de
discours par lequel il lui proposait d'ouvrir la session K
Le langage en était digne et mesuré; mais il était conçu
dans la perspective de la guerre, et pour la faire pres-
sentir au pays en lui demandant les moyens de s'y pré-
parer. Le Roi refusa de se placer dans la direction et
sur la pente de cet avenir. Les ministres lui donnèrent
leur démission qu'il accepta, sans aigreur mutuelle; des
deux parts, l'issue à laquelle on arrivait était pressentie
et préparée; le surlendemain, 22 octobre, M. Tliiers m'é-
crivit : « Mon cher collègue, je vous ai adressé une dé-
pêche télégraphique, et j'y ajoute une lettre du Roi qui
vous arrive par courrier extraordinaire. Vous aurez de-
viné certainement, avant toute explication, de quoi il
s'agit. Le cabinet n'a pas été d'accord avec le Roi sur la
rédaction du discours de la Couronne, et nous lui avons
donné noire démission. Je crois que notre discours était
modéré, et tout juste au niveau des circonstances. Ce-
pendant le Roi en a pensé autrement, et je suis loin de
m'en plaindre. La situation est si grave que je com-
prends parfaitement les opinions diverses qu'elle in-
1 Pièces historiques. N" XII.
AVÈNEMENT DU MINISTERE DU 29 OCTOBRE 18i0. 405
spire. Vous êtes naturellement l'un des hommes aux-
quels le Roi aie plus pensé dans cette occasion, et il
souhaite que vous fassiez la plus graude diligence pos-
sible pour venir l'aider à sortir des difficultés bien gran-
des du moment. Ne croyez pas que je serai, pour vous,
un obstacle. Le pays est dans un état qui nous com-
mande à tous la plus grande abnégation. Quelle que
soit ma façon de penser sur tout ceci, je suis bien ré-
solu à ne créer de difficultés à personne. »
Le Roi m'écrivait de Saint-Clouti, le 21 octobre au
soir, en commençant par me remercier de la lettre que
je lui avaisadressée le 19, à la nouvelle de l'attentat de
Darmès : u Mon cher ambassadeur, me disait-il, je suis
bien touché de la lettre que vous m'avez écrite. Vous
appréciez dignement ma position, et vous sentez com-
bien elle est aggravée par les dangers auxquels les êtres
les plus chers à mon cœur sont exposés en m'accompa-
gnant.La protection divine les a encore préservés, ainsi
que moi ; elle me donnera la force de continuer cette
résistance tenace aux fureurs de l'anarchie qui veut la
guerre à tout prix. J'espère les déconcerter, et quelles
que soient leurs tentatives, je ne fléchirai pas devant
elles. Je regrette de vous annoncer que mes efforts les
plus sincères pour prévenir la dissolution du ministère
ont finalement échoué ce soir, et nous entrons en crise
ministérielle! Vous ne serez donc pas surpris que je
sois pressé de vous voir arriver à Paris, et de pouvoir
m'entreteniravec vous. M. Thiers s'est chargé de vous
le demander dans sa capacité officielle ; mais j'ai
406 CHAPITRE XXXIIL
voulu VOUS le demander moi-iiiêine, et vous renouve-
ler l'assurance de tous mes sentiments pour vous. »
Décidé, avant d'avoir reçu ces deux lettres, à partir
de Londres le 25 octobre pour assister aux débuts de la
session des Chambres, j'avais demandé à la reine d'An-
gleterre mon audience de congé, et en me l'accordant,
elle m'avait invité à aller passer deux jours à\Yindsor, oii
elle résidait en ce moment. Je m'y rendis le 21 octobre.
Lord Melbourne, lord Palmerslon, lord et lady Claren-
don y étaient seuls invités avec moi. Comme la reine
et le prince Albert, ils m'accueillirent avec une bonne
grâce marquée ; un peu par estime et par goût, je me
plais à le croire, un peu aussi parce que j'allais à Paris;
on désirait évidemment que j'y portasse de bons senti-
ments pour l'Angleterre, que j'y parlasse bien des
hommes qui la gouvernaient, que j'engageasse ceux
qui gouvernaient ou qui gouverneraient la France à
ne pas se montrer trop difficiles. On voyait bien que
l'avenir, et un avenir prochain, était plein de chances
périlleuses. On en était préoccupé, pas plus qu'on ne
l'est en Angleterre des choses qui ne touchent pas de
très-près l'Angleterre elle-même, sérieusement préoc-
cupé pourtant. On n'oubliait pas que tôt ou tard, dans
les alîaires de l'Europe, le poids de la France est grand,
et que, pour les réputations européennes, son opinion
compte, pour ne pas dire qu'elle décide. On avait à cœur
de calmer, d'amadouer le pubhc français. El je me
disais, en recevant ces marques de la disposition an-
glaise, que, si je pouvais la faire bien comprendre en
AVENEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 407
France, et tenir moi-même une attitude analogue en
même temps que parfaitement indépendante, les deux-
nations et l'Europe entière s'en trouveraient bien.
J'eus, pendant ce court séjour à Windsor, une tris-
tesse que j'appellerais un chagrin si la vie ne m'avait
enseigné pour quelles pertes ce mot doit être réservé.
Nous apprîmes le 22 octobre que, le matin même, lord
Holland était mort subitement à FJolland-house. Je le
regrettai sincèrement. Si bon et si aimable , et de ce
naturel facile, sympathique et expansif si rare au delà
de la Manche! Je portais à lady Holland un intérêt af-
fectueux; je l'avais trouvée très-spirituelle avec un
agrément sérieux, et plus capable de sentiments vrais
que d'autres femmes du monde moins hautaines et
d'humeur plus égale. Je fus choqué d'ailleurs de la
froideur avec laquelle celte nouvelle fut reçue par bien
des gens qui, depuis plus de trente ans^ passaient leur
vie à HoUand-house. J'ai souvent entendu nos vieux
soldats parler de leurs camarades qu'ils avaient vus
tomber à côté d'eux, sous le canon; leurs paroles
étaient plus émueS; je dirais volontiers plus tendres.
Il y a, dans la fermeté froide de la race anglo-saxonne,
une certaine acceptation dure de la nécessité et des
coups du sort. Ils sont dans la vie comme des gens pres-
sés dans la foule ;ils ne regardent pas celui qui tombe;
ils poussent et passent. On dirait qu'ils mettent leur
dignité à ne se montrer, quoi qu'il arrive, ni surpris,
ni affligés. Mais leur dignité ne leur coûte pas assez.
Pour avoir toute sa beauté et tout son charme, il faut
408 CHAPITRE XXXII T.
que la nature hum£iine se déploie avec plus d'abandon,
et que, lorsqu'elle contient ses émotions et ses pensées,
on voie qu'elle y prend quelque peine. Les Anglais ont
quelquefois l'air de comprimer ce qu'ils ne sentent pas.
Politiquement aussi, je regrettai lord Holland; il n'a-
vait pas autant d'influence que je l'aurais souhaité^
mais il en avait plus que bien des gens n'efi conve-
naient. La désapprobation de Holland-house gênait,,
même quand elle n'empêchait pas.
Je quittai Londres le 25 octobre, et j'arrivai à Paris
le 2G. Je vis d'abord M. Duchàtel qui me mit prompte-
ment au courant des dispositions des personnes et des
détails de la situation. Nous nous entendions d'avance
sur le caractère et le but de la politique à suivre. Le
maréchal Soult vint me trouver, content, confiant, de
facile composition sur les questions de gouvernement
comme sur les arrangements de cabinet, et ne deman-
dant qu'à y faire entrer M. Teste, dont il avait besoin, me
dit-il, pour avoir près de lui un avocat qui parlât pour lui
dansl'occasion. M. Villemain, avec une clairvoyance sin-
gulièrement impartiale et pourtant très-ferme, était prêt
à se rengager dans la lutte. M. Humann, à l'accession
duquel j'attachais du prix, accepta, sans se faire presser,
le ministère des finances. MM. Cunin-Gridaine et Martin
du Nord, qui avaient soutenu M. Mole dans les débats de
la coalition, n'en gardaient plus aucun souvenir embar-
rassant pour eux ou pour moi. L'amiral Duperré reprit
avec satisfaction le portefeuille de la marine. Le Roi me
témoigna une entière confiance, et se prêta avec em-
AVENEMENT DU MINISTÈRE DU 29 OCTOBRE 1840. 40»
pressement aux arrangements qui lui furent proposés.
Le duc de Broglie, quoique inquiet de l'avenir et décidé
à rester, pour son compte, en dehors des atTaires, me
donna plein droit de compter sur son concours. J'eus,
avec M. Tliiers et M. de Rémusat, des entrevues qui
nous laissèrent dans des rapports pleins de convenance,
tout en me faisant pressentir une opposition décidée et
prochaine. Deux jours suffirent pour vider les ques-
tions et surmonter les embarras qu'élève toujours la
formation d'un cabinet. Les situations fortes font mar-
cher vile ceux qui ne se mettent pas à l'écart. Le
29 octobre au soir, le Roi signa les ordonnances qui
nommaient les nouveaux ministres. Ma mère et mes
enfants arrivaient au même moment de Normandie
pour me rejoindre, et vers minuit, je rentrai auprès
d'eux dans ma petite maison, chargé d'un pesant far-
deau, mais ne désespérant pas de le porter.
PIECES HISTORIQUES
PIÈCES HISTORIQUES
(Page 27.)
1° Lettres de créance de M. Guizot, ambassadeur de
France en AngUlerre.—Le roi Louis-Philippe à la
reine Victoria.
Madame ma Sœur, n'ayant rien davantage à cœur que de
maintenir et de resserrer de plus en plus l'union et la bonne
harmonie qui subsistent si heureusement entre nos cou-
ronnes et nos États, je ne veux point différer de nommer un
ïiouvel ambassadeur qui, connaissant parfaitement mes sen-
timents, sache, comme son prédécesseur, en être le fidèle
interprète auprès de Votre Majesté. En conséquence j'ai
fait choix du sieur François-Pierre-Guillaume Guizot, grand
officier de mon ordre royal de la Légion d'honneur, membre
de la Chambre des députés, et je l'ai nommé pour résider
près de Votre Majesté, avec le caractère de mon ambassadeur
extraordinaire. Ses talents élevés, les services éminents et
multipliés qu'il a rendus à la France, son zèle et son entier
dévouement pour ma personne, me persuadent qu'il ne né-
gligera rien pour se concilier l'estime et la confiance de
Votre Majesté, et mériter, par ce moyen, mon approbation.
C'est dans cette conviction que je la prie d'accueillir avec
bienveillance mon ambassadeur, et d'ajouter une créance
entière à tout ce qu'il lui dira de ma part, et surtout
414 PIÈCES HISTORIQUES.
lorsqu'il lui exprimera les vœux que je forme pour la prospé-
rité de ses États et la gloire de son règne, ainsi que les
assui'ances de la haute estime et de l'inaltérable amitié avec
lesquelles je suis.
Madame ma Sœur,
de Votre Majesté,
le bon frère.
Signé : Louis-- Philipcr.
A Paris, le 9 février 1810.
2o Instructions données par 31. le maréchal SouU,
président du Conseil et minisire des affaires étran-
gères, à M. Guizot, ambassadeur à Londres.
Paris, le 19 février 1840.
Monsieur, au moment où vous allez prendre la direction
de l'ambassade de Londres, une question domine et, on
pourrait dire, absorbe l'ensemble de nos relations avec la
Grande-Bretagne. Exposer l'état actuel de cette question, la
marche qu'elle a suivie jusqu'à présent et le sens dans le-
quel le gouvernement du Roi se propose de continuer à la
diriger, ce sera donc vous indiquer tout à la fois, et le but
que vous devez vous efforcer d'atteindre, et, autant qu'on
peut le faire à l'avance, la ligne de conduite que vous avez à
suivre pour y arriver.
Dix mois se sont ù peine écoulés depuis le jour où l'immi-
nence d'une rupture entre la Porte et le vice-roi d'Egypte
vint avertir les grandes puissances de la nécessité de pourvoir
à la conservation ou au rétablissement de la paix. La France
prit, à cet égard, une honorable initiative. Deux pensées ont
constamment présidé aux propositions qu'elle a successive-
ment adressées à ses alliés : faire sortir, s'il se pouvait, de
celte crise oii plutôt des moyens par lesquels on la termine-
PIÈCES HISTORIQUES. 415
l'ait, un état de choses qui, en plaçant lal'orte sous le pro-
tectorat collectif de l'Europe, mît fin, par le fait, au protectorat
exclusif consacré en faveur de la Russie par le traité
d'Unkiar-Skelessi ; établir entre le sultan et son vassal des
rapports tels que le droit et le fait y trouvassent une suffi-
sante garantie, et que, par conséquent, un sentiment d'irri-
tation défiante ne les maintînt pas, l'un à l'égard de l'autre^
dans une attitude d'hostilité toujours menaçante pour la
tranquillité du monde.
De ces deux projets du gouvernement du Roi, le premier,
il ne l'ignorait pas, était très-difficile à accomplir d'une
manière absolue. 11 était peu vraisemblable que la Russie se
prêtât volontairement à abdiquer une position exceptionnelle
qu^elle n'avoue pas en termes explicites, mais vers laquelle
ses efforts se sont constamment dirigés; il était également
peu probable que les autres grandes puissances, dont le con-
cours énergique eût pu seul lui imposer cette résignation, y
missent l'ensemble et la vigueur nécessaires. A défaut d'un
résultat aussi complet, qui d'ailleurs ne pouvait être obtenu
que si on parvenait à le lier étroitement à la solution des
difficultés provenant de la situation respective du sultan et
du pacha, un autre résultat, important encore, a été atteint
par l'effet des démarches et des déclarations respectives
qu'ont amenées les ouvertures du gouvernement français; il
est devenu évident pour tout le monde que celles même des
grandes p\iissances qiii n'osaient nous prêter une assistance
suffisamment efficace contre le cabinet russe, s'associaient
pourtant sur ce point à notre pensée. La Russie a dû recon-
naître, par conséquent, que, si elle ne voulait pas les mé-
contenter et les rapprocher de nous, elle devait éviter dans
l'Orient toute manifestation trop éclatante de ses prétentions
ambitieuses , toute affectation de prépotence et de su-
prématie.
Le second objet que nous avions en vue était plus prati(jue,
plus immédiat. Après avoir suspendu les hostilités, il s'agis-
sait d'en prévenir le renouvellement en réglant les conditions
416 PIÈCES HISTORIQUES,
(le la pacification de l"Orient. Toutes les puissances étaient
d'accord sur ce point : c'est que pour donner à Méhémet-
Ali une position stable et délinitive, propre à le rassurer sur
l'avenir de ses enfants et à lui inspirer avec la sécurité le
désir du repos, il fallait lui concéder, sous la souveraineté de
la Porte, l'administration héréditaire d'une portion des terri-
toires soumis à son pouvoir en lui faisant acheter cette con-
cession au prix de la rétrocession du surplus de ces terri-
toires. Ce principe admis, quelles devaient être l'étendue
de cette rétrocession et par conséquent la limite des pays
abandonnés au vice-roi et à sa famille? C'était là la question
à résoudre.
Divers plans, vous le savez, furent indiqués à cet effet. Je
me bornerai à rappeler ceux que mirent en avant les cabinets
de Londres et de Paris, parce que c'est dans ces deux
systèmes que tous les autres sont venus se fondre successive-
ment.
Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que, dans
la position où se trouve Méhémet-Ali , lui offrir moins que
l'hérédité l'Egypte et de la Syrie jusqu'au mont Taurus,
c'est s'exposer de sa part à un refus certain qu'il appuierait
au besoin par une résistance désespérée dont le contre-coup
ébranlerait et peut-être renverserait l'Empire ottoman ; il
croit que la Porte, rentrant en possession de l'île de Candie,
du district d'Adana, de l'Arabie, et conservant sur la Syrie
et l'Egypte un droit de souveraineté consacré par diverses
conditions mises à la charge du vice-roi et de sa flxmille,
serait replacée dans une situation plus forte, plus honorable,
plus élevée qu'elle n'était peut-être en droit de s'y attendre
après les imprudences du dernier sultan.
Le cabinet de Londres au contraire se montre convaincu
de l'impossibilité de rendre à l'Empire ottoman une consi-
stance suffisante et d'imposer à l'ambition de Méhémet-Ali
des barrières efficaces tant qu'on ne l'aura pas renfermé dans
les limites de la seule Egypte; il regarde comme indubitable
la prompte soumission de ce pacha aux injonctions de l'Eu-
PIÈCES HISTORIQUES. 417
ropt', dès qu'il aurait la certitude que les puissances sont una-
nimement résolues à les appuyer par des moyens de coaction.
. Vous savez, monsieur, quelles ont été jusqu'à présent les
suites de ce fâcheux dissentiment, A peine est-il devenu
public, malgré nos efforts pour le dissimuler, que le cabinet
de Saint-Pétersbourg s'est empressé de saisir l'occasion qu'il
a cru entrevoir de rompre l'alliance de la France avec
l'Angleterre. Je ne reproduirai pas ici les détails des deux
missions successivement confiées à M. de Brùnnow : il me
suffira de les résumer en disant que les propositions portées
à Londres par ce diplomate ne recelaient au fond qu'une
seule pensée, enveloppée, il est vrai, de concessions apparentes
et presque dérisoires aux préventions de l'Angleten-e contre
Méhémet-Âli et à sa jalousie de l'influence russe à Constan-
tinople. Cette pensée, à peine déguisée, c'était celle d'amener
le cabinet britannique à signer un acte que la France ne put
pas souscrire, et qui, par conséquent, proclamât la scission
des deux cabinets.
Le rôle que l'Autriche et la Prusse ont joué en celte
circonstance est pénible à rappeler, parce qu'il prouve qu'il
est des préjugés, des préoccupations, des entraînements
auxquels certains cabinets ne sauront jamais résister, lorsque
l'occasion de s'y livrer se présentera à eux. Ces deux cours
qui, jusqu'alors, avaient presque complètement approuvé
nos vues et nos propositions sur les affaires d'Orient, ont à
peine entrevu la possibilité d'une alliance formée contre
nous, sur des bases toutes contraires, qu'abandonnant leurs
convictions, désavouant leurs déclarations antérieures, elles
se sont empressées d'adhérer par avance à la ligue qui
semblait au moment de se conclure.
Heureusement, monsieur, cette combinaison a échoué, et
elle ne pouvait manquer d'échouer parce que l'accord for-
tuit d'une animosité invétérée avec un dépit passager ne
suffit pas pour concilier des incompatibilités réelles et pour
rendre identiques des intérêts, non-seulement divers, mais
opposés. Nous en étions certain? d'avance, et c'est pour cela
T. V. 27
418 PIÈCES HISTORIQUES,
qu'au moment même où le langage du cabinet de Londres
semblait annoncer la prochaine conclusion des arrangements
dont on nous menaçait, le gouvernement du Roi s'est
contenté d'opposer une attitude calme et une force d'inertie
à l'agitation des autres cours. Aujourd'hui tout est arrêté, et
après quelques tentatives embarrassées pour nous déguiser
le véritable état des choses, lord Palmerston a fini par nous
faire donner spontanément l'assurance que rien ne se ferait
avant votre arrivée.
Telles sont, monsieur, les circonstances au milieu des-
quelles va commencer votre mission. L'œuvre que vous avez
à entreprendre n'est pas autre que celle qui avait été recom-
mandée à votre prédécesseur. Les dispositions du gouverne-
ment du Roi à l'égard de la Grande-Bretagne sont aussi
bienveillantes, aussi conciliantes qu'à aucune autre époque.
Les modifications nombreuses que nous avons déjà apportées
à nos propositions primitives, les efforts souvent heureux
que nous n'avons cessé de faire pour amener le vice -roi
d'Egypte à y adhérer, disent assez le prix que nous mettons
à nous rapprocher de nos alliés, à leur faciliter les mo-yens
de s'entendre avec nous. Au point où les choses en sont
venues, nous ne nous rendons pas bien compte, je l'avoue, de
ce qu'il nous serait possible d'ajouter à ces concessions
successives sans altérer la base même de notre système,
fondé, je le dis hautement, non pas sur des idées arbitraires,
mais sur une conviction profonde, qu'il ne dépend pas de
nous de changer. Cependant, nous sommes loin de prétendre
■qu'il ne peut passe présenter quelque combinaison heureuse
dans laquelle on trouverait un moyen de transaction. Si elle
s'offrait à nous, sans nous laisser rebuter par le peu d'accueil
fait à nos pré(;édentes démarches, nous nous empresserions
de la communiquer au cabinet de Londres. Dans le cas, au
contraire, où elle viendrait de lui, nous l'examinerions avec
loyauté, avec bienveillance, avec un sincère désir de la
trouver acceptable. Vous pouvez en donner lassurance à
lord Pahucri^ton.
PIÈCES HISTORIQUES. 419
Tout ce que vous ferez, monsieur, dans les limites que
je viens dMndiquer, pour resserrer les liens un peu relâchés
de notre alliance avec le cabinet de Londres, aura la pleine
approbation du gouvernement du Roi. Je dois pourtant y
mettre deirs restrictions : la première, qu'il est presque
superflu d'indiquer, c'est qu'à moins d'une autorisation
formelle et spéciale, vous ne devez prendre part à aucun
acte, apposer aucune signature dont refîet serait d'engager
la France. La seconde, c'est que vous aurez à éviter soigneu-
sement tout ce qui tiendrait à nous faire entrer dans la voie
des conférences et des protocoles ; il est trop évident, d'après
ce qui s'est passé en dei'nier lieu, que nous aurions souvent
la chance de nous y trouver isolés.
Je ne vous parle aujourd'hui que de la question d'Orient;
comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'est en elle que se
concentre en ce moment la nature de nos relations avec le
gouvernement britannique. J'aurai soin, lorsque les con-
jonctures le rendront nécessaire, de vous faire parvenir les
directions que réclameront les autres points essentiels de la
politique générale.
Agréez, monsieur, etc.,
Signé : Maréchal duc de Dalsutie.
420 PIECES HISTORIQUES.
II
(Page 76.)
1" Note adressée par Nouri-Efendi, ambassadeur de
Turquie à Paris, en mission à Londres, à Son Excel-
lence l'ambassadeur de France.
Londres, le 7 avril 1840.
Excellence,
Le soussigné, ambassadeur plénipotentiaire de la Sublime-
Porte, ayant été spécialement chargé par son auguste maître
le sultan de se rendi'e à Londres pour y réclamer Tefret de
l'intérêt manifesté à Sa Hautesse par la note collective que
les représentants des coiu's de France, d'Autriche, de la
Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, accrédités auprès
du Grand Seigneur, ont présentée au Divan le 27 juillet i 839,
s'adresse en toute confiance à messieurs les représentants
desdites cours, réunis à Londres, pour concerter avec eux
les moyens d'effectuer la pacification de l'Empire ottoman,
dont le repos a été troublé par les projets ambitieux de
Méhémet-Ali, pacha d'Egypte.
11 est généralement connu que depuis l'année 1827,
l'Empire ottoman a éprouvé une série de malheurs et de
désastres par terre et par mer, à la suite desquels ses
moyens défensifs ont éprouvé, poiu' le moment, un grand
affaiblissement. Mébémct-Ali, au lieu d'aider son souverain
à se relever de ses pertes, a au contraire profité de l'état
d'affaiblissement où se trouvait l'Empire ottoman pour
donner suite aux desseins ambitieux et hostiles que depuis
longtemps il méditait contre son souverain. En effet, il ne
PIÈCES HISTORIQUES. 421
craignit pas de l'attaquer en 1832, et il lui enleva une
partie de ses plus belles provinces. Les sacrifices que fit
alors le sultan devaient lui faire espérer que la paix ne
serait plus trouble'e dans ses États, et que le pacha d'Égyple,
en reconnaissance de la générosité avec laquelle Sa Hautesse
lui avait conféré le gouvernement de tant de belles pro-
vinces, les administrerait dans l'intérêt de son maître. Mais
au contraire, l'épuisement où se trouvait l'Empire ottoman
à la suite de tant de malheurs, et l'affiiiblissement momen-
tané dans lequel il languissait, furent pour Méhémet-.\li im
motif de donner un nouvel essor à son ambition. C'est ainsi
qu'il essaya, il y a deux ans, de se déclarer indépendant et
d'obtenir à cet effet le consentement des pviissances étran-
gères. Mais celles-ci, faisant preuve de loyauté et de bonne
foi envers la Porte, repoussèrent spontanément ime préten-
tion si incompatible avec les droits de souveraineté du sultan.
Mais cette prétention injuste ne fit que changer de forme,
et bientôt après Méhémet-Ali demanda avec hauteur, pour
lui et ses enfants, l'hérédité de toutes les provinces qu'il
administrait au nom de Sa Hautesse. 11 appuya sa demande
de préparatifs hostiles, indiquant suffisamment son dessein
d'en imposer par la force à son souverain.
Feu le sultan Mahmoud se vit en conséquence obligé de
se mettre en garde contre les nouveaux projets de son
ambitieux vassal, et il réunit une armée pour sa défense :
cependant les deux armées ime fois en présence en vinrent
aux prises. 11 en résulta pour l'Empire ottoman de nouveaux
désastres qui brisèrent le cœur du sultan Mahmoud et con-
tribuèrent à accélérer sa fin.
Malgré taiit de malheurs qui Vinrent fondre à la fois sur
la Porte, un des premiers actes du sultan Abdul-Medjid, à
son avènement au trône, fut d'offrir à son vassal rebelle
l'oubli du passé et l'hérédité de l'Egypte pour lui et ses en-
fants, à condition que le pacha restituerait la flotte
impériale et toutes les provinces ne faisant pas partie du pa-
chalik d'Egypte. Au lion do reconnaître la magnanimité de
422 PIÈCES HISTORIQUES,
son souverain, Méhémet-Ali y répondit par des prétentions
dures et hautaines. Néanmoins, le sultan allait envoyer un
fonctionnaire à Alexandrie pour y faire un nouvel effort afin
de régler un arrangement avec son vassal, lorsque les cours
de France, d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et
de Russie, voyant la position désastreuse dans laquelle se
trouvait le Grand Seigneur, et mues par des sentiments
d'amitié, de bienveillance et de générosité qu'il ne saurait
assez reconnaître j firent signifier, par le moyen de leurs
représentants accrédités auprès de la Sublime Porte que
«l'accord sur la question d'Orient était assuré entre les cinq
grandes puissances, en engageant le sultan à suspendre
toute détermination définitive sans leur concours, et en
attendant l'effet de l'intérêt qu'elles lui portaient. »
Le soussigné prend la liberté de reproduire ci-jointe la
copie de cette note collective.
Sa Hautesse a attendu jusqu'à présent avec confiance
l'effet de l'intérêt si généreusement exprimé par cette même
note. Mais placé sous le fardeau des charges extraordinaires
qui pèsent sur l'Empire ottoman, et obligé de se prémunir
contre l'attitude hostile et les préparatifs de guerre toujours
continués de Méhémet-Ali, le sultan se voit empêché de
donner tous ses soins à la réforme des abus dans l'administra-
tion de son empire, tandis que les ressources de tout genre
qui devraient conti'ibucr à opérer cette réforme s'épuisent
tous les jours de plus en plus, et font désirer ardemment
de voir bientôt un résultat aux intentions bienveillantes des
cinq cours alliées de la Porte.
Le soussigné est en conséquence chargé d'appeler la sé-
rieuse attention de MM.» les représentants des cours de
France, d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de
Russie sur un état de choses aussi pénible que dangereux
pour l'existence politique de l'Empire ottoman dont elles ont
déclaré vouloir maintenir l'intégrité et l'indépendance, et de
réclamer leur coopération et leur sollicitude pour faire cesser
au plus tôt des maux d'une nature aussi grave.
PIÈCES HISTORIQUES. 423
Pour mieTix atteindre à ce Init, le soussigné est chargé, par
ordre du sultan son auguste maîlre, d'annoncer qu'il est
muni de l'autorisation nécessaire pour conclure et signer
une convention avec MM. les représentants desdites cours,
laquelle aizrait pour but d'aider le sultan à l'aire exécuter
l'arrangement d'après lequel Sa Hautcsse avait annoncé l'in-
tention de conférer à Méhémet-Ali et à ses enfants l'hérédité
du gouvernement de l'Egypte, à condition qu'il restituerait
la flotte ottomane et toutes les autres provinces situées en
dehors du pachalik d'Egypte.
Le soussigné, en vertu de l'intérêt que lesdites puissances
ont manifesté au sultan et vu la position critique où se
trouve aujourd'luii placé l'Empire ottoman, a l'honneur
d'inviter, au nom de Sa Hautesse, MM. les représentants de
France, d'Autriche, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de
Russie à vouloir bien se joindre à lui pour conclure une con-
vention dans le but ci-dessus énoncé, et pour y convenir en
même temps des moyens nécessaires pour y donner effet.
Le soussigné ose se flatter que MM. les représentants
desdites cours voudront bien lui prêter leur assistance pour
accomplir une œuvre qui devra essentiellement contribuer
à rendre la paix au Levant, et servir en même temps à pré-
venir les complications fâcheuses qui, sans cela, pourraient
en résulter pour l'Europe entière.
Le soussigné plénipotentiaire de la Sublime Porte prie
MM. les représentants des cinq grandes puissances d'agréei^
l'assurance de sa plus haute considération.
Signé : INouRi.
2o Copie de la noie collective cidresséele 11 juillet ISSO'
à la Sublime Porte par les représentants des cinq
grandes puissances.
Les soussignés ont reçu ce matin, de leurs gouvernements
respectifs, des instructions en vertu desquelles ils ont l'hon-
424 PIÈCES HISTORIQUES.
ncur d'informer la Sublime Porte que l'accord sur la question
d'Orient est assuré entre les cinq grandes puissances, et de
l'engager à suspendre toute détermination définitive sans
leur concours, en attendant l'effet de l'intérêt qu'elles lui
portent.
Constantinople, le 27 juillet 1839.
Lord PoNSONBT, ambassadeur d'Angleterre;
Baron Roussin, ambassadeur de France;
De BouTEMEF, ambassadeur de Russie ;
Baron Sturmer^ internonce d'Autriche ;
Comte de KœnigsmarKj ministre de Prusse.
3» Réponse de M. Guizot, ambassadeur de France, à la
note de Nouri-Efendi du 7 avril 1840.
Londres, 8 avril 1810.
Le soussigné^ ambassadeur extraordinaire et plénipoten-
tiaire de S. M. le roi des Français, a reçu la noté que Son
Exe. l'ambassadeur P. P. de la Sublime Porte lui afait l'hon-
neur de lui adresser en date du 7 avril, et il s'est empressé
de porter cette pièce à la connaissance de son gouvernement.
Le soussigné prie Son Excellence l'ambassadeur P. P. de la
Sublime Porte d'agréer l'assurance de sa haute considération.
4" Réponse de lord Palmerston à la noie de Nouri-
Efcndi.
Foreign-Office, le 13 avril 1840.
Le soussigné, etc., etc., a eu l'honneur de recevoir la
note du 7 de ce mois, par laquelle Son Exe. Nouri-
Efendi, etc., a annoncé qu'il était muni des pouvoirs et
instructions nécessaires pour conclure, avec les plénipoten-
tiaires des cours d'Autriche, de France, de la Grande-Breta-
gne, de Prusse et de Russie, une convention dans le but de
PIÈCES HISTORIQUES. 4^5
donner effet à la note collective qui a été présentée à la Porte
le 27 juillet 4839 par les représentants des cinq puissances
à Constant! nople.
En réponse à cette communication, le soussigné a
l'honneur d'informer Son Exe. Nouri-Efendi que le soussigné
est prêt, en ce qui concerne le gouvernement de Sa Majesté,
à concerter avec Son Excellence, d'accord avec les représen-
tants d'Autriche, de France, de Prusse et de Russie, les
meilleurs moyens de réaliser les intentions amicales que les
plénipotentiaires des cinq puissances ont manifestées, au
nom de leurs cours respectives, à l'égard de la Porte, par la
note collective susmentionnée du 27 juillet 1839.
Le soussigné,
Palmerston.
5° Seconde réponse de M. Guizot, ambassadeur de
France à la noie de Nouri-Efendi,
Londres, le 28 avril 1840.
Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipoten-
tiaire de Sa Majesté le Roi des Français auprès de Sa
Majesté la Reine de la Grande-Rretagne, a Thonneur d'in-
former Son Excellence M. l'ambassadeur plénipotentiaire de la
Sublime Porte que, conformément aux instructions qu'il a
reçues du gouvernement du Roi, il est prêta rechercher, avec
les représentants des cours d'Autriche, de la Grande-Rreta-
gne, de Prusse et de Russie, les meilleurs moyens d'amener
en Orient un arrangement qui mette un terme à un état de
choses aussi contraire au vœu commun des cinq puissances
qu'aux intérêts de la Porte ottomane.
Le soussigné prie Son Excellence M. l'ambassadeur
de la Sublime Porte d'agréer, etc.
426 PIECES HISTORIQUES.
III
(Page 105.)
L'ambassadeur de France à lord Paîmerston, sur Var-
rangement proposé par le gouvernement français
entre V Angleterre et Naples, dans l'affaire des soufres
de Sicile.
Londres, le 7 juillet 1840.
Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipoten-
tiaire de S. M. le Roi des Français auprès de S. M. la Reine
de la Grande-Bretagne et d'Irlande, a l'honneur de trans-
mettre à Son Exe. M. le principal secrétaire d'État pour les
affaires étrangères de Sa Majesté Britannique^ le conclusum
proposé par le gouvernement du Roi pour mettre un terme
au diff"érend survenu entre les cours de Londres et de Na-
ples au sujet de l'exploitation des soufres en Sicile. Le sous-
signé espère que Son Exe. M. le principal secrétaire d'Etat
pour les aff'aires étrangères de Sa Majesté Britannique trou-
.vera ledit conclusum satisfaisant et rédigé de manière à con-
cilier, avec équité, les droits et les intérêts des deux cours,
et voudra bien le lui renvoyer revêtu de son approbation,
pour que le soussigné puisse le transmetti-e immédiatement à
Son Exe. M. le président du Conseil, ministre des affaires
étrangères de S. M. le Roi des Français.
Le soussigné a l'honneur, etc.
Le président du Conseil, ministre des affaires étrangères,
à Son Eocc. le comte de Granville, ambassadeur d'An-
gleterre à Paris.
Paris, le 5 juillet 1840,
Monsieur l'ambassadeur,
Le gouvernement du Roi, mon auguste souverain, juste-
PIECES HISTORIQUES. 427
meut préoccxipL' des intérêts de la paix générale et animé des
sentiments les plus bienveillants pour deux cours qui lui
sont unies par des liens étroits, avait cru devoir offrir sa
médiation dans le but de faciliter raccommodement du dif-
férend survenu entie les cabinets de Londres et de Naples
relativement à l'exploitation des soufres de Sicile. Cette mé-
diation a été acceptée. Ce témoignage de confiance qui, de la
part d'un État aussi puissant que la Grande-Bretagne, atteste
l'honorable volonté de chercher, dans les voies de concilia-
tion plutôt que dans un appel à la force, la satisfaction ù
laquelle il croit avoir droit, a vivement touché le cœur du.
Roi. Le gouvernement de Sa Majesté, dans son empresse-
ment à s'acquitter de la haute mission qui lui était ainsi
déférée, a examiné avec l'attention la plus scrupuleuse tous
les cléments de la question. Il s'est attaché à apprécier avec
une équitable impartialité les prétentions et les droits respec-
tifs, et cette appréciation consciencieuse lui a suggéré les
propositions que je vais énoncer à Votre Excellence comme
les plus propres, dans notre manière de voir, à amener une
transaction vraiment acceptable pour les deux parties.
Le contrat passé le 9 juillet 1838 entre le gouvernement
napolitain et la compagnie Taix, pour l'exploitation des sou-
fres de Sicile, serait résilié. Le but que Sa Majesté Sicilienne
s'était proposé en souscrivant cette convention pouvant, comme
on l'a reconnu, être atteint par d'autres moyens qui conci-
lient, avec le bien-être de ses sujets, les intérêts des étran-
gers établis ou trafiquant dans ses États, la résiliation ne fait
plus une difficulté sérieuse, et il reste seulement à détermi-
ner le moment oii elle aura lieu. Nous pensons qu'elle devrait
être dénoncée à Naples et en Sicile aussitôt que le gouverne-
ment napolitain serait officiellement informé de l'approba-
tion donnée par Votre Excellence, au nom de son gouverne-
ment, au projet d'arrangement développé dans la présente
dépêche.
Cette mesure ne saurait être interprétée comme impli-
quant, de la part de Sa Majesté Sicilienne, l'abandon de son
428 PIÈCES HISTORIQUES,
droit souverain d'imposer les soufres et d'en réglementer
l'exploitation. Il est presque superflu d'ajouter que le gou-
vernement britannique n'entend pas souscrire d'avance à des
règlements qui violeraient les droits de ses sujets ou qui
tendraient à rétablir sous une autre forme le contrat que
S. M. le Roi de Naples consent aujourd'hui à révoquer.
Après avoir ainsi pourvu à l'avenir, voici ce que le gouver-
nement du Roi croit pouvoir proposer pour régler le passé.
Sa Majesté Sicilienne, animée d'un sentiment d'équité bien-
veillante, consentirait à écouter les réclamations de ceux des
sujets anglais qui prétendent avoir éprouvé des pertes par
suite du privilège concédé en 1838 à la compagnie Taix. TJne
commission de liquidation serait immédiatement constituée
à cet effet. Elle siégerait à Paris ou à Naples et serait com-
posée de deux commissaires anglais, de deux commissaires
napolitains et d'un commissaire surarbitre désigné d'avance
par le gouvernement français, avec l'agrément des deux cours
intéressées, pour départager, dans l'occasion, les quatre autres
commissaires.
Cette commission ne pourrait accueillir que les demandes
d'indemnités formées par les sujets anglais placés dans les
catégories suivantes :
d" Ceux qui, avant le 9 juillet 1838, époque du marché
passé avec la compagnie ïaix , étant devenus propriétaires
ou fermiers de mines, auraient essuyé des empêchements
dans l'extraction ou l'exportation des soufres, et auraient fait,
en conséquence de ces empêchements, des pertes constatées ;
2° Ceux qui, avant la même époque, ayant passé des mar-
chés à livrer, auraient été mis dans l'impossibiHté d'accom-
plir leurs engagements, ou privés du bénéfice convenu de
leurs transactions;
3° Enfin ceux qui, ayant acheté des soufres dont l'expor-
tation aurait été, soit interdite, soit limitée, soit soumise à
des conditions plus onéreuses, auraient fait des pertes appré-
ciables, d'une manière certaine.
La commission de liquidation une fois instituée, un délai
PIÈCES HISTORIQUES. 429
de trois mois serait accordé aux réclamants pour produire
devant elle les titres justificatifs de leurs demandes en indem-
nité; un second terme de six mois serait assigné pour la
conclusion de ses travaux, et les indemnités dont elle recon-
naîtrait la justice seraient soldées dans l'année qui suivrait
le jour de sa dissolution.
Telles sont, monsieur l'ambassadeur, les propositions que le
gouvernement du Roi croit devoir présenter simultanément
aux puissances qui ont accepté sa médiation. J'ai la convic-
tion qu'elles vous paraîtront reposer sur des bases satisfai-
santes, et j'attends avec confiance l'adhésion que vous vous
jugerez sans doute en mesure d'y donner.
Agréez, etc. Thiers.
Lord Palmerston à Vambassadeur de France.
Foreign-Ofîice, 7 juillet 1840.
Le soussigné, principal secrétaire d'État de Sa Majesté
pour les affaires étrangères, a l'honneur d'accuser réception
de la note, en date de ce jour, de M. Gruizot, ambassadeur
extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. le roi des Fran-
çais à cette cour, ainsi que de la note que M. Thiers se pro-
pose de transmettre à l'ambassadeur de Sa Majesté à Paris,
contenant un i)lau d'arrangement pour régler les différends
survenus entre les gouvernements de la Grande-Bretagne et
de Naples,
Le soussigné, conformément à la demande contenue dans
la note de M. Guizot, a l'honneur de lui renvoyer la note sus-
dite, et en même temps de déclarer à S. Exe. que le gouver-
nement de Sa ^lajesté est satisfait de l'arrangement contenu
dans cette note, et prêt à l'accepter.
Le soussigné a l'honneur, etc.
Palmerston.
430
PIECES HISTORIQUES.
IV
(Page 116.)
EXTRACT OF A DISPATCH FROM LT GE-
NERAL SIK HHUSON LOWE TO EARL
BATHURST , DATliD ST-HELliNA , 14
MAY 1821.
... The hearl which liad been
preserved in spirits of wiue was
put inio a sniall silver vase, the
slomach in .anoilier, and bolh
pl;iced in llie coflin willi llie
body.
Mr. Rulledge. assistant snr-
geon of'lhe 20''' reginienl, was the
person who soldered up ihe vases
in wbith ihe hearl and slomach
were pbced, and saw iheni put
into the col'iin, the undcrlakers
bting al.so présent.
ïhe budy, when deposited in
ihe euffin, \v;is dressed in the
plain uniforni of a French colonel
of chasseurs.
Tlie coffin , al the parlicnlar
dt'sire of roiail Monlliolon, was
conslrucled as follows :
I^i'y a plain cuflin lined wiih
lin ;
2J'y A lead coffîn ;
'Mh' A nialioi;any coffin.
Co;:nl iMoiUliolon vvi.--hed to
Lave ihe words « Napoléon, né
« à Ajaccio 15 août 17G9, mort
« à Sainle-Hélcne 5 mai 1821 »
insciibcd on il. I wished the
Word < i}on:i[)3rte » lo be inser-
led altrr '< JNapcdcon; » lo this
EXTRAIT D'CNR DÉpÈCHB ADRESSÉE PAR
LE LIEDTENANT GÉNÉRAL SIR UUD-
SON LOWE AU COMTE BATHORST, EN
DATE DE SAINTE-HÉLÈNE, 14 MAI
1821.
... Le cœur, qui avait été con-
servé dans l'esprit-de-vin, fut mis
dans un petit vase en argent ^
l'eslomac dans un autre, et tous
deux furent placés dans le cer-
cueil avec le corps.
M. Rutledge, aiile-niajor du
20* régiment, fut chargé de sou-
der les vases où étaient placés
le cœur et l'estomac, et les vit
déposer dans le cercueil, les
entrepreneurs des pompes funè-
bres étant auîsi présents.
Le corps, lorsqu'on le déposa
dans le cercueil, fut revêtu d'un
uniforme de petite tenue de colo-
nel des chasseurs de l'armée
française.
Le cercueil, conformément au
vœu pailiculier du comte Mon-
iholon, lui disposé comme suit :
1 " Un cercueil ordinaire bordé
d'étain ;
2° Un cercueil de plomb;
3° Un cercueil d'acajou.
Le comte Monlliolon désira
que les mots suivants fussent
inscrits sur le cercueil : « Napo-
« léon, né h Ajaccio, 15 août
« 1769; mort à Sainte-Hélène,
« 5 mai 1821, » Je désirais que
le mol € Bonaparte » fût inséré
PIECES HISTORIQUES.
431
Counl Monlholon objecied, and
iherefore no inscription whate ver
was placed on it.
The grave was formed in llie
following maniier :
A large pil was sunk, of a
sufficienl widili ail rouml lo ad-
mit of a wall two feet lliick of
solid masonry being conslrucled
on each side ; ihus fonning an
exact oblong, llie liollow space
wilhin wliich, was precisely
Iweive feet deep, near eiglillong
and five wide. A bed of masonry
wasal llie bottom.Upon llfis foun-
dallonsupporled by eight square
slones, eacli a fool in beiglit,
there was laid a shib of wliite
stone five inches lliick ; four
other slabs of ihe sanie tliickness
closed ihe sides and ends, whicli,
being joined af ihe angles by
Roman cernent, formed a species
of stone grave or sarcophagus.
Tliis was jiisl of deplli sullicieiit
to adniil llie coiriti being placed
williin il. Anoilier large sl;ib
ofwliitestone, wliicli wassuppor-
ted on one side by iwo pullies,
waslel (lown u[)on lliegrave afier
ihe colfin liad been put inlo it,
and every interstice afterwards
fillcd willi stone and lloman cé-
ment.
Above the slab of white slone
which formed the cover of llie
slone grave, two layersof masonry
strongly cemenled and even
cranipeJ logellier, were built
après celui de « Napoléon. »
Mais le comte Monlholon y lit
des objections, et en conséquence
aucune inscription ne fut placée
sur le cercueil.
Le tombeau fut disposé de la
manière suivante :
Une vaste fosse fut creusée,
d'une largeur suffisante en tout
sens pour permettre d'y con-
struire un mur de deux pieds
d'épaisseur de maçonnerie solide
sur chaque côté de la fosse, for-
mant ainsi une enceinte oblon-
gue et régulière, à l'intérieur de
laquelle était un espace vide de
douze pieds de prolondeur, et
d'environ liuil pieds de long
sur cinq de large. Une couche
de maçonnerie occupait le fond
sur ces fundemenls, et sur huit
supports en pierre, carrés, et
hauts chacun d'un pied , fut
posée une plaque de pierre
blanche, épaisse de cinq pouces ;
qualreautres plaquesde lamème
épiiisseui- servaient de clôture
sur les côtés et aux extrémités,
et, jointes aux angles par du
ciment romain, l'ormaienl une
espèce de tombe en pierre ou de
sarcophage. Ce sarcophage éiait
d'une profondeur exactement
calculée pour recevoir le cer-
cueil qui y fut placé. Une autre
grande plaque de pierre blanche,
qui était soutenue d'un côté par
la force de deux poulies, fut
abaissée sur le sarcophage après
que le cercueil y eul élé placé,
et tous les interstices furent en-
suite comblés avec de la pierre
et du ciment romain.
Par-dessus la plaque de pierre
blanche qui formait le couvercle
de la tombe en pierre, deux
couches de maçonnerie furent
construites, foriement cimen-
432
PIECES HISTORIQUES.
in, so as lo nnile wilh the two
foot wall which suppoited the
earili on each side, and ihe vacant
space between ihis lasl work of
masoiiry and ihe surface of the
groundjbeing aboul eight feet in
depth, was afierwards filled up
wilh earlh. The whole was llien
covered in, a Utile above the
level of the ground, wilh an-
other bed of tlat stones whose
external surface extending to
the biink of ihe two feel wall
on each side of ihe grave, covers
a space of iwelve feet long and
r.ine feel wide.
A guard has been placed over
the grave.
ïhe spot chosen isnotdevoid
ofa certain inlerest. The foun-
lain iiear il is ihe one froin
whicli General Bonaparte was
supplied wilh waler daily (or his
own privale use, brouglitlo him
every morning in iwo silverbot-
lles of liis own by a Chinese ser-
vant of ihe liouse. Jt is one of
the fiiiesl spriiigs on ihe island.
Two very large willow irecs
overshadow ihe lonib, andlhere
is a grove of liiem ;il a lililo
dislance below il. The ground
is tiie properly ofa Mr. Furbell,
a respectable iradesman of ihis
island, who has a liulc collage
close adjoining lo il. Ile asscn-
led wilh greal readiocss to ihe
propos'lion of the bodv being
buriel ihere. I sliall cause a
railing lobe pul round ihe wliole
of the ground, il leing necessary
even for ihe preservalion of (lie
vvillows, uiany sprigs from which
tées, et même consolidées par
des crampons, de manière à
rejoindre le mur épais de deux
pieds qui supporte de chaque
côlé le poids des terres; l'es-
pace qui restait vide entre ce
dernier ouvrage de maçonnerie
et la surface du sol avait environ
huil pieds de profondeur; il fut
comblé de terre, et le tout fut
recouvert d'une autre couche de
pierres plates qui dépassait un
peu le niveau du sol environ-
nant et dont le bord arrive
jusqu'à la face extérieure du mur
épais de deux pieds, construit de
chaque côté de la lombe. L'es-
pace ainsi recouvert a douze
pieds de long et neuf pieds de
large.
Une sentinelle a élé postée
sur le tombeau.
L'emplacement choisi n'est
pas dénué d'un certain inlt^-rêi.
La fontaine voisine est celle qui
fournissait tous les jours au gé-
néral Bonapaile l'eau nécessaire
à son usage personnel ; cette
eau lui était portée chaque ma-
tin, dans deux bouteilles d'ar-
gent à lui appartenant, par un
serviteur chinois de la maison.
C'est une des plus belles sources
de l'ile. Deux très-grands saules
ombragent la tombe, et à une
petite distance au-dessous de la
tombe, il y a un bosquet d'ar-
bres semblables. Le terrain ap-
partient à un M, Forbelt, res-
pectable commerçant de celte
île. qui a tout à côté une petite
maison de campagne. Il a con-
senti avec beaucoup d'empres-
sement au projet d'ensevelir le
corps en cet endroit. Je ferai
poser une grille lout autour du
terrain; cela est nécessaire pour
PIÈCES HISTORIQUES. .133
had ;ilready began lo be laken la conservation même des saii-
hydiflercnt individiiiilswlio went les, car difTérenles personnes,
duwn lo visil tlie place aller ihe qui sont descendues là pourvisi-
corpse was inlerred. 1er Teniplac eniciu depuis cpie le
corps y est enlerrc, ont déjà
coninicncé à prendre à ces ar-
bres beaucoup de petites bran-
ches.
28
àâi PIECES HI.STORIQUE.S.
y
(Page 119.)
Banquet donné par la ville de Southamplon le Wjuin
1840 à l'occasion de la construction du chemin de fer
de Paris à Rouen, et discours prononcé par M. Gui-
zot.
La municipalité de Soiithampton a donné samedi, 20 juin,
une grande fête pour célébrer la confection et l'ouverture du
chemin de fer (]ui réunit les comtés du sud de l'Angleterre à
la capitale, et qui, plus tard, lorsque les chemins de Rouen
et du Havre seront terminés, réunira Paris et Londres.
Le corps municipal de la ville de Southampton, désirant
témoigner à l'ambassadeur de France sa reconnaissance poiu'
l'appui efiicace qu'il avait accordé, auprès du cabinet fran-
çais, à la compjgnie anglaise du chemin de fer de Rouen,
l'avait invité à cette fête.
Samedi matin, M. Guizot, accompagné de MM. Herbet et
de Banneville, attaches à l'ambassade de France, se rendit à
la gare du chemin de fer , située près de Wauxhall-Biidge.
Il y fut reçu par ^L Easthope, membre du parlement et pré-
sident de la compagnie du chemin de fer. La salle d'attente
éîait occupée par une foule nombreuse et choisie; on y re-
marquait S. A. R. le duc de Sussex, la duchesse d'Inverness,
lord Palmerston, le duc et la duchesse de Gordon, lord Dun-
can, M. Joseph Hume, M. Holmes, M. Baring, et un grand
nombre d'autres membres du parlement. Un train spécial
avait élé préparé pour transporter les personnes invitées à la
fètc. A onze heures, le train a ([uilté la gare de Wauxhall.
PIECES HISTORIQUES. 435
emportant plus de quatre cents personnes; et en deux heures
vingt minutes quinze secondes, la distance de soixante-seize
milles (plus de trente lieues), qui sépare Londres de South-
ampton avait été franchie, en y comprenant un temj)s d'arrêt
de neuf minutes quinze secondes.
Une population nomhrcuse encombrait les abords du che-
min de fer. Toute la ville, tous les bâtiments à l'ancre dans
le port étaient pavoises, et le drapeau tricolore flottait de
toutes parts à côté du drapean anglais. Lorsque le duc de Sus-
sex et l'ambassadeur de France descendirent de voiture, l'ar-
tillerie les salua de deux salves de vingt-un coups de canon;
la musique des régiments, ranges en bataille sur le front de
la gare du chemin de fer, commença à jouer les airs natio-
naux, et une foule immense lit retentir l'air de nombreux
hourras.
La municipalité de Southampton, ayant le maire à sa tète,
vint complimenter S. A. R, le duc de Sussex, et lui pré-
senter une adresse. Après cette réception, le maire invita
ses illustres hôtes à se rendre au banquet qui avait été pré-
paré sous une immense tente, dressée en face de la mer. Une
voiture, ornée des armes de la ville de Southampton, pavoisée
de drapeaux tricolores et traînée par quatre chevaux, avait été
disposée pour l'ambassadeur de France. Venaient ensuite les
équipages du duc de SuSsex, de lord Palmcrston, de lord
Duncan, député de la ville, etc., etc. Celle longue lile de
voilures s'avançait lentement entre deux haies de curieux,
dans des rues décorées de drapeaux et de nombreux emblè-
mes, et au milieu des cris de l'enthousiasme populaire. A
deux heures et demie, on arriva sous la tente où étaient
dressées quatre longues tables autour desquelles vinrent
s'asseoir plus de six cents personnes. Le maire présidait
l'assemblée, ayant à sa droite la duchesse d'Inverness, et ù
sa gauche le duc de Susscx. L'ambassadeur de France élait
placé près de Son Altesse Royale.
M. Guizot, en acceptant l'invitation du corps municipal
de Southampton, lui avait annoncé qu'il ne pourrait consa-
436 PIECES HISTORIQUES.
crer qu'une partie de la journée à cette visite. Une invitation
antérieure de sir John Hobhouse, secrétaire d'État pour les
afïaires de FInde, l'obligeait à être i^evenu à Londres avant
sept heures, et un train spécial avait été préparé pour effec-
tuer son retour.
Le banquet n'était donc pas terminé, quand le maire s'est
levé et s'est exprimé en ces termes :
(( Je regrette infiniment, messieurs, que notre hôte illustre,
M. Guizot, soit obligé de nous quitter à l'instant même pour
l'etoiu'uer à Londres. Je ne veux pas cependant le laisser par-
tir sans lui avoir témoigné, au nom de la ville de Soutbampton,
notre vive et profonde reconnaissance pour l'appui si cordial
et si efficace qu'il nous a prêté auprès de son gouvernement
pour l'établissement du chemin de fer de Paris à Rouen. Je
vous propose donc la santé de S. Ex. l'ambassadeur du Roi
des Français. »
Ce toast a été accueilli et porté avec le plus vif enthou-
siasme,
M. Guizot s'est levé, et, dès que le silence a été rétabli, il
a prononcé le discours suivant :
« Je vous remercie, messieurs, je le crains, dans un très-
mauvais anglais, mais avec un cœur parfaitement reconnais-
sant pour votre bienveillance envers moi, et plus encore pour
votre sympathie envers mon pays et son Roi, dont je vois,
avec un profond plaisir, le nom inscrit sur le drapeau qui
llotle devant nous. Nos deux pays sont xmis déjà par les liens
de la plus intime amitié; mais plus ils se rapprocheront, plus
ils se connaîtront , plus leur union deviendra intime , et
plus ils se feront de bien l'un à l'autre. J'espère que tel sera
le résultat de ces grands travaux entrepris dans les deux
pays, et j'ai été heureux de contribuer de tout mon pouvoir
à l'entreprise du chemin de fer de Paris à Rouen qui sera,
sans aucun doute, continué de Rouen au Havre. Ainsi nos
deux pays, qui ont chacuil beaucoup à donner et beaucoup à
recevoir, seront mutuellement unis, non-seulement par une
amitié étroite, mais par des intérêts communs. Je veux vous
PIÈCES HISTORIQUES. 437
remercier encore une fois des sentiments que vous venez de
témoigner pour la France, pour le Roi des Français et pour
moi-même. »
Après ce discours, fréquemment interrompu par de vifs
applaudissements, M. C.uizot a pris congé de l'assemblée, et
s'est retiré avec les personnes qui l'avaient accompagné. A
six heures, il était à Londres, après avoir fait soixante lieues
en quatre heures et demie.
Le banquet a continué après son départ.
Des toasts ont été portés à la Reine, au Prince Albert, à la
Reine douairière^ au duc de Sussex. Son Altesse Royale a pris
la parole pour faire ressortir les avantages attachés à la con-
struction du chemin de fer de Southampton :
« M. l'ambassadeur de France vous a tout à l'heure exposé
de la manière la plus parfaite toute l'importance d'un rap-
prochement de plus en plus grand entre la France et l'An-
gleterre; ce rapprochement doit mettre les deux nations à
même de se connaître mieux, et de former une union paci-
fique, basée non-seulement sur une amitié mutuelle, mais
encore sur desintéi'èts communs. {On applaudit.) J'approuve
complètement ces réflexions et je m'associe à ces sentiments.
Je m'empresse même de les reproduire en l'absence de
M. l'ambassadeur. Je le fais avec d'autant plus de plaisir
que M. l'ambassadeur verra par là que l'impression produite
par ses paroles sur mon esprit n'a nullement été affaiblie
par son absence. » {On applaudit.)
Un toast est porté à lord Palmcrston. Lord Palmerston se
lève et dit ;
« Il est difficile, sans doute, d'ajouter quelque chose de
nouveau à ce qui a été déjà, dans cette enceinte, si bien exposé
par l'illustre duc de Sussex et l'hôte distingué, M. Guizot,
forcé tout à l'heure de nous quitter. Cependant je dois décla-
rer que je ne comprends pas moins bien toute l'utilité de
cette entreprise pour contribuer au maintien des relations
pacifiques, si importantes sous le triple point de vue social,
moral et politique. Les gouvernements peuvent conclure des
438 PIÈCES HISTORIQUES,
traités avec d'autres pays; si ces traités ne reposent pas sur
une communauté d'intérêts, sur des sympatliies partagées,
sur une extension des lumières rendue plus facile par des
■communications plus aisées entre les peuples, il suffit du
moindre souffle politique pour réduire en poudre tous ces
<?difices, et il n'y a pas là de hase solide pour établir des rela-
tions d'amitié et de paix. [Applaudissements.) Il y a long-
temps qu'on l'a dit : le plus grand bonheur de l'homme con-
siste à triompher de difficultés d'abord insurmontables en
appavence. C'est ce qui est arrivé aux directeurs de cette entre-
prise. Lorsque le grand travail qui va être entrepris de l'au-
tre côté du détroit (je veux parler de la communication par
le chemin de fer entre Paris et le Havre) sera terminé, et
que, de ce côté du détroit, d'autres dispositions seront égale-
ment complétées, il est difficile de dire les immenses béné-
fices pouvant en résulter pour vous. »
Après le dernier toast, porté à la duchesse d'Inverness et
aux dames, Son Altef^se Royale et la plupart des convives ont
repris le chemin de fer pour retourner à Londres. Les con-
vois ont mis le môme temps à parcourir la distance entre
Londres et Southampton.
(Extrait du Journal des Débats du 25 juin 18 iO.)
riECK.S IIISTOKIQIES. -1^9
AI
(Page 125.)
DJscouru pro)\oncé par M. Guizol au banquet de la
Cité de Londres, le 20 avril 1840.
Mylords et Messieurs,
Je vous demande pardon de mon mauvais, très-mauvais
anglais. Vous serez, j^en suis sûr, indulgents pour un étran-
ger qui aime mieux vous mal parler votre langue qu'être mal
compris de vous en parlant la sienne. Je suis heureux, mes-
sieurs, que ce soit aujourd'hui mon devoir de vous exprimer,
au nom de tout le corps diidomatique comme en mon nom
propre, au nom de l'Europe comme de la France, nos vifs
sentiments de reconnaissance pour votre nohle et amicale
hospitalité. Vos ancêtres, messieurs, je pourrais dire vos
pères, auraient été bien étonnés si on leur eût dit que, pen-
dant plus de vingt-cin({ ans, les ambassadeius, les ministres,
les représentants de tous les États, de toutes les nations de
l'Europe et de l'Amérique, viendraient chaque année s'as-
seoir avec vous dans celte salle, pour y jouir de l'amitié de
J'Angleterre et vous promettre l'amitié du monde civilisé.
Dans des temps encore bien près de nous, la guen-o, une
guerre tantôt générale, tantôt partielle, et sinon continuelle,
du moins très-fréquente , rendait de semblables réunions
toujours incomplètes et irrégidières. C'est la paix qui nous
a fait ce bonheur, image et symbole du bonheur du monde.
Et je vous prie de le remarquer, messieurs, cette paix n'est
pas une paix indolente, stérile, comme colle qui a régné
440 PIÈCES HISTORIQUES,
quL'lijiiL'fois outre des nations énervées et en décadence. C'est
la paix la plus active et la plus féconde qu'on ait jamais vue;
une paix amenée et maintenue, non par Tapathie et l'im-
puissance, mais par le pouvoir de la civilisation, du travail,
de la justice et de la liberté. Messieurs, remercions la ProA'i-
deuce souveraine qui a versé de tels bienfaits sur notre âge.
Espérons que cette paix durera encore vingt-cinq années et
bien des années au delà, et qu'elle ne sera jamais interrompue
que pour imc juste et inévitable cause. C'est le vœu sincère
de mon pays comme du vôtre. Et puisse un jour, par l'in-
fluence d'une longue et heureuse paix, le genre humain tout
entier être uni d'esprit et de cœur dans son passage sur la
terre, comme nous sommes toiis les enfants de notre Dieu
tpii est au ciel 1 »
PIECES HIST0RIQ(;ES. 441
VII
(P..ge 191.)
Noie adressée par S. Ex. Chékib-Efendi, envoyé exlraor-
dinaire de la Sublime Parle à Londres, à l'ambassa-
deur de France.
Londres, le 31 rnai 1840.
Le soussigné, ambassadeur de la Sublime Porte près
S. M. Britannique, avait espéré, à la suite de la note présentée
le 7 avril de cette année, par son prédécesseur INouri-Efendi,
aux représentants des cours de France, d'Angleterre, d'Au-
triche, de Prusse et de Russie, et en conséquence de leurs
réponses à ladite note, trouver, en arrivant à Londres, l'af-
faire turco-égyptienne terminée ou à la veille de l'être.
C'est donc avec le plus vif regret qu'il a appris que les
soins que les représentants avaient promis de donner à un
objet si important pour le repos de l'Orient étaient jusqu'à
présent restés infructueux.
Le soussigné, depuis son départ de Constantinople, a reçu
de nouveaux ordres qui lui enjoignent de presser la solution
de cette affaire. Si par conséquent les délais apportés dans
l'exécution des intentions bienveillantes de Leurs Excellences
provenaient de diflicultés qu'il serait dans les facultés du
soussigné d'aplanir, il a l'honneur de les prévenir que de
son côté il apportera toutes les facilités qui dépendront de
lui pour aider à lever ces obstacles, et qu'à cet effet il est muni,
comme l'ambassadeur Nouri-Efendi son prédécesseur, det;
pouvoirs les plus amples pour concerter avec Leurs Excel-
442 PIÈCES HISTORIQUES,
lences les moyens de parvenir à conclure un arrangement,
lequel serait basé sur des principes équitables et renfermerait
les garanties d'une paix durable pour l'Empire ottoman. Ce-
pendant le soussigné est persuadé que l'accord qui, dès le
principe, a existé entre les cinq grandes puissances relative-
ment aux intérêts du Sultan, et la continuation de leur union
à cet égard, suffiront poiu" écarter toutes les difficultés, si
effectivement il en existe.
En attendant, le soussigné croit de son devoir de faire
observer à Leurs Excellences que l'Empire ottoman se trouve
dans une position fort critique; que l'incertitude à l'égard
des résultats des délibérations de Londres, propage en Tur-
quie une inquiétude qui prend un caractère tellement grave
€t alarmant que rien ne saurait justifier un plus long délai de
l'ajustement d'une question soumise depuis dix mois au juge-
ment et à la sagesse des cinq grandes puissances; enfin, que
la nécessité de la solution de cette question devient de jour en
jour plus lu-gente.
En conséquence, le soussigné prie instamment M. l'am-
bassadeur de France de vouloir bien, de concert avec les
représentants des cours d'Angleterre, d'Âutricbe, de Prusse
et de Russie, redoubler ses généreux efforts pour mettre fin
à im mal toujours croissant et qui menace la paix de l'Orient.
Le soussigné réitère avec une vive insistance la demande
faite par son prédécesseur de donner suite le plus tôt possible
à l'intérêt manifesté d'une manière si amicale et si bienveil-
lante au Sultan par la note collective des représentants des
cinq grandes puissances en date de Constantinople du 27 juil-
let 1839, intérêt que les représentants à Londres desdites
puissances, par leur note responsive à celle du 7 avril de
S. Ex. Nouri-Efendi, avaient annoncé vouloir prendre immé-
diatement en considération.
Le soussigné, ambassadeur de la Sublime Porte près S. M.
Britannique, prie M. l'ambassadeur plénipotentiaire de France
de vouer, de concert avec les représentants des autres grandes
cours, une attention sérieuse à l'objet de la présente note, et
PIÈCES HISTORIQUES. 443
profite (le celle occoisiou pour lui assurer ses respects et sa
considération la plus distinguée.
Chekib.
:2° Note de M. Guizol, ambassadeur de France en réponse
à la noie de rambassadeur de la Sublime Porte.
Londres, le 21 juin 1840.
Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipoten-
tiaire de S. M. le Roi des Français auprès de S. M. Biitanui-
que, a recula note que S. Ex. Chekib-Efendi, ambassadeur
de la Sublime Porte auprès de S. M. Britannique, lui a fait
l'honneur de lui adresser, ainsi qu'aux représentants des
€0urs d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse et de Russie, en
<late du 31 mai dernier.
Le soussigné pense, comme S. Ex. M. l'ambassadeur de la
Sul)lime Porte, que l'Empire ottoman se trouve dans une
situation fort critique, que Tincertitude et les délais dans l'a-
justement de la question d'Orient ont, en Turquie, des con-
séquences graves et alarmantes, el que la nécessité de la solu-
tion de cette question devient de jour en jour plus xugente.
Le soussigné se félicite d'apprendre que S. Ex. M. l'am-
bassadeur de la Sublime Porte, muni des pouvoirs les plus
amples pour concerter, avec les plénipotentiaires des cinq
puissances, un arrangement basé sur des principes équitables
et qui renferme les garanties d'une paix durable pour l'Empire
ottoman, apportera toutes les facilités qui dépendront de lui
pour aider à lever les obstacles qui pourraient s'opposer à la
conclusion d'un tel arrangement.
Le soussigné est persuadé en outre, ainsi que S. Ex. M. Tani-
bassadeur de la Sublime Porte, que la continuation de l'union
entre les cinq puissances est le plus sûr moyen de parvenir
à un résultat si désirable.
En conséquence, le soussigné a l'honneur de répondre à
S. Ex. M. l'ambassadeur de la Sublime Porte qu'il fera tous
444 PIÈCES HISTORIQUES,
ses efforts de concert avec les plénipotentiaires d'Angleterre.
d'Autriche, de Prusse et de Russie, pour mettre lin, par un
arrangement aussi prompt qu'il sera possible de l'obtenir, à
\\n mal toujours croissant et qui menace la paix de l'Orient.
Le soussigné a l'honneur d'offrir à S. Ex. M. l'ambassadeur
de la Sublime Porte les assurances de sa haute considération.
r.uizoT.
PIECES HISTORIQUES. 445
VIII
(Page 249.)
Sur les avenissemcnts dominés par M. Guizot au gou-
vernement du Roi, quant au irailc du 13 juillet
1840.
1» Extrait du Journal le Siècle, numéro du mercredi
^2d juillet 1840.
« Nous trouvons dans la Gazette dWugshoxiry une corres-
pondance de Paris, en date du lo juillet, qui prouve que le
ministère s'attendait à la ruptnre qui vient d'éclater entre la
France et l'Angleterre.
« M. Guizot, qui s'était imaginé qu'il parviendrait à ame-
ner lord Palmerston à son opinion, partage maintenant l'opi-
nion de M. Tliiers et rend justice à son esprit de prévision.
Il écrit qu'il se pas^e depuis quelques jours à Londres cer-
taines choses dont il ne peut se rendre un compte exact,
mais quil voit bien que lord Palmerston, après lui avoir
donné Tassurance que la qiicstion d'Orient l'ennuyait, a
entamé l'alTaire sans la résoudre, mais il ignore de quelle
manière et dans quel sens le noble lord a agi. Toutefois
M. Guizot conseille au gouvernement de se tenir sur ses gar-
des afin de ne pas être pris à l'improviste. Il invite le prési-
dent du conseil à prendre toutes les mesures nécessaires pour
ne pas être forcé de jouer un rôle secondaire dans le drame qui
pcut-êlrenefaitquecommencer.Gette pré visioncstdigne d'élo-
ges. En attendant, M.Tbiersnes'est pas laissé endormir comme
M. Guizot. Il a toujours agi en homme qui a confiance en
44C PIÈCKS HISTORIQUES,
lui-même et qui veut suivre d'un pas ferme la voie politique
dans laquelle il est une fois entré. La mission du jeune Périer
dont j'ai parlé hier, et dont le but principal est de veiller à la
sécurité des Français en Egypte et en Syrie, aussitôt que la
lutte s'engagera sérieusement avec Méhémet-Ali, prouve que
M. Thiers a dû juger les choses du véritable point de vue, en
les considérant comme de nature à amener les résultats les
plus graves. »
2» Extrait du Journal le Conslitulionnel, numéro du
lundi 3 août 1840.
« La Gazette d'Augshoury annonçait dernièrement que
notre ambassadeur à Londres avait été pris à l'improviste par
la conclusion du quadruple traité, (^e fait n'est pas exact; et
nous tenons à le démentir hautement. M. Guizot n'a pas été
sm-pris. Il n'a jamais espéré qu'il ramènerait lord Palmcrs-
ton à son avis; il a au contraire toujours averti son gouver-
nement de la persistance du ministère anglais , et rien de ce
qui se passait et rien de ce qui se préparait ne lui a échappé.
11 ne faut pas confondre ce qui est très-diiîérent. Le gouver-
nement français se plaint de n'avoir pas été prévenu ofticiel-
lement ; mais il est loin d'accepter le rôle de dupe que l'orgueil
de lord Palmerston serait sans doute flatté de lui attribuer. Les
informations n'ont jamais manqué au gouvernement fran-
çais, mais il était de son honneur de ne pas admettre qu'on
put aller jusqu'au bout sans lui en donner avis. »
PIECL.s HISÏOUIQUE."
417
IX
(Page 306.)
Sur Vaititude des agents français à Constaniinopk ,
en juillel et aoîit 1840.
1" Lord Palmerston à M. Guizot , ambassadeur de
France en Angleterre.
Tlie uncîersignedjller Majes-
ly's principal secrdary oC Stale
lui' loreigii affairs, in accordanco
willi whA was ogreed iipon be-
iween bim^elf and iM. Guizot,
ambassador exliaordinary and
plenipoienliary froni ibe Kingof
tbe Frencb al ibis conrt, iii ibeir
récent interview, bas ibe bonour
to transmit lu M. Guizot an ex-
Iracl IVoni a despatcb received by
lier Mjjesly's Governiv.enl a
few days ago fioni Lord Fon-
sonby, togelber Avilh a copy of
tbe inclo.sure tbereiu reler-
red 10.
lier Majesty's Government
\vas convinced, even before tbe
undersigned bad liie bonour (f
sbewing ibese p"3|)ers lo M. Gui-
zot, llial ibe message inlended
to be conveyed lo tbe Porte by
M. de Ponlois, nnisl bave been
niucli altered by '.lie person avIio
delivered il, or else ibal M. de
Poniois nuisl bave niade sucb a
Le soussigné, principal se-
crétaire d'Étal de Sa Maje^lé au
département des all'aires étran-
gères, selon ce qui a été con-
venu enliie lui et M. Guizoï,
ambassadeur extraordinaire et
plénipotentiaire du Roi des Fran-
çais auprès de celle cour, lors
de leur récente entrevue, a
i'iionneur de transmettre ;i
M. Guizot un extrait d'une dé-
pècbe que le Gouvernement de
Sa Majesté a reçue, il y a (jiiel-
ques jours, de Lord Ponsonby,
avec une copie des documents
auxquels celte dépécbe l'ail al-
lusion.
Avant même que le soussigné
ait eu riionneur de montrer
ces papiers à M. Guizot, le Gou-
vernement de Sa Majesté était
convaincu que la deciaralion
qui devait être laite à la Porte
par M. de Pontois devait avoir
été fort altérée par la personne
(jui l'avait faite, ou bien que
M. de Pontois devait avoir luit
448
PIECES HIS
communicalion entirely wilhout
inslruclions or aulliority from
liisown Government, and indeed
in direct opposition lo tlie spi-
rit of ihe instructions wliich lie
liad received; because ihe lan-
guage used upoii tliis occasion
by M. Pontois was direclly at
variance wilh llie language
^vllich lias been lield by tlie
French Goveninieiit to HerMa-
jesty's ambassador at Paris, by
M. Gnizot lo Her Majesty's Go-
vernment in London, and, as
far as Hor Majesty's Govern-
ment are iiilormed, by llie
French agents al Aluxandria lo
Melieniet Ali. For, al Paris,
M. Tliier?, on his retnrn nol
long ago Ironi tlie meeting hold
al tiie château d'Eu, assured
Earl Granviile thaï ihe slrictest
orders had been sent to llie
French admirais in the Levant
lo avoid aiiv tliing which inighl
lead lo collision beuveen French
and 13riiish slilps ol' war; in
London M. Guizot, both hefore
and afier his visil lo llie châ-
teau d'Eu, lias ahvays slated lo
the undersigned thaï the arnia-
Hienls of France are purely pre-
cautionary, and in no respect
whatever aggressive;ihal Fiance
inlends to remaiii lor ihe pré-
sent entirely qiiict; biil ihink-
ing ihat ihe measiiies which
ihc four powers are aboul to
take in the Levant niay l)y pos-
sibility lead to eveuls which
niighl affrcl the gênerai balance
of povver, or aller the slale of
possessions of the powers of Eu-
rope, or in some wny or other
bear npon the direct inlerests
of France, the French Govern-
menl liud dcenud it rit;lil to
TORIQUES.
celle déclaration absohinieni
sans inslruclions et sans l'auto-
risation de son propre Gouverne-
ment, el véritablement en oppo-
sition directe avec l'esprit des
inslruclions qu'il avait reçues,
parce que le langage employé
en celle occasion par M. de Pon-
tois a été directement contraire
au langage tenu par le Gouver-
nement français à l'ambassadeur
de Sa Majesté à Paris, au lan-
gage tenu par M. Guizot au
Gouvernement de Sa Majesté à
Londres, el, autant que peut
en être informé le Gouverne-
ment de Sa Majesté, au langage
tenu par les agents français îi
Alexandrie à Meliemci-Ali. Car,
à Paris, il n'y a pas longtemps,
M. Thiers, à son retour de la
réunion tenue au château d'Eu,
a assuré le comte Granville que
les ordres les plus stricts ont
été envoyés aux amiraux français
dans le Levant d'éviter tout ce
qui pourrait mener à une colli-
sion entre les navires de guerre
français el :inglais ; à Londres,
M. Guizot. avant comme après
sa visite au château d'Eu, a
toujours assuré le soussigné que
les armements de la France sont
de pure précaution et n'ont en
aucune façon un caractère ag-
gressif; que l'inlenlion de la
France est de rester entièrement
tranquille quant à présent; mais
q'ie, regardant les mesures que
les quatre puissances sont au
moment de prendre dans le
Levant comme de nature à ame-
ner, par quelque évenlualilé,
des faits qui pourraient alfecler
l'équilibre général de la puis-
sance ou altérer l'Élai des pos-
sessions des diverses puissances
PIECES iii:stoiuql:i:s.
449
place liiniself in an altitude of
observation; and at Alexandria
llie Frencli agents are under-
slood to liave deciared to Me-
hemet Ali lliat France lias no
intention wlialever oF taking
up arn.s in liis support. It was
therefore obviuus to Her Majes-
ty'sGovernmtïit liialM.de Pon-
loiscould not hâve been instruc-
led or aulliorized by ibe Frencli
Governmenl to liold at Conslan-
tinopie a laiiguage direclly the
reverse ofliial wliicii liad been
lield by the French Govern-
ment everywhere else, and the
more especially as liie langiiuge
lield by M. Ponlois isdirectlyat
variance witli ail the public and
ol'licial declaraùons made by ihe
French Government oC the priu-
ciples upon whicli tlio policy of
France, with regard to the af-
l'airs of the Ollouian Empire, is
founded.
Tlie undorsigncd lias greal
pleasure in acknowledging tiial
the conviction ihus ieli by Her
Majesly's Government has been
coniirmed by llie belief expres-
se i to him by M. Guizot upon
iliis mal 1er, on wliicli howcver
]M. Guizot stated llial he h;id
received no information ironi his
own Covernnient, and ol which
he knew notliing but wliat ihe
undersigncd had laid befoie
him.ïlie undcrsigned therefore
in irausmilling to M. Guizot llie
accompanying papers, in onler
ihat tliey may be made kiiown
to the French Governnieni, begs
T. V.
en Europe, ou atteindre de ma-
nière ou d'aulre les intérêts im-
médiats de la France, le Gou-
vernemenl français a cru bon
de prendre une altitude d'ob-
servation ; et à Alexandrie, il
revient (|ue les agents français
ont déclaré à Mehemel-Ali que
la France n'a aucune intention
de prendre les armes en sa fa-
veur. Le Couvernemfnt de Sa
Majesté a eu, par conséquenl,
lieu de penser que M. de Pon-
lois no pouvait pas avoir reçu
d'ini'.truclions ni d'aulorisation
du Gouvernement français pour
tenir à Constanlinuple un lan-
gage directement opposé à celui
que le Gouvernement français
a tenu paitout ailleurs — et
cela d'autant plus particulière-
ment que le langage tenu par
M. de Ponlois est direclemeni
opposé à toutes les déclarations
publiques et ofliciclles que le
Gouvernement français a faites
des principes sur lesquels est
fondée la polilique de la France
relativement aux atfaires de
l'Empire olloman.
Le soussigné éprouve un
grand plaisir à reconnuîire que
la conviction que le Gou-
vernement de Sa Majesté s'etl
îinsi formée a été confirmée
par l'opinion que M. Gui-
zot lui a exprimée à ce sujet,
sur lequel néanmoins M. Guizot
a constaté n'avoir reçu aucune
communication de son propre
Gouvernemeiil el duquel il ne
savait que ce qui lui a élé ex-
posé par le soussigné. En con-
séquence, le soussigné, en trans-
met lant à M. Guizot les papiers
ci-joints, atin qu'ils puissent être
portos à lii coiniaissar.ct' du G ou-
450
PIECES HISTORIQUES.
10 assure M. Gui/ol ihat he ma-
kes the comnuinicalion not in
conséquence uf :inv doubt whicli
Her Majeslj's Governmenl en-
terlain of ilie sincerily ami good
failli of ihe Governmenl _ of
France, bul because il is liuing
that, in a nialler of sucli deep
importance lo llie peace of Eu-
rope, the Frencli Government
shouid know liow niwcli ihe lan-
guage wliich is reporied lo bave
been used by one of bis diplo-
matie agents di(fers from lliat
whitb ilie Frencb Government
ilsell bas held.
Tbe undersigned bas tbe
bonour lo renew lo M. Guizottbe
assurances of bis most dislin-
gnished considération.
Sùpté : Pauiekston.
ForeignOIflce, 9 tb sepl.1 8 1 0.
vernemenl français, demande la
permission d'assurer M. Guizot
que celle communication es-t
faUe par lui, non par suite d'au-
cun doute conçu par le Gouver-
nement de Sa Majesté sur la
sincérité et la bonne foi du Gou-
vernement français, mais parce
qu'il convient que, sur des ma-
tières si profondément impor-
tantes pour la paix de l'Europe,
le Gouvernement français sacbe
combien le langage qui a été
tenu, à ce que l'on rappoite,
par un de ses agents diplomati-
ques, diffère du langage que le
Gouvernement français a tenu
lui-même.
Le soussigné a l'bonneur de
répéter à M. Guizot les as.-u-
rances de sa considération la
plus distinguée.
Signé : Palmerston.
Foreign Offlce, 9 sept. 1840.
2° Exlract from a despulch from
Vicoimt Fonsonby lo Lord
Pa'merslon , n» 176, dated
Therapia, Attgusl 17, 1840.
Reschid Pacba sent M. Fran-
cbescbi lo me ibis morning to
comnuinicale a message tbe pa-
cba basreceived Iromibe Fiencli
ambassador, ibrougb M. Gor, tbe
Frencb drngoman.
My servant, by mislake, de-
nied nie lo iM. Francbescbi, vvLo
wenl on lo tbe inlerniincio and
delivered bis message lo H. E.
wbo came bere immediately
wilh M, Francbescbi, ;ind prepa-
red a despalcb for Prince Mel-
tcrnicb <lelai!ing tbe transac-
tion, and ol' vvliicb I bave now
2o Exlrail d'une dépêche du
Vicomte Ponsonby à lord Po!-
mcrslon, Ji" 176, datée de The-
rapia, 17 août 1840.
Rescbid-Pacba m'a envoyé ce
malin M. Francbescbi pour me
faire part d'un message que le
pacba a reçu de l'anibasseur de
France, par l'intermédiaire du
drogman fr;inçais M. Cor.
Mon domestique, par erreur,
a refusé ma porte à M. Fran-
cbescbi qui s'est alors rendu
cbi"z l'inlernonce et s'est ac-
quitté de sa commission envers
S. E. qui esl venue ici immédia-
tement avec M. Francbescbi, et
a préparé une dépêche au prince
de Metteriiich, contenant Ks
the honour to enclose a copy
tliat will save yoiir Loidship
the trouble of détails fiom me.
M. Francheschi said ihnt Res-
cliid Pacha is nol alarmed,
lliough lie is aware of liie gra-
vily of the situation ol ilie al-
fair; he .said the Sultan is not
alarmed andis tirm.
With the concurrence of
M. de Slurnier, I desired
M. Franiheschi to tell II. E.
Reschid Pacha ihat the Sultan
niiglil dépend i;pon ihe support
<jf liis allies.
1 added that the inlernuncio
and niyself and I (sic) doubted
not our colleagues aiso would
be ready to give Resciiid and
l!ie Oiloman niiiiisters any aid, if
âiiy shouM be wanting, lo coii-
lirui the Sultan in liis views.
I was to a certain degree prc-
pared for the lioslillty of France
by wliat passed al a visil inade
by M. Tilof to (be French ani-
bassador ; when llie latter, in
the course of conversation, said
lie ihouglii war bclwcen France
and England inévitable. Ihis ap-
peared to me to manife-t eilhor
a very injudicious and inipro-
perlevity in the anil)as^ador, or
thaï he had received ii, formation
l'rom bis Government lliat war-
ranted wbat he said.
PIECES HISTORIQUES. 451
détails de l'incident, et dont
j'ai l'honneur de joindre ici une
copie qui évitera à Votre Sei-
gneurie l'ennui des détails que
je lui donnerais.
M. Francheschi dit que Res-
chil^-Pacha n'est pas alarmé,
quoiqu'il se rende compte de la
gravité de la situation des af-
l'aires ; il dit que le Sultan n'est
pas alarmé et est fi-rmc!.
D'accord avec M. de Slurnier,
j'ai prié M. Francheschi de dire
à Son Exct-llence Uescliid-racha
que le Sultan peut compter sur
l'appui de ses alliés.
J'ai ajouté que l'internonce
et moi-même et moi (sic) nous
ne iloutions pas que nos collègues
no fussent aussi prêts à donner
tout leur appui à Heschid-Pacha
et aux ministres o'.toinans, s'il
en était besoin pour conlirmer
le Sultan dans ses vues.
J'étais jusqu'il un certain point
préparé à l'hostilité de 1 1 France
par ce qui s'est passé lors d'une
visite laite par M. Tilof à l'am-
bassadeur de France; car ce
dernier, dans le cours de la con-
versation, avait dit qu'il legar-
dait comme inévitable la guerre
entre la France et l'Angleterre ;
ce qui me sembla l'iialice ou
d'une légèreté bien peu judi-
cieuse et bien déplacée chez
l'ambassadeur, ou de communi-
cations à lui adressées par son
Gouvernement et propres à con-
firmer ce (pi'il disait.
45-2 PIECES HISTORIQUES.
3° Copie d'une dépêcJie du baron Stilrmer au prince de
Mellernich, en date de Constanlinopk, du 11 août
1840.
M. le ministre des affaires étrangères vient d'envoyer
M. Francheschi chez mes collègues d'Angleterre, de Russie,
de Pi'ussc et chez moi, pour nous faire la communication
suivante :
« M. l'ambassadeur do France a fait dire hier, le 16 de
« ce mois, par son drogman à Reschid-Pacha :
« Qu'il a l'ordre de lui signifier que le gouvernement
« français, le Roi et la nation considèrent comme xme injure
« faite par le plénipotentiaire ottoman à la France la con-
« clusion du traité qu'il a signé à Londres sans le concour^^
« et à l'insu du plénipotentiaire français , et qui a pour
« objet une question où la France, dès le principe, a été
« partie intégrante ;
« Que le gouvernement français s'opposera de tous ses
(( moyens à toute intervention armée contre le pacha d'É-
« gypte;
« Qu'il n'attend pour se décider que le résultat de démar-
a ches qu'il fait faire dans ce moment auprès des cabinets
« de Vienne et de Rerlin, alin d'en o])tenir l'annulation du
« traité;
« Que, loin d'employer, comme on le lui demandait, son
« influence morale auprès du pacha pour le porter à la sou-
a mission, il lui accordera toute l'assistance qui est en son
c( pouvoir pour l'aider à résister à l'intervention étrangère;
« Qu'il réunira ses effoits auv siens pour soulever les
« populations d'Asie et d'Europe contre l'administration
(( actuelle en Turquie dont le gouvernement français se
« déclare l'ennemi et qu'il considère comme celui du pays;
« Que M. de Pontois fera connaîti-e au Sultan et à toute
« la nation musulmane que la France, loin d'avoir pris part
PIÈCES HISTOlllQUES. 453
« à une convention ilirigée contre les intérêts de l'i^amisme,
« la condamne hautement et s'opposera à son exécution.
« Reschid-Pacha a rcipondu que ce langage a d'autant
« plus lieu de le surprendre que la France avait elle-même
« concouru à la note collective du 27 juillet de l'année dei-
« nière. là-dessus le drogman de France a répliqué que
« M. de Pontois avait prévu cette objection; mais que d'a-
ce bord le gouvernement français avait accepté sans avoir
« jamais approuvé la coopération de son ambassadeur à
« cette démarche; qu'au surplus il s'agit ici de mesures
« coercitives, dont il n'est fait aucune mention dans la
« note susdite et que c'est contre ces mesures que la France
« se prononce en ce moment.
« Le pacha a répondu : Je suis profondément affligé delà
« déclaration que vous venez de me faire, car j'ai toujours
« considéré la France comme une des plus anciennes amies
« de la Porte; il ne dépend pas de moi d'empêcher la réali-
« sation d'un acte auquel la Porte ne s'est décidée qu'avec le
« concours de quatre de ses alliés; et quels qu'en puissent
« être les résultats, le gouvernement turc s'y résignera.
« M. de Pontois veut faire connaître au Sultan ce qu'il
« vient de lui faire dire de la part de son drogman (sic); le
c< pacha est prêt à l'accompagner à l'audience de ce monar-
« que, pour lequel il ne saurait avoir rien de cache.
« Je n'ai pas besoin de dire à Votre Excellence combien
« Reschid-Pacha a trouvé dur et hostile le langage que h^
« gouvernement français a chargé son ambassadeur de tenir
a à la Porte dans cette circonstance.
« M. Franchcschi m'a raconté que Reschid-Pacha, ayant
« été appelé hier chez le Sultan, Sa Hautesse lui avait
« donné connaissance d'une lettre que la sultane mère ve-
<( nait de recevoir de l'ex-capitan pacha, on ne sait par
« quelle occasion, mais probablement parle bateau à vapeur
« français arrivé le 14 de ce mois. Dans cette lettre Ahmed-
ce Fenzi-Pacha, après avoir assuré à la sultane que Mché-
« met-Ali était inébranlable dans sa résolution de résister,
454 PIECES flISïORIQUES.
« ajoute. qu'il dépend de lui de révolutionner toutes les
« provinces d'Asie et d'Europe, et il adjure, implore et sup-
« plie la sultane d'interposer son influence auprès de son
« fils pour éviter à la nation les maux dont elle est mcna-
(( cée, et peut-être la chute de l'Empire.
« Ces notions m'ont paru assez importantes pour les
« porter à la connaissance de Votre Altesse par une estafette
« qui partira demain à l'auLe du jour.
« Agréez^ etc.
« Signé : Sturmer. »
4° L'ambassadeur de France en Angleterre, à lord
Palmerslon.
Londres, le septembre 1840.
Le soussigné, aniLassadeur extraordinaire et plénipotentiaire
de S. M. le Roi des Français auprès de S. M. B., a l'honnem-
d'informer S. Ex. M. le principal secrétaire d'Etat de S. M. B.
pour les affaires étrangères, qu'il a reçu et transmis au gou-
vernement du Roi les extraits que S. Ex. a fait au soussigné
l'honneur de lui communique!-, de deux dépêches écrites de
Constantinople, en date du 17 août derniei", l'une par lord
Ponsonby, ambassadeur de S. M. B., l'autre par M. le baron de
Sturmer, internonce de S. M. l'Empereur d'Autriche à Con-
stantinople, et relatives aux communications faites récemment
à la Porte ottomane par S. Ex. M. de Pontois, ambassadeur
de S. M. le Roi des Français auprès de S. H. le Sultan.
Ainsi que le soussigné a déjà eu l'honneur d'en exprimer
sa conviction à M. le secrétaire d'Élat des affaires étrangères,
les renseignements contenus dans ces dépèches, au sujet des-
dites communications, sont inexacts, et M. de Pontois, selon
SCS instructions, a tenu à Constantinople un langage conforme
à celui que le gouvernement du Roi a tenu lui-même à Paris,
et fait tenir soit à Londres, soit ailleurs, par ses représentants.
Lorsque M. le principal secixHaire d'Etat de S. M. B. pour
PIÈCES HISTORIQLES. 455
les affaires élrangèrcs lit au soussigné rhoiincur de lui l'O-
mettre le AJemorcmdum du 17 juillet dernier, dans lequel on
lisait que « le gouvernement français avait plusieurs fois
déclaré que, dans aucun cas, la France ne s'opposerait aux
mesures que les quatre cours, de concert avec le Sultan,
pourraient juger nécessaires pour obtenir l'assentiment du
Pacha d'Egypte » le soussigné se hàla de faire observer qu'il ne
pouvait accepter cette expression : dans aucun cas, et qu'il était
certain de n'avoir jamais rien dit cpii l'autorisât. « Le gouverne-
ment du Roi, dit-il alors à M le secrétaire d'État des affaires
étrangères, ne se fait à coup sûr le champion armé de personne,
et ne compromettra jamais, pour les seuls intérêts du Pacha
d'Egypte, la paix et les intérêts de la France. Mais si les mesu-
res adoptées contre le Pacha par les quatre puissances avaient,
aux yeux du gouvernement du Ptoi, ce caractère ou cotte con-
séquence que l'équilibre actuel des États européens en fût
altéré, il ne saïuait y consentir; il verrait alors ce qu'il lui
conviendrait de fiiire, cl il gardera toujours, à cet égard, sa
pleine liberté. »
Le 24 juillet suivant, lorsque le soussigné eut l'honneur
de lire et de remettre à M. le principal secrétaire d'État pour
les affaires étrangères la réponse du gouvernement du P>oi
au Mémorandum du 17 juillet, cette réponse, en faisant allu-
sion au désir témoigné par les quatre puissances que la France
continuât de leur prêter son concours moral à Alexandrie, se
terminait par le paragraphe suivant :
« Le concours moral de la France, dans une conduite
commune, était une obligation de sa part. 11 n'en est plus
ime dans la nouvelle situation où semblent vouloir se placer
les Puissances. La France ne peut plus être mue désormais
que par ce qu'elle doit à la paix et ce qu'elle se doit à elle-
même. La conduite qu'elle tiendra, dans les graves circon-
stances où les quatre Puissances viennent de placer l'Europe^
dépendra de la solution qui sera donnée à toutes les ques-
tions qu'elle vient d'indiquer. »
Et le soussigné, en insistant de tout son pouvoir sur la
450 PIECES HISTORIQUES.
gravité de la siluation où l'Europe allait entrer, eut Thoii-
neur de répéter à M. le principal secrétaire d'État de
S. M. B, que la France y garderait sa pleine liberté, ayant
toujours en vue la paix, le maintien de l'équilibre actuel
entre les États de l'Europe, et le soin de sa dignité et de ses
propres intérêts. »
Le soussigné est autorisé à déclarer que les intentions du
gouvernement du Roi, qu'il a manifestées au moment même
où il a eu connaissance de la convention conclue par les qua-
tre Puissances et dans sa réponse au Mémorandum du 17
juillet, sont constamment demeurées et demeurent cons-
tamment les mêmes, et que ce sont les intentions dont
M. de Pontois a été l'interprète auprès de la Sublime Porte,
en s'efforçant, comme un ancien et sincère ami, de l'éclairer
sur la situation où elle se plaçait et sur les périls qui pou-
vaient en résulter pour elle.
Le soussigné a l'honneur, etc., etc.
PIPXES mSrOKlQUES. 457
X
(Page 311.)
l'raité du 15 juillet 1840, et actes annexés.
1° Convention conclue entre les cours de la Grande-
Bretagne, d'Autriche, de Prusse et de Russie, d'une
part, et la Sublime Porte ottomane, de l'autre, pour
la pacification du Levant, signée à Londres le 15
juillet 1840.
Au nom de Dieu très-miséricordieux.
Sa Hautesse le Sultan ayant eu recours à Leurs Majestés
la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Rretagne et
d'Irlande, l'Empereur d'Autriche, Roi de Hongrie et de
Rohème, le Roi de Prusse et l'Empereur de toutes les Rus-
sies, pour réclamer leur appui et leur assistance au milieu
des difficultés dans lesquelles il se trouve placé par suite
de la conduite hostile de Méhéraet-Ali, Pacha d'Egypte, dif-
ficultés qui menacent de porter atteinte à l'intégrité de
l'Empire ottoman et à l'indépendance du trône du Sultan ;
Leursdites Majestés, mues par le sentiment d'amitié sincère
qui subsiste entre elles et le Sultan, animées du désir de
veiller au maintien de l'intégrité et de l'indépendance de
l'Empire ottoman dans l'intérêt de l'affermissement de la
paix de l'Europe, fidèles à l'engagement qu'Elles ont con-
tracté par la note collective remise à la Porte par leurs re-
présentants à Constantinople, le 27 juillet 1839, et désirant
de plus prévenir l'efFusion de sang qu'occasionnerait la conti-
458 PIECES HISTORIQUES.
nuation des hostilités qui ont récemment éclaté en Syrie
entre les autorités du Pacha d'Egypte et les sujets de Sa
Hautesse;
Leursdites Majestés et Sa Hautesse le Sultan ont résolu,
dans le hut susdit, de conclure entre elles une convention,
et ont nommé à cet effet pour leurs plénipotentiaires, savoir :
Sa Majesté la Reine du Royaume -Uni de la Grande-Ike-
tagne et d'Irlande, le très-honorable Henri-Jean, vicomte
Palmerston, Laron Temple, pair d'Irlande, conseiller de Sa
Majesté Britannique en son conseil privé, chevalier grand-
croix du très-honorable ordre du Bain, membre du Parle-
ment, et son principal secrétaire d'État ayant le départe-
ment des aflfaires étrangères ;
Sa Majesté l'Empereur d'Autriche, Roi de Hongrie et de
Bohême, le sieur Philippe, baron de Neumann, comman-
deur de l'ordre de Léopold d'Autriche, décoré de la croix
pour le mérite civil, commandeur des ordres de la Tour et
l'Épée du Portugal, de la croix du Sud du Brésil, cheva-
lier grand-croix de l'ordre de Saint-Stanislas]de seconde classe
de Russie, son conseiller aulique et plénipotentiaire près
Sa Majesté Britannique ;
Sa Majesté le Roi de Prusse, le sieur Henri-Guillaimie,
baron de Bûlow, chevalier de l'ordre de l'Aigle-Rouge de
première classe de Prusse, grand-croix des ordres de Léopold
d'Autriche et des Guelphcs de Hanovre, chevalier grand-
croix de l'ordre de Saint-Stanislas de seconde classe, et de
Saint-Wladimir de quatrième classe de Russie, commandeur
de l'ordre du Faucon deSaxe-Weimar, son chambellan, con-
seiller intime actuel, envoyé extraordinaire et ministre pléni-
potentiaire près Sa Majesté Britannique ;
Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russics, le sieur Phi-
lippe, baron de Brûnno\Y, chevalier de l'ordre de Sainte-
Anne de première classe, de Saint-Stanislas de première
classe, de Saint-Wladimir do troisième, commandeur de
l'ordre de Saint-Étionne de Hongrie, chevalier de l'ordre de
l'Âisle-Rouge et de Saint-Jean-de-Jérusalem, son conseiller
PIÈCES HISTORIQUES. 45&
privé, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire prùà
Sa Majesté Britannique;
Sa Majesté le Très-Majestueux, Très-Puissant et Très-
Magnifique Sultan, Abdul-Medjid, Empereur des Ottomans,
Chekib-Efendi , décoré du Nichan-Iftihar de première
classe, Beyiikdgé du Divan Impérial, conseiller honoraire
du département des affaires étrangères, son ambassadeur
extraordinaire près Sa Majesté Britannique;
Lesquels s'étant réciproquement communiqué leurs pleins
pouvoirs, trouvés en bonne et due forme, ont arrêté et signé
les articles suivants :
Article 1".
Sa Hautesse le Sultan s'étant entendu avec Leurs Majes-
tés, la Reine du Royaume -Uni de la Grande-Bretagne,
FEmpereur d'Autriche, Roi de Bohême et de Hongrie, le
Roi de Prusse et l'Empereur de toutes les Russies, sur les
conditions de l'arrangement qu'il est de l'intention de Sa
Hautesse d'accorder à Méhémet-Ali — conditions lesquelles
se trouvent spécifiées dans l'acte séparé ci-annexé, —
Leurs Majestés s'engagent à agir dans un })arfait accord ,
et à unir leurs efforts pour forcer Méhémet-Ali à se confor-
mer à cet arrangement; chacune des hautes parties contrac-
tantes se l'éscrvant de coopérer à ce but selon les moyens^
d'action dont chacune d'elles peut disposer.
Article. 2.
Si le Pacha d'l'>gypte refusait d'adhérer au susdit arran-
gement qui lui sera communiqué par le Sultan avec le con-
cours de Leursdites Majestés, celles-ci s'engagent à prendre,
à la réquisition du Sultan, des mesures concertées et arrêtées
entre Elles afin de mettre cet arrangement à exécution. Dans
l'intervalle, le Sidlan ayant invité ses alliés à se joindre à
lui pour l'aider à interrompre la communication par mer
entre l'^ypte et la Syrie, et à empêcher l'expédition de
4G(j PIÈCES HISTORIQUES,
troupes, chevaux, armes, munilious et approvisionnements
de guerre de tout genre d'une de ses provinces à l'autre;
Leurs Majestés la Reine du Royaume-Uni de la Grande-
Bretagne et d'Irlande, et l'Empereur d'Autriche, Roi de
Hongrie et de Bohème, s'engagent à donner immédiatement
à cet effet les ordres nécessaires aux commandants de
leurs forces navales dans la Méditerranée; Leursdites
Majestés promettent en outre que les commandants de leurs
escadres, selon les moyens dont ils disposent, donneront, au
nom de l'alliance, tout l'appui et toute l'assistance en leur
pouvoir à ceux des sujets du Sultan qui manifesteront leur
fidélité à leur souverain.
Article 3.
Si Méhémet-Ali, après s'être refusé de se soumettre aux
conditions de l'arrangement mentionné ci-dessus, dirigeait
ses forces de terre ou de mer vers Constantinople, les hautes
parties contractantes, sur la réquisition expresse qui en serait
faite par le Sultan à leurs représentants à Constantinople,
sont convenues, le cas échéant, de se rendre à l'invitation du
souverain, et de pourvoir à la défense de son trône au moyen
d'une coopération concertée en commun, dans le hut de
mettre les deux détroits du Bosphore et des Dardanelles,
ainsi que la capitale de l'Empire ottoman, à l'abri de toute
agression.
Il est en outre convenu que les forces qui, en vertu d'une
pareille entente, recevront la destination indiquée ci-dessus,
y resteront employées aussi longtemps que leur présence
sera requise par le Sultan, et lorsque Sa Hautesse jugera
que leur présence aura cessé d'être nécessaire, lesditcs for-
ces se retireront simultanément et rentreront respective-
ment dans la mer Noire et la Méditerranée.
Article A.
Il est toutefois expressément entendu que la coopération
mentionnée dans l'article précédent, et destinée à placer tem-
PIÈCES HLSTOKIQUES. 461
poiairemenl les Jétioits des Dardanelles et du Bosphore et
la capitale ottomane sous la sauvegarde des hautes parties
contractantes, contre toute agression de Méliémet-Ali, ne sera
considérée que comme ime mesure exceptionnelle adoptée à
la demande expresse du Sultan, et uniquement pour sa dé-
fense dans le cas seul indiqué ci -dessus. Mais il est convenu
que cette mesure ne dérogera en rien à l'ancienne règle de
l'Empire ottoman en vertu de laquelle il a été de tout
temps défendu aux hàtimcnts de guerre des puissances
étrangères d'entrer dans les détroits des Dardanelles et du
Bosphore. Et le Sultan, d'ime part, déclare par le pi'é-
sent acte, qu'à l'exception de l'éventualité ci-dessus men-
tionnée, il a la ferme résolution de maintenir à l'avenir
ce principe invariablement établi comme ancienne règle de
son Empire, et tant que la Porte se trouve en paix, de n'ad-
mettre aucun bâtiment de guerre étranger dans les détroits
du Bosphore et des Dardanelles; d'autre part, Leurs Majes-
tés la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et
d'Irlande, l'Empereur d'Autriche, Roi de Hongrie et de
Bohême, le Roi de Prusse et l'Empereur de toutes les Rus-
sies, s'engagent à respecter cette détermination du Sultan,
et à se conformer au principe ci-dessus énoncé.
Article 5.
La présente convention sera ratifiée, et les ratifications en
seront échangées à Londres dans l'espace de deux mois, ou
plus tôt si faire se peut.
En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signée,
et y ont apposé les sceaux de leurs armes.
Eait à Londres le lo juillet, l'an de grâce mil huit cent
quarante.
(L. S.) PaLHEUSTON. (f-^-) CllF.KIB.
(L. S.) Aec.mann.
(L. S.) Bl'lonv.
(L. S.) Bkun>ow.
46-2 PIECES HISTORIQUES.
:2° Acte séparé.
Acte séparé annexé à la convenlion conclue ù J^ondics, le
15 juillet 18-40, entre les Cours de la Grande-Biclagne,
d'Autriche, de Prusse et de Russie, d'une part et la Su-
blime Porte ottomane, de l'autre.
Sa Hautesse le Sultan a l'intention d'accorder et de faire
notifier à Méiicmct-Ali les conditions de l'arrangenicnt ci-
<lessous :
Sa Hautesse promet d'accorder à Méhémet-Ali, pour lui
et pour ses descendants en ligne directe. l'administration du
pachalik de l'Egypte ; et Sa Hautesse promet en outre d'ac-
corder à Méhémet-Ali, sa vie durant, avec le titre de pacha
d'Acre et avec le commandement de la forteresse de Saint-
Jean d'Acre, l'administration de la partie méridionale de la
Syrie dont les limites seront déterminées par la ligne de
démarcation suivante :
Cette ligne, partant du cap Ras el-Nakhora sur les côtes
de la ]\Iéditerranée, s'étendra de là directement jusqu'à
l'embouchure de la rivière Seisaban, extrémité septentrio-
nale du lac Tibérias, longera la côte occidentale dudit lac,
suivra la rive droite du fleuve Jourdain et la côte occiden-
tale de la mer Morte, se prolongera de là eu droiture jusqu'à
la mer lïouge, en aboutissant à la pointe septentrionale du
golfe d'Akaba, et suivra de là la côte occidentale du golle
d'Akaba et la côte orientale du golfe de Suez jusqu'à Suez.
Toutefois, le Sidtan, en faisant ces offres, y attache la
condition que Méhémet-Ali les accepte dans l'espace de dix
jours après que la communication lui en aiu'a été faite à
Alexandrie par un agent de Sa Hautesse, et qu'en même
temps Méhémet-Ali dépose entre les mains de cet agent les
instructions nécessaires aux commandants de terre et de mer
de se retirer immédiatement de l'Arabie et de toutes les vil-
PIÈCES HISTORIQUES. 463
les saintes qui s'y trouvent situées, de l'île de Candie, du
district d'Adana, et de toutes les autres parties de l'Empire
ottoman qui ne sont pas comprises dans les limites de
l'Egypte et dans celles du pachalik d'Acre, tel qu'il a été
désigné ci-dessus.
§2.
SI dans le délai de dix jours fixé ci-dessus, Méhémet-Ali
n'acceptait point le susdit arrangement, le Sultan retirera
alors l'offre de l'administration viagère du pachalik d'Acre;
mais Sa Hautesse consentira encore à accorder à Méhémet-
Ali, pour lui et pour ses descendants en ligne directe, l'ad-
ministration du pachalik d'Egypte, pourvu que cette offre soit
acceptée dans l'espace de dix jours suivants, c'est-à-dire dans
un délai de vingt jours à compter du jour où la communica-
tion lui aura été faite, et pourvu qu'il dépose entre les mains
de l'agent du Sultan les instructions nécessaires pour ses com-
mandants de terre et de mer de se retirer immédiatement
en dedans des limites et dans les ports du pachalik d'Egypte.
§3.
Le tribut annuel à payer au Sultan par Méhémet-Ali sera
proportionné au plus ou moins de territoire dont ce dernier
obtiendra l'administration, selon qu'il accepte la première
ou la seconde alternative.
§ 4.
Il est expressément entendu de plus que, dans la pre-
mière comme dans la seconde alternative, Mchémet-Ali
(avant l'expiration du terme fixé de dix ou vingt jours) sera
tenu de remettre la flotte turque, avec tous ses équipages et
armements, entre les mains du préposé turc qui sera chargé
de la recevoir. Les commandants des escadres alliées assiste-
ront à cette remise.
Il est entendu que dans aucun cas Méhémet-Ali ne pourra
porter en compte, ni déduire du tribut à payer au Sultan,
464 PIÈCES HISTORIQUES.
les dépenses qu'il a faites pour l'entretien de la flotte otto-
mane pendant tout le temps qu'elle sei'a restée dans les ports
d'Egypte.
§ S.
Tous les traités et toutes les lois de l'Empire ottoman
s'appliqueront à l'Egypte et au pachalik d'Acre, tel qu'il a
été désigné ci-dessus. Mais le Sultan consent qu'à condition
du payement régulier du tribut svismentionné, Méhémet-
Ali et ses descendants perçoivent, au nom du Sultan, et
comme délégués de Sa Hautesse, dans les provinces dont l'ad-
ministration leur sera confiée, les taxes et impôts légalement
établis. Il est entendu en outre que, moyennant la percep-
tion des taxes et impôts susdits^ Méhémet-Âli et ses descen-
dants pourvoiront à toutes les dépenses de l'administration
civile et militaire desdites provinces.
§ 6.
Les forces de terre et de mer que pourra entretenir le
pacha d'Egypte et d'Acre, faisant partie des forces de l'Em-
pire ottoman, seront toujours considérées comme entrete-
nues pour le service de l'État.
§7.
Si, à l'expiration du terme de vingt jours après la commu-
nication qui lui aura été faite (ainsi qu'il a été dit plus haut
§2) Méhémet-Ali n'adhère point à l'arrangement proposé,
et n'accepte pas l'hérédité du pachalik de l'Egypte, le Sultan
se considérera comme libre de retirer cette olfre et de sui-
vre, en conséquence, telle marche ultérieure que ses propres
intérêts et les conseils de ses alliés pourront lui suggérer.
§8.
Le présent acte séparé aura la même force et valeur que
s'il était inséré mot à mot dans la convention de ce jour, il
sera ratifié et les ratifications en seront échangées à Londres
en même temps que celles de ladite convention.
PIÈCES HISTORIQUES. 4C5
En foi de quoi les plénipotentiaires respectifs l'ont signe,
et y ont apposé les sceaux de leurs armes.
Fait à Londres, le quinze juillet, Tan de grâce mil huit
cent quarante.
(L. S.) Neumann. (L. s.) Chekib.
(L. S.) Palmerston
(L. S.) BuLOW.
(L. S.) Bkunnow.
3» Protocole signé â Londres, le l^ juillet 1840, par les
plénipotentiaires
d'Autriche,
de la Grande-Bretagne,
de Prusse,
de Russie,
et de la Porte ottomane.
En apposant sa signature à la convention du jour, le plé-
nipotentiaire de la Suhlime Porte ottomane a déclaré :
Qu'en constatant, par l'article idc ladite convention, l'an-
cienne règle de l'Empire ottoman en vertu de laquelle il a
été défendu de tout temps aux bâtiments de guerre étrangers
d'entrer dans les détroits des Dardanelles et du Bosphore, la
Sublime Porte se réserve, comme par le passé, de délivrer des
firmans de passage aux bâtiments légers sous pavillon de
guerre, lesquels sont employés selon l'usage, au service de
la correspondance des légations des puissances amies.
Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-
Bretagne, de Prusse et de Russie ont pris acte de la pré-
sente déclaration pour la porter à la connaissaïu^e de leurs
cours.
{ Signé ) iN eumann .
Palmerston,
BuLOW.
Brunxow.
Ghkkib.
T. V. 'M
466 PIECES HISTORIQUES.
4° Protocole réservé, signé à Londres, le 15 juillet 1840,
par les plénipotentiaires
d'Autriche,
de la Grande-Bretagne,
de Prusse,
de Russie
et de la Porte ottomane.
Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-
Bretagne, de Prusse, de Russie et de la Sublime Porte
ottomane ayant, en vertu de leurs pleins pouvoirs, conclu
et signé en ce jour une convention entre leurs souverains
respectifs pour la pacitication du Levant ;
Considérant que, vu la distance qui sépare les capitales de
leurs cours respectives, un certain espace de temps devra
s'écouler nécessairement avant que l'écharige des ratifica-
tions de ladite convention puisse s'etFectuer et que les ordres
fondés sur cet acte puissent être mis à exécution ;
Et lesdits plénipotentiaires étant profondément pénétrés
de la conviction que, vu l'état actuel des choses en Syrie,
des intérêts d'humanité aussi bien que les graves considéra-
lions de politique européenne qui constituent l'objet de la
sollicitude commune des Puissances signataires de la con-
vention de ce jour, réclament impérieusement d'éviter, autant
que possible, tout retard dans l'accomplissement de la pacifi-
cation que ladite transaction est destinée à atteindre ;
Lesdits plénipotentiaires, en vertu de leurs pleins pou-
voirs, sont convenus entre eux que les mesures préliminai-
naires mentionnées à l'article 2 de ladite convention seront
mises à exécution tout de suile, sans attendre l'échange des
ratifications; les plénipotentiaires respectifs constatant for-
mellement par le présent acte l'as^sentiment de leurs cours
à l'exécution immédiate de ces mesures.
H est convenu en outre entre lesdits plénipotentiaires que
Sa Hautesse le sultan procédera de suite à adresser à Méhé-
PIÈCES HISTORIQUES. 467
mel-Ali la communication et les offres spécifiées dans l'acte
séparé annexé à la convention de ce jour.
Il est convenu de plus que les agents consulaires de l'Au-
triche;, de la Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie, à
Alexandrie, se mettront en rapport avec l'agent que Sa Hau-
tesse le sultan y enverra pour adresser à Méhémet-Ali la
communication et les offres susmentionnées; que lesdits
consuls prêteront à cet agent toute l'assistance et tout l'appui
en leur pouvoir, et qu'ils emploieront tous leurs moyens d'in-
fluence auprès de Méhémet-Ali à l'effet de le déterminer à
accepter l'arrangement qui lui sera proposé d'ordre de Sa
Hautesse le siiltan.
Les amiraux des escadres respectives dans la Méditerra-
née recevront les instructions nécessaires pour se mettre eh
communication à ce sujet avec lesdits consuls.
(Signé) Neumann.
Palmerston.
BULOW.
Brunnow.
Chekib,
5" Noie adressée par lord Palmerslon à M. Guizot,
le 1() septembre 1840.
Le 17 juillet, le soussigné a eu l'honneur d'informer
Son Exe. M. Guizot qu'une convention concernant les affaires
de la Turquie avait été signée le 15 du même mois par les
plénipoliMiliaircs de l'Autriche, de la Grande-Bretagne, de la
Prusse et de la Russie, d'une part, et par le plénipotentiaire
de la Porte ottomane, d'autre part. Les ratihcalions de celle
convention ayant été échangées, le soussigné a l'honneur de
transmettre à Son Exe. M. Guizot une copie de ladite conven-
tion et de ses annexes, pour qu'il la communique au gouvei-
nement français. En faisant cette communication à Son Exe.
M. Guizot, le soussigné ne peut s'empêcher de lui exprimer
de nouveau les sincères regrets du gouvernement de Sa
4(58 PIECES HISTORIQUES.
Majesté do ce que la répugnance du gouvernement français
à s'associer aux mesures concernant l'exécution de ce traité
ait créé un obstacle qui ait empêché la France de se rendre
partie au traité. Mais le gouvernement de Sa Majesté est
convaincu que le cabinet des Tuileries verra dans les dispo-
sitions de ce traité des preuves irréfragables : 1° que les
quatre puissances, en s'imposant les obligations qu'il contient,
ont été animées d'im désir désintéressé de maintenir les
principes de politique, à l'égard delà Turquie, que la France
a, dans plus d'une occasion, déclaré nettement et formelle-
ment être les siens ; 2» qu'elles ne cherchent pas à obtenir,
par les arrangements qu'elles ont en vue, un avantage exclusif
pour elles-mêmes, et que le grand objet qu'elles se propo-
sent est de maintenir l'équilibre politique en Europe, et de
détourner les événements qui troubleraient la paix générale.
Palmerston.
«> Prolocoh de la conférence tenue au Foreign Office
le 17 septembre 1840.
Présents : les plénipotentiaires d^Autriche, de la Grande-
Bretagne, de Prusse, de Russie et de Turquie.
Les plénipotentiaires des cours d'Autriche, de la Grande-
Rietagne. de Prusse et de Russie, après avoir échangé les
ratitications de la convention conclue le 15 juillet dernier,
ont résolu, dans le but de placer dans son vrai jour le désin-
téressement qui a guidé leurs cours dans la conclusion de
cet acte, de déclarer formellement que, dans l'exécution
des engagements résultant de ladite convention pour les
puissances contractantes, ces puissances ne cherchent aucune
augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun
avantage de commerce pour leurs sujets que ceux des autres
nations ne puissent également obtenir.
Les plénipotentiaires des cours susdites ont résolu de
consigner cette déclaration dans le présent protocole.
Le plénipotentiaire de In Sublime Porte ottomane, en
PIÈCES HISTORIQUES. 469
rendant un juste hommage à la loyauté et au désintéresse-
ment de la politique des cours alliées, a pris acte de la
déclaration contenue dans le présent protocole, et s'est chargé
de la transmettre à sa coin*.
Neumann, Schleimtz, Chekib,
Padikrston, Brunnow.
470 PIECES HISTORIQUES.
XI
fPage 337.)
Dépêches échangées entre les gouvernements anglais et
français sur l'exécution et les conséquences du traité
du 15 juillet 1840.
{o Mémorandum de lord Palmerston , ministre de la
Grande-Bretagne, adressé au gouvernement français
le 31 aoîit 1840.
Monsieur.
Différentes circonstances m'ont empêché de vous trans-
mettre plus tôt, et par votre entremise au gouvernement
français, quelques observations que le gouvernement de Sa
Majesté désire faire sur le mémorandum qui m'a été remis le
24 juillet par l'ambassadeur de France à cette cour, en ré-
ponse au mémorandum que j'avais remis à Son Excellence le
17 du même mois; mais actuellement je viens remplir cette
tâche.
C'est avec une grande satisfaction que le gouvernement de
Sa Majesté a remarqué le ton amiral du mémorandum fran-
çais et les assm-ances qu'il contient du vif désir de la France
de maintenir la paix et l'équilibre des puissances en Europe.
Le mémorandum du 17 juillet a été conçu dans un esprit tout
aussi amical envers la France; et le gouvernement de Sa
Majesté est tout aussi empressé que la France peut
l'être de conserver la paix de l'Europe et de prévenir le
moindre dérangement dans l'équilibre existant entre les
puissances
PIÈCES HISTORIQUES. 471
Le gouvernement de Sa Majesté a également vu avec plaisir
les déclarations contenues dans le mémorandum français por-
tant que la France désire agir de concert avec les quatre autres
puissances en ce qui concerne les afïtiires du Levant; qu'elle
n'a jamais été poussée dans ces questions par d'autres motifs
que par le désir de maintenir la paix; et que, dans l'opinion
qu'elle s'est formée, elle n'a jamais été influencée par des
inlérèts particuliers qui lui soient propres, étant en fait aussi
désintéressée que toute autre puissance peut l'être dans les
affaires du Levant.
Les sentiments du gouvernement de Sa Majesté sont, sur
ces points, à tous égards semblables à ceux du gouvernement
français et y correspondent entièrement; car en premier lieu,
dans tout le cours des négociations ouvertes sur cette question
pendant plus de douze mois, le désir empressé du gouverne-
ment britannique a été constamment qu'un concert fût établi
entre les cin([ puissances, et que toutes cinq elles accédassent
à une ligne de conduite commune ; et le gouvernement de
Sa Majesté, sans devoir s'en référer, pour preuve de ce désir,
aux différentes propositions qui ont été faites de temps en
temps au gouvernement français, et auxquelles il est fait
allusion dans le mémorandum de la France, peut affirmer
sans crainte qu'aiicune puissance de TEurope ne peut être
moins influencée que ne l'est la Grande-Bretagne par des
vues particulières ou par tout désir et espérance d'avantages
exclusifs qui naîtraient pour elle de la conclusion des affaires
du Levant; bien au contraire, l'intérêt de la Grande-Bre-
tagne dans ces affaires s'identifie avec celui de l'Europe en
général, et se trouve placé dans le maintien de l'intégrité et
de l^indépendance de l'Empire ottoman, comme étant une
sécurité pour la conservation de la paix, et un élément essen-
tiel de l'équilibre général des puissances.
C'est à CCS principes que le gouvernement français a promis
son plein concours, et qu'il Ta offert dans plus d'une cir-
constance, et spécialement dans ime dépêche du maréchal
Soult, en date du 17 juillet 1839, dépêche qui a été commu-
47-2 PIÈCES HISTORIQUES,
iiiquée uflicielleinent aux quatre puissances ; il l'a encore offert
dans une note collective du 27 juillet 1839 et dans le discours
du roi des Français aux Chambres en décembre ISSO.
Dans ces documents, le gouvernement français fait con-
naître sa détermination de maintenir l'intégrité et l'indé-
pendance de l'Empire ottoman, sous la dynastie actuelle,
comme un élément essentiel de l'équilibre des puissances,
comme une sûreté pour la conservation de la paix; et dans
une dépêche du maréchal Soult il a également assuré que
sa résolution était de repousser, par tous ses moyens d'ac-
tion et d'influence, toute combinaison qui pourrait être hostile
au maintien de cette intégrité et de cette indépendance.
En conséquence, les gouvernements de la Grande-Bretagne
ot de France sont parfaitement d'accord, quant aux objets
vers lesquels leur politique, en ce qui concerne les affaires
d'Orient, doit tendre, et quant aux principes fondamentaux
d'après lesquels cette politique doit être guidée; la seule
différence qui existe entre les doux gouvernements est une
différence d'opinion quant aux moyens qu'ils jugent les plus
propres pour atteindre cette fin connnune : point sur lequel,
ainsi que l'observe le mémorandum français, on peut naturel-
lement s'attendre à voir se rencontrer différentes opinions.
Sur ce point il s'est élevé, en effet, une grande différence
d'opinion entre les deux gouvernements, différence qui sem-
ble être devenue plus forte et plus prononcée à mesure que
les deux gouvernements ont plus complètement expliqué
leurs vues respectives, ce qui, pour le moment, a empêché
les deux gouvernements d'agir de concert pour atteindre le
but commun.
D'un côté, le gouvernement de Sa Majesté a manifesté à
diverses reprises l'opinion qu'il serait impossible de mainte-
nir l'intégrité de l'Empire turc et de conserver l'indépendance
du trône du sultan, si Méhémet-Ali devait être laissé en
possession de la Syrie. Le gouvernement de Sa Majesté a
établi qu'il considère la Syrie comme la clef militaire de la
Turquie asiatique, et que si Méhémet-Ali devait continuer à
PIÈCES HlSTOKlyUKS. 473
occuper cette |)iovince, outre l'Egypte, il pourrait en tout
temps menacer Bagdad du côté du midi, Diarbekir et Erze-
roum du côté de Test, Kouiah, Brousse et Constantinople
du côté du nord; que le même esprit ambitieux qui a poussé
Méliémet-Ali, eu d'autres circonstances, à se révolter contre
son souverain, le porterait bientôt derechef à prendre les
armes pour de nouveaux envahissements, et que dans ce but
il conserverait toujours une grande armée sur pied; que le
sultan, d'un autre côté, devrait être continuellement en garde
contre le danger qui le menacerait et serait également obligé
de rester armé; qu'ainsi le sultan et Méhémet-Ali continue-
raient d'entretenir de fortes armées pour s'observer l'un
l'autre; qu'une collision devrait nécessairement éclater par
suite de ces continuels soupçons et de ces alarmes mutuelles,
quand même il n'y aurait d'aucun côté une agression pré-
méditée; que toute collision de ce genre devait nécessaire-
ment conduire à une intervention étrangère dans l'intérieur
de l'Empire turc, et qu'une telle intervention, ainsi provo-
quée, conduirait aux plus sérieux différends entre les puis-
sances de l'Europe.
Le gouvernement de Sa Majesté a signalé comme probable,
'sinon comme certain, un danger plus grand que celui-ci, en
conséquence de l'occupation continue de la Syrie par Méhé-
met-Ali, à savoir que le pacha, se liant sur sa force militaire
et fatigué de sa position politique de sujet, exécuterait une
intention qu'il a franchement avouée aux puissances d'Eu-
lope qu'il n'abandonnerait jamais, et se déclarerait lui-même
indépendant. Une pareille déclaration de sa part serait in-
contestablement le démembrement de l'Empire ottoman, et,
ce qui plus est, ce démembrement pourrait arriver dans des
circonstances telles qu'elles rendraient plus difficile aux puis-
sances d'Europe d'agir ensemble pour forcer le pacha à ré"
tracter une pareille déclaration, qu'il ne l'est aujoiu'd'hui de
combiner leurs efforts pour le contraindre à évacuer la Syrie.
Le gouvernement de wSa Majesté a, en conséquence, inva-
rial»lemcnt préfondu que foutes les puissances qui dési-
474 PIÈCES HISTORIQUES,
raient conserver l'intégrité de l'Empire turc et maintenir
l'indépendance du trône du sultan , devaient s'unir pour
aider ce dernier à rétablir son autorité directe en Syrie.
Le gouvernement français, d'un autre côté, a avancé que
Méhémet-Ali une fois assuré de l'occupation permanente
de l'Egypte et de la Syrie, resterait im fidèle sujet et devien-
drait le plus ferme soutien du sultan ; que le sultan ne pour-
rait gouverner si le pacha n'était eu possession de cette pro-
vince, dont les ressources militaires et financières lui seraient
alors d'une plus grande utilité que si elle était entre les mains
du sultan lui-même; qu'on peut avoir une confiance entière
dans la sincérité du renoncement de Méhémet-Ali à toute
vueultéiieure d'ambition, et dans ses protestations de dévoue-
ment fidèle à son souverain; que le pacha est un vieillard et
qu'à sa morl, en dépit de tout don héréditaire fait à sa famille,
l'ensemble de puissance qu'il a acquis retournerait au sultan?
parce que toutes possessions des pays mahomélans, quelle que
soit leur constitution, ne sont réellement autre chose que des
possessions à vie.
Le gouvernement français a, en outre, soutenu que Méhé-
met-Ali ne voudra jamais librement consentir à évacuer la
Syrie; et que les seuls moyens dont les puissances d'Europe
peuvent user pour le contraindre seraient, ou bien des
opérations sur mer, ce qui serait insuffisant, ou des opéra-
tions parterre, ce qui serait dangereux; que des opérations
sur mer n'expulseraient pas les Égyptiens de la Syrie et
exciteraient seulement Méhémet-Ali à diriger une attaque
sur Constantinople ; et que les mesures auxquelles on pour-
rait avoir recours, en pareil cas, pour défendre la capitale,
mais bien plus encore toute opération par terre par les troupes
des puissances alliées pour expulser l'armée de Méhémet de
la Syrie, deviendraient plus fatales à l'Empire turc que ne
pourrait l'être l'état de choses auquel ces mesures seraient
destinées à remédier.
A ces objections, le gouvernement de Sa Majesté répliqua
qu'on ne pouvait faire aucun fond sur les protestations actuelles
PIÈGES HISTORIQUES. 475
de Méliémet-Ali; que son ambition est insatiable et ne fait
que s'accioilre par le succès; et que donner à Méhémet-Ali
la faculté d'envahir et laisseï- à sa portée des objets de con-
voitise, ce serait semer des germes certains de nouvelles
collisions; que la Syrie n'est pas plus éloignée de Constan-
tinople qu'un grand nombre de provinces bien administrées
ne le sont,dajis d'autres Étals, de leur capitale, etquelle peut
être gouvernée de Constantinople tout aussi bien que d'A-
lexandrie ; qu'il est impossible que les ressources de cette
province puissent être aussi utiles au sultan entre les maiqs
d'un chef qui peut, à tout moment, tourner ces ressources
contre ce dernier, qu'elles le seraient si elles étaient dans
les mains et à la disposition du sultan lui-même ; qu'Ibrahim,
ayant une armée sous ses ordres, avait le moyen d'assurer sa
propre succession, lors du décès de Méhémet-Ali, à tout pou-
voir dontcelui-ci serait en possession à sa mort; et qu'il ne serait
pas convenable que les grandes puissances conseillassent au
sultan de conclure un arrangement public avec Méhémet-
Ali dans l'intention secrète et éventuelle de rompre cet
arrangement à la première occasion opportune.
Néanmoins, le gouvernement français maintint son opi-
nion et refusa de prendre part à l'arrangement qui supposait
l'emploi de mesures coercitives.
Mais le mémorandum français établit que :
(( Dans les dernières circonstances, il n'a pas été fait à la
France de proposition positive sur laquelle elle fût appelée à
s'expliquer, et que conséquemment la détermination que
l'Angleterre lui a communiquée dans le mémorandum du
f 7 juillet, sans doute au nom des quatre puissances, ne devait
pas être imputée à des refus que la France n'avait pas faits.»
Ce passage me force à vous rappeler en peu de mots le
cours général de la négociation.
La première opinion conçue par le gouvernement de
Sa Majesté et dont il fut donné connaissance aux quatre
puissances, la France comprise, en 1839, était que les seuls
476 PIÈCES HISTORIQUES.
arrangements entre le sultan et Méhémet-Ali qui pourraient
assurer un état de paix permanent dans le* Levant seraient
ceux qui borneraient le pouvoir délégué à Méhémet-Ali à
FEgypte seule, et rétabliraient l'autorité directe du sultan
dans toute la Syrie, aussi bien h Conslantinople que dans
toutes les villes saintes, en interposant ainsi le désert entre
la puissance directe du sultan et la province dont l'admini-
stration resterait au pacha. Et le gouvernement de Sa Majesté
proposa qu'en compensation de l'évacuation de la Syrie ,
Méhémet-Ali reçiit l'assurance que ses descendants mâles
lui succéderaient comme gouverneurs de l'Egypte, sous la
suzeraineté du sultan.
A cette proposition, le gouvernement français lit des objec-
tions en disant qu'un tel arrangement serait sans doute le
meilleur, s'il y avait moyen de le mettre à exécution; mais
que Méhémet-Ali résisterait, et que toute mesure de violence
que les alliés pourraient employer pour le faire céder pro-
duirait des etfets qui pourraient être plus dangereux pour la
paix de l'Europe et poiu' l'indépendance de la Porte, que ne
pourrait l'être l'état actuel des choses entre le sultan et Méhé-
met-Ali. Mais, quoique le gouvernement français refusât ainsi
d'accéder au plan de l'Angleterre, cependant, durant un
long espace de temps qui s'écoula ensuite, il n'eut pas à
proposer de plan qui lui fût propre.
Cependant, en septembre -1839, le comte Sébastiani,
ambassadeur français à la cour de Londres, proposa de tracer
une ligne de l'est à l'ouest de la mer, à peu près vers Bey-
rout, au désert près de Damas, et de déclarer que tout ce
qui serait au midi de cette ligne serait administré par Mé-
hémet-Ali et que tout ce qui serait au nord le serait par l'au-
torité immédiate du sultan ; et l'ambassadeur de France donna
à entendre au gouvernement de Sa Majesté que, si un pareil
arrangement était admis par les cinq puissances, la France
s'unirait , en cas de besoin aux quatre puissances pour
l'emploi de mesiu-es coercitives ayant poiu- but de forcer
Méhémet-Ali à s'v soumettre.
PIÈCES HISTORIQUES. 477
Mais je fis remarquer au comte Sébastian! qu'un pareil
arrangement serait sujet, ([uoiqu'à un moindre degré, à
toutes les objections qui s'appliquent à la position actuelle
et relative des deux parties, et que, par suite, le gouverne-
ment de Sa ^lajesté ne pouvait y accéder. J'observai qu'il
paraissait inconséquent, de la part de la France, de vouloir
employei", pour forcer Mébémet-Ali à souscrire à un arrange-
ment qui serait évidemment incomplet et insuffisant pour le
but qu'on se proposait, des mesures coercitivcs auxquelles elle
se refuserait pour le contraindre à consentir à l'arrangement
proposé par Sa Majesté dont, aux yeux de la France même,
l'exécution atteindrait entièrement le but proposé.
A ce raisonnement, le comte Sébastian! répliqua que les
objections avancées par le gouvernement français pour em-
ployer des mesures coercitives contre Méhémet-Ali étaient
fondées sur des considérations de régime intérieur, et
que ces objections seraient écartées si le gouvernement
français était en mesure de prouver à la nation et aux Cham-
bres qu'il avait obtenu pour Méhémcl-Ali les meilleures
conditions possibles, et que celui-ci avait refusé d'accepter
ces conditions.
Cette insinuation n'ayant pas élé admise par le gouverne-
ment de Sa Majesté, le gouvernement français communiqua,
le 27 septembre 1839, et officiellement son propre plan, qui
était que Méliémet-Ali serait fait gouverneur héréditaire
d'Egypte et de toute la Syrie, et gouverneur à vie de Candie,
ne rendant autre chose que l'Aral/ie et le district d'Adana.
Le gouvernement français ne dit même pas, au reste, s'il
savait si Méhéniet Ali voudrait adhérera cet arrangement, et
il ne déclara pas non plus que, s'il refusait d'y accéder, la
France prendrait des mesuies coercitives pour l'y con-
traindre.
Evidemment le gouvernement de Sa Majesté ne pouvait
consentir à ce plan, qui était susceptible de plus d'objections
que l'état de choses actuel ; d'autant plus que donner à Mé-
liémet-Aii un titre légal et héiéditaire an ti(>is de l'Empire
478 PIÈCES HISTORIQUES,
ottoman, qu'il n'occupe maintenant que par la forcé, c'eût
(Hé tout d'abord inlroduire un démemhrement réel de l'Em-
pire. Mais le gouvernement de Sa Majesté pour prouver son
désir empressé d'en venir, sur ces questions, à une entente
avec la France, établit qu'il ferait céder son objection bien
fondée h toute extension du pouvoir de Méhémet-Ali au
delà de l'Egypte, et qu'il se joindrait au gouvcrmement
français pour recommander au sultan d'accorder à Méhémet-
Ali, outre le pachalik d'Egypte, l'administration de la
partie basse de la Syrie, bornée au nord par tme ligne tirée
du cap Carmel, à l'extrémité méridionale du lac Tibérias,
et par une ligne de ce point au golfe d'Akaba, poru'vu que
la France voulût s'engager à coopérer avec les quatre puis-
sances à des mesures coercitives, si Méhémet-Ali refusait
cette offre.
Mais cette proposition ne fut pas agréée par le gouverne-
ment fl'ançais, qui déclara maintenant ne pouvoir coopérer
aux mesures coercitives, ni participer à un arrangement
auquel Méhémet-Ali ne voudrait pas consentir.
Pendant le temps que ces discussions avaient lieu avec la
France, ime négociation séparée avait lieu entre TAngleterre
et la Paissie, dont tous les détails et les transactions ont été
portés à la connaissance de la France. La négociation avec la
France fut suspendue pendant quelque temps, au commen-
cement de cette année : 1° parce qu'on s'attendait à un
changement de ministère, et 2" parce que ce changement
eut lieu. Mais au mois de mai, le baron de Neuinann et
moi-même nous résolûmes, sur l'avis de nos gouvernements
respectifs, de faire un dernier eifort afin d'engager la France
à entrer dans le traité à conclure avec les quatre autres puis-
sances, et nous soumîmes au gouvernement français, par
l'entremise de M. Guizot, une autre proposition d'arrange-
ment à intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Une
objection mise en avant par le gouvernement français aux
dernières propositions de l'Angleterre fut que, bien qu'on
voulût doUtier à Méhémet-Ali la forte position qui s'étend
PIECES HISTORIQUKS. 479
du mont Carmel au mont Tabov, on le priverait de la forte-
resse d'Acre.
Pour détruire cette objection, le baron de Neuniann et
moi nous proposcàmes, par l'intermédiaire de M. Guizot, que
les frontières du nord de celte partie de la Syrie qui serait
administrée par le paclia s'étendraient depuis le cap Nakhara
jusqu'au dernier point nord du lac Tibérias, de manière à
renfermer dans ses limites la forteresse d'Acre, et que les
frontières de l'est s'étendraient le long delà côte ouest du lac
Tibérias, et ensuite comme il a été proposé, jusqu'au golfe
d'Akaba ; nous déclanàmes que le gouvernemen t de cette partie
de la Syi'ie ne pourrait être donné à Méhémet-Ali que sa vie
durant, et que ni l'Angleterre, ni l'Autriche ne pouvaient
consentir à accorder l'hérédité à Méhémet-Ali pour aucune
partie de la Syrie. .Te déclarai de plus à M. Giiizot que je
ne pouvais aller plus loin, en fait de concessions, dans la
vue d'obtenir la coopération de la France, et que c'était donc
notre dernière proposition. Le baron de iXeumann et moi
nous fîmes séparément cette communication à M. Guizot;
le baron de Neimiann d*abord et moi le lendemain. M. Gui-
zot me répondit qu'il ferait connaître cette propi)sition à
son gouvernement ainsi que les circonstances que je lui avais
exposées, et qu'il me ferait savoir la réponse dès qu'il l'aurait
reçiie. Peu de temps après, les [dénipotentiaires d'Autriche,
de Prusse et de Russie m'informèrent qu'ils avaient tout
lieu de croire que le gouvernemenl français, au lieu de déci-
der cette proposition lui-même, l'avait transmise à Alexan-
drie pour connaître la décision de Méhémet-Ali; que c'était
placer les quatre puissances qui s'occupaient de cette alfaire,
non pas en face de la France, mais de Méhémet-Ali; que,
sans parler du délai qui en résultait, c'était ce que leurs
cours respectives n'avaient jamais eu l'intention de faire, et
ceà (pioi elles n'avaient pas non plus l'intention de consentir,
que le gouvernement frani,ais avait ainsi placé les plénipo-
tentiaires dans une situation fort embarrassante.
.le convins avec eux que leurs objections étaient justes à
480 PIÈCES HISTORIQUES,
l'égard de la conduite qu'ils attribuaient au gouvernement
français, mais que M. Guizot ne m'avait rien dit sur ce que
l'on ferait. On avait fait connaître à Méhémet-Ali que le
gonvernement français était, en ce moment, tout occupé de
questions parlementaires, et pouvait naturellement deman-
der quelque temps pour faire une réponse à nos propositions ;
qu'il ne pouvait d'ailleurs y avoir un grand mal à un
délai, dans cette circonstance. Vers la fin de juin, je pense
que c'est le 27, M. Guizot vint chez moi et me lut une lettre
qui lui avait été adressée par M. Thiers, contenant la ré-
ponse du gouvernement français à notre proposition. Cette
réponse était un refus formel. M, ïhiers disait ; « Que le
gouvernement français savait, d'une manière positive, que
Méhémet-Ali ne consentirait pas à la division de la Syrie, à
moins qu'il n'y fût forcé, que la France ne pouvait coopé-
rer aux mesures à prendre contre Méhémet-Ali dans cette
circonstance et que par conséquent elle ne pouvait participer
à l'arrangement projeté. »
La France ayant refusé d'accéder à Vultimalum de l'An-
gleterre, les plénipotenliBires des quatre puissances durent
examiner quelle serait la marche à adopter par leurs gouver-
nements.
La position des cinq puissances était celle-ci : toutes cinq
avaient déclaré être convaincues qu'il était essentiel, dans des
intérêts d'équilibre et pour préserver la paix de l'Europe, de
conserver l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman,
sous la dynastie actuelle; toutes les cinq elles avaient déclaré
qu'elles emploieraient tous leurs moyens d'inOuence pour
maintenir cette intégrité et cette indépendance; mais la
France, d'un coté, soutint que le meilleur moyen pour arri-
ver à ce résultat était d'abandonner le sultan à la merci de
Méhémet-Ali, et de lui conseiller de se soumettre aux con-
ditions que Méhémet lui imposerait, alin de conserver la
paix, sine qua non; tandis, que, d'un autre côté, les quatic
puissances regardèrent une plus longue occupation militaire
des provinces du sultan par Méhémet-Ali comme devant
PIÈCES HISTORIQUES. 481
détruire l'inlégrité de TEmpire turc et être fatale à son in-
dépendance; elles crurent donc qu'il était nécessaire de
renfermer Méliémct-Ali dans une limite plus étroite.
Après environ deux mois de délibérations, la France non-
seulement refusa de consentir au plan proposé par les qua-
tre puissances comme ultimatum de leur part, mais elle
déclara de nouveau qu'elle ne pouvait s'associer à aucun
arrangement auquel Méhémet-Ali ne consentirait pas de son
propre mouvement et sans qu'on l'y forçât. 11 ne resta donc
aux quatre puissances d'autre alternative que d'adopter
le principe posé par la France, qui consistait dans la soumis-
sion entière du sultan aux demandes de Méhémet, ou d'agir
d'après leurs principes qui consistaient à contraindre Méhé-
met-Ali à accepter un arrangement compatible, quant à la
forme, avec les droits du sultan, et, quant au fond, avec
l'intégrité de l'Empire ottoman. Dans la première hypothèse,
on aurait obtenu la coopération de la Francej dans la seconde,
on devait s'en passer.
Le vif désir des quatre puissances d'obtenir la coopération
de la France a été assez manifesté par lesoffres qu'elles ont faites
pendant plusieurs mois de négociations. Elles en connaissaient
bien la valeur, non-seulement par rapport à l'objet qu'elles
ont actuellement en vue, mais encore par rapport aux inté-
rêts généraux et permanents de l'Europe. Mais ce qui leur
manquait, et ce qu'elles estimaient, c'était la coopération de
la France pour maintenir la paix, pour obtenir la sécurité
future de l'Europe, pour arriver à l'exécution pratique des
principes auxquels les cinq puissances avaient déclaré vou-
loir concourir. Elles estimaient la coopération de la France,
non-senlement pour elle-même, pour l'avantage et l'oppor-
tunité du moment, mais pour le bien qu'elle devait procu-
rer et pour les conséquences futures qui devaient en résul-
ter. Elles désiraient coopérer avec la France pour faire le
bien, mais elles n'étaient pas préparées à coopérer avec elle
pour faire le mal.
Croyant donc que la politique conseillée par la France
T. V. -M
■181 PIECES HISTORIQUES,
était injiible et nullement judicieuse envers le sultan, qu'elle
pouvait occasionner des malheurs en Europe, qu'elle ne se
coordonnait pas avec les engagements publics des cinq puis-
sances, et qu'elle était incompatible avec les principes qu'el-
les avaient mis sagement en avant , les quatre puissances
sentirent qu'elles ne pouvaient faire le sacrifice qu'on exi-
geait d'elles, et mettre ce prix à la coopération de la France;
si, en effet, on peut appeler coopération ce qui devait con-
sister à laisser suivre aux. événements leur cours naturel. Ne
pouvant donc adopter les vues de la France, les quatre puis-
sances se sont déterminées à accomplir leur mission.
Mais cette détermination n'avait pas été imprévue, et les
éventualités qui devaient s'ensuivre n'avaient pas été cachées
à la France. Au contraire, à diverses reprises, pendant la
négociation, et pas plus tard que le 1" octobre dernier,
j'avais déclaré à l'ambassadeur français que notre désir de
rester unis avec la France sur cette affaire devait avoir une
limite, que nous désirions marcher en avant avec la France,
mais que nous n'étions pas disposés à nous arrêter avec
elle, et que, si elle ne pouvait trouver moyen d'entrer en
accommodement avec les quatre puissances, elle ne pouvait
être étonnée de voir celles-ci s'entendre entre elles et agir
sans la France.
^ Le comte Sébasliani me répondit qu'il prévoyait quenous eu
agirions ainsi, et qu'il pouvait prédire le résultat : que nous
devions tâcher de terminer nos arrangements sans la pai-
ticipation de la France et que nous trouverions que nos
moyens étaient insuffisants ; que la France serait specta-
trice passive et tranquille des événements; qu'après une
année ou une année et demie d'efforts inutiles, nous re-
connaîtrions que nous nous sommes trompés, que nous nous
adresserions alors à la France, et que cette puissance coopére-
rait à arranger ces affaires aussi amicalement après que
nous aurions échoué qu'elle l'eût fait avant notre tentative, et
qu'alors elle nous persuaderait probablement d'accéder à des
choses auxquelles nous refusions de consentir pour le moment.
PIÈCES HISTORIQUES. 4k:3
De semblables significations furent également faites à
M. Guizot relativement à la ligne que suivraient probable-
ment les quatre puissances si elles ne réussissaient pas à
en venir à un arrangement avec la France. C'est pourquoi le
gouvernement français ayant refusé Vultimatum des quatre
puissances, et ayant, en le refusant, posé de nouveau un
principe de conduite qu'il savait ne pouvoir être adopté par
les quatre puissances, principe qui consistait notamment en
ce qu'il ne pouvait se faire aucun règlement entre le sul-
tan et son sujet si ce n'est aux conditions que le sujet
pourrait accepter spontanément, ou, en d'autres termes,
dicter, le gouvernement fiançais dut s'être préparé à voir
les quatre puissances agir sans la France ; et les quatre
puissances, ainsi déterminées, ne pouvaient, à juste titre,
être représentées comme se séparant elles-mêmes de la
France, ou comme excluant la France de l'arrangement
d'une grande affaire européenne. Ce fut au contraire la
France qui se sépara des quatre puissances, car ce fut la
France qui se posa pour elle-même un principe d'action
qui rendit impossible sa coopération avec les autres qua-
tre puissances.
Et ici, sans chercber à m'élendre sur des observations
de controverse l'elativement au passé, je trouve tout à fait
nécessaire de remarquer que cette séparation volontaire de
la France n'était pas purement produite par' le cours des
négociations à Londres, mais que, à moins que le gouverne-
ment de Sa Majesté n'eût été étiangement induit en erreur,
elle avait encore eu lieu d'une manière plus décidée dans le
cours des négociations à (>onstantinople. Les cinq puissan-
ces ont déclaré au sultan, par la noie collective qui a
été remise à la Porte, le 27 juillet 1839, par leurs repré-
sentants à Constanlinople, que leur union était assurée, et
ceux-ci lui avaient demandé de s'abstenir de toutes négocia-
lions directes avec Mébémet-Ali, et de ne faire aucun arran-
gement avec le pacha sans le concours des cinq puissances.
Mais cependant le gouvernement de Sa Majesté a de bonnes
484 PIECES HISTORIQUES,
raisons de croire que, depuis quelques mois, le représen-
tant français à Constantinople a isolé la France, d'une ma-
nière tranchée, des quatre autres puissances, en ce qui con-
cerne les questions auxquelles cette note se rapportait, et qu'il
a pressé vivement et à plusieurs reprises la Porte de négo-
cier directement avec Méhémet-Ali, et de conclure un arran-
gement avec le pacha, non-seulement sans le concours des
quatre autres puissances, mais encore sous la seule médiation
la France, et conformément aux vues particulières du gou-
vernement français.
En ce qui concerne la ligne de conduite suivie par la
Grande-Bretagne, le gouvernement français doit reconnaître
que les vues et les opinions du gouvernement de Sa Majesté
sur les affaires d'Orient n'ont jamais varié le moins dumonde,
depuis le commencement de ces négociations, excepté en ce
que le gouvernement de Sa Majesté a oifert de modilier ces
vues et ces opinions dans l'intention d'obtenir la coopération
de la France. Ces vues et opinions ont de tout temps été expri-
mées franchement et sans réserve au gouvernement français,
et ont été constamment appuyées, auprès de ce gouverne-
ment, de la manière la plus pressante par des arguments qui
paraissaient concluants au gouvernement de Sa Majesté.
Dès les premiers pas de la négociation, les déclarations de
principes, faites par le gouvernement français sur les moyens
d'exécution, différaient de celles du gouvernement britanni-
que ; la France n'a certainement pas le droit^ de qualifier
de dissidence inattendue entre la France et rAngleterre
celle que le gouvernement français reconnaît avoir existé
depuis longtemps. Si les intentions et les opinions du gou-
vernement français relativement aux moyens d'exécution,
ont subi un changement depuis l'ouverture des négocia-
tions, la France n'a certainement pas le droit d'imputer à
la Grande-Bretagne une divergence de politique qui pro-
vient d'un changement de la part de la France, et nulle-
ment de l'Angleterre.
Mais de toute manière, qunnd, de cinq puissances, qua-
PIECES HISTORIQUES. 485
trc se sont trouvées d'accord sur mie ligne de conduite,
et que la cinquième a résolu de poursuivre une con-
duite entièrement différente, il ne serait pas raisonnable
d'exiger que les quatre abandonnassent , par déférence
pour la cinquième, les opinions dans lesquelles elles se con-
lii'ment de jour en jour davantage, et qui ont trait à une
({uestion dune importance vitale pour les intérêts majeurs
et futurs de l'Europe.
Mais connue la France continue à s'en tenir aux prin-
cipes généraux dont elle a fait déclaration au commence-
ment, et à soutenir qu'elle considère le maintien de l'in-
tégrité et de l'indépendance de l'Empire turc , sous la
dynastie actuelle, comme nécessaire pour la conservation
de l'équilibre des puissances et pour assurer la paix;
comme la France n'a jamais méconnu que l'arrangement
que les qiuilre puissances ont l'intention d'an)ener entre
le ^iltan et le pacha fut, s'il pouvait être exécuté, le
meilleur et le plus complet, et comme les objections de la
France s'appliquent, non à la fin qu'on se propose, mais
aux moyens par lesquels on doit arriver à cette lin, son
opinion étant que cette lin est bonne, mais que les moyens
sont insuffisants et dangereux, le gouvernement de Sa Ma-
jesté a la confiance que l'isolement de la France des autres
(juatre puissances, isolement que le gouvernement de Sa ^la-
jesté regrette on ne peut plus vivement, ne peut pas être
de longue durée.
Car lorsque les quatre puissances réunies au sidlan
seront parvenues à amener un pareil arrangement entre la
Porte et ses sujets, arrangement compatible avec l'intégrité
de l'Empire ottoman et avec la paix future de l'Europe, il
ne restera plus de dissidence entre la France et ses alliés,
et il ne peut rien avoir qui puisse empêcher la France de
concourir avec les quatre puissances à tels autres engage-
ments pour l'avenir qui pourront paraitre nécessaires pour
donner une stabilité convenable aux bons effets de l'inter-
vention des ([uatre puissances en faveur du sultan , et pour
486 PIÈCES HISTORIQUES.
préserver l'Empire ottoman de tout retour de dangei.
Le gouvernement de Sa Majesté attend avec impatience le
moment où la France sera en position de reprendre sa place
dans l'union des puissances, et il espère que ce moment sera
hâté par l'entier développement de l'influence morale de la
France. Quoique le gouvernement français ait, pour des rai-
sons qui lui sont propres, refusé de prendre part aux mesu-
res de coercition contre Méhémet-Ali, certainement ce gou-
vernement ne peut rien objecter à l'emploi de ces moyens
de persuasion pour porter le pacha à se soumettre aux arran-
gements qui doivent lui être proposés, et il est évident qu'il
y a plus d'un argument qui peut être mis en avant et plus
d'une considération de prudence qui peut être appuyée au-
près du pacha avec plus d'efficacité par la France, comme
puissance neutre ne prenant aucune part à ces affaires, que
parles quatre puissances qui sont activement engagées à l'exé-
cution des mesures de contrainte.
Quoiqu'il en soit, le gouvernement de Sa Majesté a la con-
fiance que l'Europe reconnaîtra la moralité du projet qui a
été mis en avant par les quatre puissances, car leur but est
désintéressé et juste: elles ne cherchent pas à recueillir quel-
ques avantages particuliers des engagements qu'elles ont
contractés ; elles ne cherchent à établir aucune influence
exclusive, ni à faire aucime acquisition de territoire, et le
but auquel elles tendent doit être aussi profitable à la France
qu'à elles-mêmes parce que la France, ainsi qu'elles-mêmes,
est intéressée au maintien de l'équilibre des puissances et à
la conservation de la paix générale.
Vous transmettrez officiellement à M. Thiers une copie de
cette dépêche.
Je suis, etc. Palmerston.
Foreign Office, 31 août 1840.
PIECES HISTORIQUES. 487
2» Réponse de M. Thiers au Mémorandum de lord
Palmerston, du 31 août 1840.
Paris, le 3 octobre 1840.
Le Président do Conseil, Ministre des affaires
étrangères ,
A M. L^ Ambassadeur de France a Londres.
Monsieur l'ambassadeur, vous avez eu connaissance de la
dépêche que lord Palmerston a écrite à M. Bulwer pour
expliquer la conduite du gouvernement britannique dans
l'importante négociation qui s'est terminée par le traité du
15 juillet. Cette dépêche, dont je me plais à reconnaître que
le ton est parfaitement convenable et modéré, contient ce-
pendant des assertions et des raisonnements qu'il est impos-
sible au gouvernement du Roi de laisser établir. Sans doute,
pour ne pas aggraver une situation déjà si menaçante, il
vaudrait mieux laisser le passé dans l'oubli, et ne pas reve-
nir siu' de» contestations trop souvent renouvelées; mais,
outre que lord Palmerston aurait droit de trouver mauvais
que sa communication restât sans réponse, il imporle de
représentei-, dans sa vérité, la conduite respective de chaque
cour pendant cette importante négociation. La dépèche de
lord Palmerston, communiquée à toutes les légations sous
la forme d'exemplaires imprimés, est déjà devenue publique.
11 était donc indispensable d'y faire une réponse. Celle que
je vous envoie, et dont je souhaite que le cabinet britanni-
que ne croie pas avoir à se plaindre, donnera aux faits qui
se sont passés entre les divers cabinets le sens véritable qu'ils
nous semblent avoir. Vous voudiez bien en laisser copie au
secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique.
Si j'ai bien saisi l'ensemble de l'exposé présenté par lord
Palmerston, on pourrait le résumer comme il suit :
« La Grande-Bretagne, complètement désintéressée dans
188 PIÈCES HISTOIUQUES.
« la question d'Orient, n'a poursuivi qu'un seul but, c'est
« l'indépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman. C'est
« ce but qu'elle a proposé à toutes les cours, qu'elles ont
« toutes adopté et qu'elles ont toutes poursuivi, la France
« comme les autres. Dans ce but, il fallait réduire à de moin-
c( dres proportions les prétentions démesurées du vice-roi
a d'Egypte; il fallait éloigner le plus possible du Taurus les
c( possessions et les armées de cet ambitieux vassal. Ce qu'il y
(( avait de mieux, c'était de mettre le désert entre le sultan et
« le pacha; c'était de réduire Mébéniet-Âli à l'Egypte et de
« rendre la Syrie au sultan Abdul-Medjid.Le désert de Syrie
« aurait alors servi de barrière entre les deux Etats et ras-
ce sure l'Empire ottoman et l'Europe intéressée au salut
« de cet Empire, contre l'ambition de la famille égyptienne.
« C'est toujours là ce que l'Angleterre a proclamé à tou-
« tes les époques de la négociation. La France, par la n<»te
« collective signée à Constantinople le 27 juillet 1839, et par
« une circulaire adressée le 17 du même mois à toutes les
« cours, la France avait semblé adhérer au principe coni-
« niim, en proclamant, d'ime manière aussi absolue que les
« autres cabinets, l'indépendance et l'intégrité de l'Empire
« ottoman.
« Cependant elle s'est ensuite éloignée de ce principe en
« demandant au protit du vice-roi un démembrement de
« l'Empire, inconq)atible avec son existence. Dans le désir
« de s'assurer le concours de la France, les quatre cabinets
« signataires du traité du 15 juillet ont fait arqirès d'elle
« des instances réitérées pour l'amener à leurs vues. Ils lui
« ont même fait des sacrifices considérables, car ils ont
« ajouté à l'Egypte, héréditairement concédée, le pachalik
w d'Acre moins la place de ce nom ; et ensuite ils ont con-
(( senti à y joindre la place elle-même. Mais tous ces sacri-
« lices sont demeurés inutiles; la France a persisté à s'éloi-
« gner du principe que les cinq cabinets avaient cru devoir
« proclamer en commun.
« Les autres cours n'ont pas pu la suivre dans celte voie.
PIECES HISTORIQUES. 489
« Quelque désir qu'elles éprouvassent de s'assurer son con-
« coursj elles ont dû enfin se séparer d'elle, et signer un
« acte qui ne doit pas la surprendre, car elle avait été plus
« d'une fois avertie que, si on ne parvenait pas à s'entendre,
« il faudrait bien finir par résoudre à quatre la question
« qu'on ne pouvait résoudre à cinq.
« En effet, lord Palincrston avait soigneusement répété à
« l'ambassadeur de France que la proposition contenue de-
« puis dans le traité du 15 juillet était son uUimatwn, et
« que, celle proposition refusée, il n'en ferait plus d'autre.
« Il a bien fallu passer outre, et ne pas laisser périr l'Em-
« pire ottoman par de trop longues hésitations. Les autres
« cours ne sauraient être accusées d'avoir voulu offenser la
« France en cette occasion. Quatre cabinets, étant d'accord
« sur une question de la plus haute importance, ne pou.-
« vaient pas indéfiniment accorder à un cinquième le sacri-
« lice de leurs vues et de leurs intentions parfaitement dés-
ce intéressées.
« D'ailleurs , en agissant ainsi , les quatre cabinets se
« rappelaient que la France avait, au mois de septembre
« 1839, par l'organe de son ambassadeur à Londres, pro-
« posé un plan d'arrangement fondé, à peu de chose près, sur
« les mêmes bases que le traité du 1 5 juillet; que plus tard, en
(( combattant le projet présenté par l'Angleterre, elle avait
K reconnu que, sauf la difficulté et le danger des moyens
« d'exécution, il serait incontestablement préférable à tout
« autre; qu'enfin, en toute occasion, elle avait manifesté
« l'intention de ne mettre aucun obstacle à ces moyens
« d'exécution, ils devaient donc penser que, si, pour des
« considérations particulières, elle refusait de se joindre à
M eux pour contraindre Méhémet-Ali par la force, elle ne
K mettrait du moins aucun obstacle à leurs efforts, que
« même elle les seconderait par l'emploi de son influence
« morale à Alexandrie. Les quatre cabinets espèrent encore
« que, lorsque le traité du 15 juillet aura reçu son accoui-
« plissement, la France se joindra de nouveau à eux pour
490 PIÈCES HISTORIQUES.
« assurer d'une manière définitive le maintien de l'Empire
« ottoman. »
Telle est, si je ne me trompe, l'analyse exacte et rigou-
reuse de l'exposé que lord Palmerston, et les quatre cours
en général, ne cessent de faire des négociations auxquelles a
donné lieu la question turco-égyptienne.
D'après cet exposé,
La France aurait été inconséquente ;
Elle aurait voulu et ne voudrait plus l'intégrité et l'indé-
pendance de l'Empire ottoman ;
Les quatre cours auraient fait des sacrifices réitérés à ses
vues;
Elle auraient iini par lui présenter un ultimatum fondé
sur une ancienne proposition de son propre ambassadeur;
Elles n'auraient passé outre qu'après cet ultimatum refusé;
Elles auraient droit d'être surprises de la manière dont
la France a accueilli le traité du 15 juillet, car, d'après ses
propres déclarations, on aurait dû s'attendre qu'elle donne-
rait à ce traité plus qu'une adhésion passive, et au moins son
influence morale.
Le récit exact des faits répondra complètement à cette ma-
nière de présenter les négociations.
Lorsque la Porte, mal conseillée, renouvela ses hostilités
contre le vice-roi, et à la fois perdit son armée de terre et sa
flotte, lorsqu'à toutes ces pertes se joignit la mort du sultan
Mahmoud, quelle fut la crainte de l'Angleterre et de la France,
alors toutes les deux parfiiitement unies? Leur crainte fut
de voir Ibrahim victorieux franchir le Taurus, menacer
Constantinople, et amener à l'instant même les R\isses dans
la capitale de l'Empire ottoman. Tout ce qu'il y a en Europe
d'esprits éclairés s'associa à cette inquiétude.
Quelles furent à ce sujet les propositions de lord Palmer-
ston? Une première fois, en son nom personnel, une seconde
fois au nom de son cabinet, il proposa à la France de réunir
deux flottes, l'une anglaise, l'autre française, de les diriger vers
les côtes de la Syrie, d'adresser une sommation aux deux
PIECES HISTORIQUES. 491
parties belligérantes, afin de les obligera suspendre les hos-
tilités, d'appuyer cette sommation par les moyens mariti-
mes, puis de réunir les deux flottes et de demander à la
Porte l'entrée des Dardanelles, ou de forcer ce célèbre pas-
sage, si la lutte entre le pacha et le sultan avait ramené les
Russes à Constantinoplc.
Ce que l'Angleterre, et avec elle tous les politiques pré-
voyants entendaient alors par l'intégrité et l'indépendance
de l'Empire ottoman, c'était donc le préserver de la pro-
tection exclusive des armées russes, et, pour prévenir le
cas de cette protection, d'empêcher le vice-roi de mar-
cher sur Constantinoplc.
La France entra pleinement dans cette pensée; Elle em-
ploya son influence auprès de Méhémet-Ali et de son fils
pour arrêter l'armée égyptienne victorieuse; elle y réus-
sit, et, pour parer au danger plus sérieux de voir les ar-
mées russes à Constantinoplc, elle pensa qu'avant de for-
cer les Dardanelles, il convenait de demander à la Porte son
consentement à l'entrée des deux flottes, dans le cas où un
corps de troupes russes aurait franchi le Bosphore.
I/Angleterre accéda à ces propositions, et les deux ca-
binets furent parfaitement d'accord. Les mois d'indépen-
dance et d'intégrité de l'Empire ottoman ne signifiaient
pas alors, on ne saurait trop le faire remarquer, qu'on
enlèverait à Méhémet-Ali telle ou telle partie des teiritoi-
res qu'il occupait, mais qu'on l'empêcherait de marcher
sur la capitale de l'Empire, et d'attirer, par la présence des
soldat égyptiens, la présence des soldats russes.
Le secrétaire d'Etat de Sa Majesté Britannique, s'entrete-
nant à ce sujet avec M. de Bourqueney , le 25 mai et le 20 juin,
reconnaissait qu'il y avait en Fiance et en Angleterre une
opinion en laveur de la famille égyptienne ; qu'en France
cette opinion était beaucoup plus générale ; que, par suite,
le gouvernement français devait être beaucoup plus favo-
rable que le gouvernement anglais à Méhémet-Ali; que
c'était là sans doule une difficulté de la situation, mais
492 PIÈCES HISTORIQUES,
que c'était une considération secondaire; qu'une considé-
ration supérieure devait dominer toutes les autres^ c'était
le besoin de sauver l'Empire ottoman d'une protection exclu-
sive, et tôt ou lard mortelle pour lui, si la France et l'An-
gleterre ne s'entendaient pas.
La P'rance partageait ces idées. Sa politique tendait con-
séquemment à un double but, celui d'arrêter le vice-roi
lorsque de vassal puissant, mais soumis, il passerait au rôle
de vassal insoumis et menaçant le trône de son maître, et de
substituer, à la protection exclusive d'une puissance, celle
des cinq puissances prépondérantes en Europe.
C'est dans ces vues ({u'elle signa, en commun, la note du
27 juillet, note tendant à placer la protection des cinq cours
entre le sultan vaincu et le pacha victorieux; c'est dans ces
vues qu'elle adressa, le 17 juillet, ime circulaire à toutes les
cours pour provoquer une })rofession commune de respect
pour l'intégrité de l'Empire ottoman; c'est dans ces vues
({u'elle proposa elle-même, et la première, d'associer l'Au-
triche, la Prusse et la lUissie elle-même à toutes les résolu-
tions relatives à la question turco-égyptienne.
Lord Palmerston se rappellera sans doute qu'il était moins
disposé que la France à provoquer ce concours général des
cinq puissances; et le cabinet français ne peut que se sou-
venir avec un vif regret, en comparant le temps d'alors au
temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France surtout que
le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le
salut de l'Empire turc.
Personne n'était disposé à croire alors que l'intégrité de
l'Empire ottoman consistât dans la limite qui séparerait en
Syrie les possessions du sultan et du vice-roi. Tout le monde
la faisait consister dans un double ftiit : empêcher Ibrahim
de menacer la capitale, et dispenser les Russes de la secou-
rir. La France partageait avec tous les cabinets cette croyance
à laquelle elle est l'estée tidèle,
L'Autriche et la Prusse adhérèrent aux vues de la France
et de l'Angleterre. La cour de Russie refusa de prendre part
PIECES HISTORIQUES. 49r-{
aux conférences qui devaient se tenir à Vienne, dans le but
de généraliser le protectorat européen à l'étrard du sultan.
Elle approuvait peu l'cmpressenicnt des puissances d'Occi-
dent à se mêler de la question d'Orient: « L'empereur, disait
« M. de Nesschode dans une dépêche écrite le G août 1839
« à M. de Medem, et communiquée officiellement au gouver-
« nement français, l'empereur nedésespèrenuUementdusalut
« de la Porte, pouvu que les puissances de l'Europe sachent
« respecter son repos, et que par une agitation intempestive
« elles ne finissent pas par l'ébranler tout en voulant le
« raffermir. » La cour de Russie jugeait donc peu convena-
ble de s'interposer entre le sultan et le pacha, croyait qu'il
suffisait d'empêcher le vice-roi de menacer Constantinople
et semblait regarder un arrangement direct comme la res-
source la plus convenable à cette situation. « Du reste, disait
« encore M. de Ncsselrodc à l'ambassadeur de France, au
« commencement d'août 1831), un peu plus, un peu moins
« de Syiie, donné ou ôté au pacha, nous touche peu. Notre
« seule condition c'est que la Porte soit libre dans le consen-
« tement qu'elle donnera, »
A cette époque donc, les quatre cours, depuis signataires
du traité du 15 juillet, les quatre cours n'étaient pas, comme
on voudrait le faire croire aujourd'hui, imies de vues, en
présence de la France seule dissidente et empêchant tout
accord par ses refus perpétuels.
[jC danger s'était éloigné depuis qu'Ibrahim avait sus])endu
sa marche victorieuse. Les deux parties belligérantes étaient
en présence, le pacha tout-puissant, le sultan vaincu et sans
ressources, mais immobiles tous les deux, grâce à l'interven-
tion de la France, Le cabinet britanni({ue proposa d'arracher
la flotte turque des mains de Méhémet-Ali. La France s'y
refusa, craignant de provoquer de nouvelles hostilités. Alors
commença le funeste dissentiment qui a séparé la France de
l'Angleterre, et qu'il fiuil à jamais regretter, dans l'intérêt
de la paix et de la civilisation du monde.
Les mauvaises dispositions du cabinet britannique contre
494 PIÈCES HISTORIQUES,
le vice-roi d'Egypte éclatèrent avec beaucoup de vivacité : la
France chercha à les tempérer. Le cabinet britannique, sur
les représentations de la France, appréciant le danger d'un
acte de vive force, renonça à recouvrer la flotte turque par
des moyens violents. Cette proposition n'eut point de suite.
Il était devenu nécessaire de s'expliquer enfin pour savoir
de quelle manière se viderait la question territoriale entre le
sultan et le vice-roi. Le dissentiment entre les vues de la
France et de l'Angleterre éclata plus vivement. Lord Palmer-
ston déclara qu'à ses yeux le vice-roi devait recevoir l'Egypte
héréditairement; mais que, pour prix de cette hérédité, il
devait abandonner immédiatement les villes saintes, l'île de
Candie, le district d'Adana et la Syrie tout entière. Toute-
fois, il modifia un peu ses premières vues, et consentit à
joindre à la possession héréditaire de l'Egypte la possession,
héréditaire aussi, du pachalik d'Acre, moins la place d'Acre.
La France n'admit point ces propositions : elle jugea que
le vice-roi, vainqueur du sultan à Nezib, sans avoir été l'a-
gresseur, ayant de plus consenti à s'arrêter quand il pou-
vait fondre sur l'Empire et renverser le trône du sultan,
méritait plus de ménagement. Elle pensa que, de la part
des puissances qui l'avaient engagé, en 1833, à accepter les
conditions de Kutahié, il y aurait peu d'équité à lui imposer
des conditions beaucoup plus rigoureuses alors qu'il n'avait
rien fait pour perdre le bénéfice de cette transaction. Elle
crut qu'en lui enlevant les villes saintes, l'île de Candie, le
district d'Adana, position offensive et qui , restituée à la
Porte, rendait à celle-ci toute sécurité, on devait lui assurer
la possession héréditaire de l'Egypte et de la Syrie. La victoire
de Nezib, gagnée sans agression de sa part, aurait pu seule
lui valoir l'hérédité de ses possessions depuis le Nil jusqu'au
Taurus. Mais en tenant la victoire de Nezib pour non avenue,
en faisant acheter à Méhémet-Aii l'hérédité, au prix d'une
partie de ses possessions actuelles, il y avait du moins rigou-
reuse justice à ne pas lui enlever plus que Candie, Adana et
les villes saintes. D'ailleurs la France demandait par quels
PIÈCES HISTORIQUES. 495
moyens on prétendait réduire Méhémet-Âli. Sans doute les
cabinets européens étaient forts contre lui, lorsqu'il voulait
menacer Constantinople; dans ce cas, des flottes dans la
mer de Marmara suffisaient pour l'arrêter. Mais pour lui
ôter la Syrie, quels moyens avait on? Des moyens peu effi-
caces, comme un blocus; peu légitimes, comme des provo-
cations à l'insurrection; très-dangereux,..très-contraires au
but proposé, comme ime armée russe. La France pioposa
donc, en septembre 1839, d'adjuger au vice-roi l'hérédité
de l'Egypte et l'hérédité de la Syrie,
Jamais, à aucune époque de la négociation, la France n'a
proposé autre chose, excepté dans ces derniers temps, lors-
qu'elle a conseillé au vice-roi de se contenter de la possession
viagère de la Syrie. J'ai examiné les dépêches antérieures à
mon administration, et je n'y ai vu nulle part que le général
Sébastiani ait été autorisé à proposer la délimitation conte-
nue dans le traité du 15 juillet, ou qu'il ait spontanément
pris sur lui de la proposer. Je lui ai demandé, à lui-même,
quels étaient ses souvenirs à cet égard, et il m'a affirmé qu'il
n'avait fait aucune proposition de ce genre. La France donc
proposa en 1839 l'attribution au vice-roi de l'hérédité de
l'Egypte et de l'hérédité de la Syrie. Elle fut malheureuse-
ment en dissentiment complet avec l'Angleterre.
Ce dissentiment, à jamais regrettable, fut bientôt connu
de l'Europe entière. Tout à coup, et comme par enchante-
ment, il fit cesser les divergences qui avaient séparé les quatre
cours, et amena entre elles un subit accord. L'Autriche,
qui d'abord avait donné une pleine adhésion à nos proposi-
tions, qui, sur le point de notifier cette adhésion à Londres,
n'avait, nous disait-elle, suspendu cette notification que pour
nous donner le temps de nous mettre d'accord avec l'Angle-
terre, l'Autriche commença à dire qu'entre la France et l'An-
gleterre elle se prononcerait pour celle des deux cours qui
accorderait la plus grande étendue de territoire au sultan. 11
est vrai qu'alors elle protestait encore contre la pensée de
recourir à des moyens coercitifs dont elle était la première
496 PIECES HISTORIQUES,
à proclamer le danger. La Prusse adopta le sentiment de
rAutriche. La Russie envoya à Londres M. de Hrunnow, en
septembre 1839, pour faire ses propositions. La Russie, qui
naguère repoussait comme peu convenable l'idée d'une in-
tervention européenne entre le sultan et le vice-roi, et ne
semblait voir de ressource que dans un arrangement direct,
la Russie adhérait maintenant à tous les arrangements ter-
ritoriaux qu'il plairait à l'Angleterre d'adopter, et demandait
qu'en cas de reprise des hostilités, on la laissât, au nom des
cinq cours, couvrir Constantinople avec une armée, tandis
que les Hottes anglaise et française bloqueraient la Syrie.
Ces propositions réalisaient justement la combinaison que
l'Angleterre avait jusque-là regardée comme la plus dange-
reuse pour l'Empire ollonian, la protection d'une armée
russe; combinaison redoutable, non par la possibilité qu'une
armée russe put être tentée de rester définitivement à Con-
stantinople, mais uniquement parce que la Russie, ajoutant
ainsi au fait de 1833 un second fait exactement semblable,
aurait créé en sa faveur l'autorité des précédents.
Cespropositions ne furent pointaccueillies. M. de Rrunnow
quitta Londres et y revint en janvier 1810 avec des proposi-
tions nouvelles. Elles différaient des premières en ce qu'elles
accordaient à la France et à l'Angleterre la faculté d'intro-
duire chacune trois vaisseaux dans une partie limitée de la
mer de Marmara, pendant que les troupes russes occuperaient
Constantinople.
La négociation s'est arrêtée là pendant plusieurs mois,
depuis le mois de février jusqu'à celui de juillet 1840. Dans
cet intervalle, un nouveau ministère et un nouvel ambassa-
deur ont été chargés des affaires de la France. Le cabinet
français a toujours répété qu'il ne croyait pas juste de
retrancher la Syrie du nombre des possessions égyptiennes;
que, s'il était possible que le vice-roi y consentît, la France
ne pouvait être pour le vice-roi plus ambitieuse que lui-
même ; mais que, s'il fallait lui arracher la Syrie par la
force, le gouvernement français ne voyait, pour y réussir,
PIÈCES HISTORIQUES. 497
que (les moyens ou inefficaces ou dangereux^ et que^ dans
ce cas, il s'isolerait des autres cours et tiendrait une conduite
tout à fait séparée.
Pendant que le cabinet français tenait ce langage à Londres
avec f]-anc]iise et persévérance, l'ambassadeur français à
Conslantinople ne cherchait pas à négocier un arrangement
direct entre le sultan et le vice-roi; i! ne donnait pas, ainsi
que semble le croire lord Palmerslon sans l'affirmer, il ne
donnait pas le premier l'exemple de la séparation.
Jamais notre représentant à Constantinople n'a tenu la
conduite qu'on lui prête ; jamais les instructions du gou-
vernement du Roi ne lui ont prescrit une pareille marche.
Sans doute la France n'a cessé de travailler à un rappro-
chement entre le sultan et le vice-roi, à les disposer l'un et
l'autre à de raisonnables concessions, à faciliter ainsi la
tâche délicate dont l'Europe s'était imposé l'accomplisse-
ment; mais nous avons constamment recommandé, tant à
M. le comte de Pontois qu'à M. Cochelet, d'éviter avec le
plus grand soin tout ce qui eût pu être considéré comme
une tentative de mettre à l'écart les autres puissances, et ils
ont été scupuleusement fidèles à cette recommandation.
L'Angleterre avait à choisir entre la Russie, lui ofTranl
Pabandon du vice-roi à condition de faire adopter les pro-
positions de M. de Hrunnow, c'est-à-dire l'exécution consen-
tie par l'Europe du traité d'Unkiar-Skelessi, et la France
ne demandant qu'une négociation équitable et modérée en-
tre le sultan et Méiiémet-Ali, luie négociation qui prévînt
de nouvelles hostilités, et, à la suite de ces hostilités, le cas
le plus dangereux pour l'intégrité de l'Empire ottoman,
la protection directe et matérielle d'un seul Etat puissant.
Avant de faire son choix définitif entre la Russie et la
France, le cabinet de Londres ne nous a pas fait les offres
réitérées dont on parle pournous amener à ses vues. Ses
efforts se sont bornés à une seule proposition.
En 1839, on accordait au vice-roi la possession hérédi-
taire de l'Egypte et du pachalik d'Acre, moins la citadelle;
T. T. 32
498 PIÈCES HISTORIQUES,
en 1840, lord Palmerston nous proposa de lui accorder
le pachalik d'Acre avec la citadelle de plus, mais avec Thé-
rédité de moins. Assurément, c'était là retrancher de la
première otTre plus qu'on n'y ajoutait, et on ne pouvait
pas dire que ce fût une proposition nouvelle, ni surtout
plus avantageuse.
Mais cette proposition, si peu digne du titre de propo-
sition nouvelle, car elle ne contenait aucun avantage nou-
veau, n'avait en rien le caractère d'un ultimatum. Elle
ne nous fut nullement présentée ainsi. Nous étions si loin
de la considérer sous cet aspect que, sur une insinuation
de MM. de Bulow et de Neumann, nous conçûmes l'es-
pérance d'obtenir pour le vice-roi la possession viagère de
toute la Syrie, jointe à la possession héréditaire de l'Egypte.
Sur l'affirmation de MM. de Bulow et de Neumann que
cette proposition, si elle était faite, serait la dernière con-
cession de lord Palmerston, nous envoyâmes M. Eugène
Périer à Alexandrie pour disposer le vice-roi à consentir
à un arrangement qui nous semblait le dernier possible.
Ce n'était pas, comme le dit lord Palmerston, faire dépendre
la négociation de la volonté d'un pacha d'Egypte, mais dis-
poser les volontés contraires et les amener à un arran-
gement amiable qui prévint le cruel spectacle aujoin-d'hui
donné au monde.
La France avait quelque droit de penser qu'une si longue
négociation ne se terminerait pas sans une dernière explica-
tion, que la grande et utile alliance, qui depuis dix ans la
liait à l'Angleterre, ne se dissoudrait pas sans un dernier
effort de rapprochement. Les insinuations qui lui avaient été
faites, et qui tendaient à faire croire que peut-être on accor-
derait la possession viagère de la Syrie au vice-roi, devaient
l'entretenir dans cette espérance. Tout à coup, le 17 juillet,
lord Palmerston appelle au Foreign Office l'ambassadeur de
France, et lui apprend qu'un traité avait été signé depuis
l'avant-veille; il le lui apprend sans même lui donner con-
naissance du texte de ce traité. I^e cabinet français a dû en
PIÈCES HISTORIQUES. 499
être surpris. Il n'ignorait pas sans doute que les trois cours
du continent avaient adhéré aux vues de l'Angleterre, que,
par conséquent un arrangement des quatre cours sans la
France était possible; mais il ne devait pas croire quecetarran-
gement aurait lieu sans qu'on l'en eût préalablement averti,
et que l'alliance française serait aussi promptement sacrifiée.
L'offre que le vice-roi a faite, en juin, au sultan , de res-
tituer la flotte turque, et de laquelle on a craint de voir sortir
un arrangement direct secrètement proposé par nous, la
possibilité qui s'est offerte à celte époque d'insurger la Syrie,
paraissent ètie les deux motifs qui ont fait succéder dans le
cabinet anglais, à une longue inertie, une résolution soudaine.
Si le cabinet britannique avait voulu avoir avec nous une
dernière et franche explication, le cabinet français aurait pu
lui démontrer que l'offre de renvoyer la flotte n'était pas une
combinaison de la France pour amener un arrangement di-
rect, car elle n"a connu cette offre qu'après qu'elle a été
faite; peut-être aussi aurait-il pu lui persuader que le soulè-
vement de la Syrie était un moyen peu digne et peu sûr.
Tels sont les faits dont la France affirme la vérité avec la
sincérité et la loyauté qui conviennent à une grande nation.
11 en résulte évidemment :
1» Que Tindépendance et l'intégrité de l'Empire ottoman
ont été enlendues, au début de la négociation, comme la
France les entend aujourd'hui, non pas comme une limite
territoriale plus ou moins avantageuse entre le sultan et le
vice-roi, mais comme une garantie des cinq cours contre
-une marche offensive de Méhémet-Ali, et contre la protec-
tion exclusive d'une seule de ces cinq puissancci ;
2» Que la France, loin de modifier ses opinions en pré-
sence des quatre cours toujours unies de vues, d'intentions
et de langage, a toujours, au contraire, entendu la question
turco égyptienne d'une seule manière, tandis qu'elle a vu les
quatre cours, d'abord en désaccord, s'unir ensuite dans l'idée
de sacrifier le vice-roi, et l'Angleterre, satisfaite de ce sacri-
lice, se rapprocher des trois autres et former une union, il
500 PIÈCES HISTORIQUES,
est vrai, aujourd'hui très-persévérante dans ses vues, très-
soudaine, très-inquiétante dans ses résolutions;
3» Qu'on n'a pas fait à la France des sacrifices réitérés
pour l'attirer au projet des quatre cours, puisqu'on s'est borné
à lui offrir, en 1839, de joindre à l'Kgypte le pachalik d'A-
cre, sans la place d'Acre, mais avec l'hérédité de ce pachalik,
et à lui offrir en 1840 le pachalik d'Acre, avec la place,
mais sans l'hérédité;
4° Qu'elle n'a pas été avertie, comme on le dit, que les
quatre cours allaient passer outre si elle n'adhérait pas à leurs
vues, que, tout au contraire, elle avait quelques raisons de
s'attendre à de nouvelles propositions quand, à la nouvelle
du départ de Sami-Bcy pour Constantinople et de l'insurrec-
tion de Syrie, on a soudainement si^mé, sans l'en prévenir,
le traité du 15 juillet, dont on ne lui a donné connaissance
que lorsqu'il était déjà signé, et communication que deux
mois plus tard ;
5° Enfin, qu'on n'a pas droit de compter sur son adhésion
passive à l'exécution de ce traité, puisque, si elle a surtout
insisté sur la difficulté dos moyens d'exécution, elle n'a tou-
tefois jamais professé, poiu' le but pas plus que pour les
moyens, une indifférence qui permit de conclure qu'elle
n'interviendrait en aucun cas dans ce qui se passerait en
Orient; que, bien loin de là, elle a toujours déclaré qu'elle
s'isolerait des quatre autres puissances, si certaines résolu-
tions étaient adoptées; que jamais aucun de ses agents n'a
été autorisé à dire une parole de laquelle on pût conclure
que cet isolement serait l'inaction, et qu'elle a toujours en-
tendu, comme elle entend encore, se réserver à cet égard sa
pleine liberté.
Le cabinet français ne reviendrait point sur de telles con-
testations si la note de lord Palmerston ne lui en faisait un
devoir rigoureux. Mais il est prêt à les mettre tout à fait en
oubli, pour traiter le fond des choses, et attirer l'attention du
secrétaire d"Etat de Sa Majesté britannique sur le coté vrai-
ment urnve de la situation.
PIÈCES IIISTOKIQUKS. * 501
L'existence de l'Empire turc est en péril, l'Angleterre s'ert
préoccupe, et elle a raison ; toutes les puissances amies de la
paix doivent s'en préoccuper aussi ; mais comment faut-il
s'y prendre pour ratreruiir col Empire? Lursque les sultans
de Constantinople, n'ayant plus la force de régir les vastes
provinces qui dépondaient d'eux, ont vu la Moldavie, la Va-
lachie, et plus récemment la Grèce, s'échapper insensible-
ment de leurs mains, comment s'y est-on pris? A-t-on, par
une décision européenne, appuyée sur des troupes russes ei
des Hottes anglaises, cherclié à restituer aux sultans des
sujets qui leur écliappaient? Assurément non. On n'a pas
essayé l'impossible. On ne leur a pas rendu la possession et
l'administration directe des provinces qui se détachaient de
l'Empire. On ne leur a laissé qu'une suzeraineté presque
nominale sur la Valachie et la Moldavie, on les a tout à fait
dépor-sédés de la (irèce. Est-ce par esprit d'injustice? Non
certainement. Mais l'empire des faits, plus fort que les réso-
lutions des cabinets, a empêché de restituera la Porle soit la
souveraineté diiectede la Moldavie cl de la Valachie, soit l'ad-
ministration, même indirecte, de la tirèce; et la Porle n'a eu
de repos que depuis que ce sacrifice a été franchement opéré.
Quelle vue a dirigé les cabinets dans ces sacrifices? C'est de
rendre indépendantes, c'est de soustraire à l'ambition de tous
les Étals voisins les portions de l'Empire turc (|ui s'en sépa-
l'aient. Ne pouvant refliiie un grand tout, on a voulu que les
parties détachées restassent des Etats indépendants des Em-
pires environnants.
Un fait semblable vient de se produire depuis quelques
années relativement à l'Egypte et à la Syrie. L'Egypte a-t-
elle jamais été véritablement sous l'empire des sultans?
Personne ne le pense, et personne ne croirait aujourd'hui
pouvoir la faire gouverner directement de Constantinople. On
en juge apparemment ainsi, puisque les quatre cours décer-
nent à Méhémet-Ali l'hérédité de l'Egypte, en réservant tou-
tefois la suzeraineté du sultan. Elles-mêmes, en cela, enten-
dent comme la Erance l'intégrité de l'Empire ottoman; elles
502 ■ PIÈCES HISTORIQUES.
se bornent à vouloir lui conserver tout ce qu'il pourra retenir
sous son autorité. Elles veulent, autant que possible, un lien
de vasselage entre l'Empire et ses parties détachées. Elles
veulent, en un mot, tout ce que veut la France. Les quatre
cours, en attribuant au vassal heureux qui a su gouverner
rÉgypte, l'hérédité de cette province, lui attribuent encore
le pachalik d'Acre; mais elles lui refusent les trois autres
pachaliks de Syrie , les pachaliks de Damas , d'Alep , de
Tripoli. Elles appellent cela sauver l'intégrité de l'Empire
ottoman ! Ainsi, Tinlégrité de l'Empire ottoman est sauvée
même quand on en détache l'Egypte et le pachalik d'Acre;
mais elle est détruite, si on en détache de plus Tripoli,
Damas et Alep! Xou? le disons franchement, une telle thèse
ne saurait se soutenir gravement devant l'Europe.
Evidemment il ne saurait y avoir, pour donner ou relirer
ces pachaliks à Méhémet-Ali, que des raisons d'équité et
de politique. Le vice-roi d'Egypte a fondé un Etat vassal avec
génie et avec suite. Il a su gouverner l'Egypte et même la
Syrie, que jamais les sultans n'avaient pu gouverner. Les
musulmans, depuis longtemps humiliés dans leur juste tierté,
voient en lui un prince glorieux qui leur rend le sentiment
de leur force. Pourquoi affaiblir ce vassal utile qui, une fois
séparé par une frontière bien choisie des Etats de son maî-
tre, deviendra pour lui le plus précieux des auxiliaires? Il a
aidé le sultan dans sa lutte contrôla Grèce; pourquoi ne l'ai-
derait-il pas dans sa lutte contre les voisins d'une religion
hostile à la sienne? Son intérêt répond de lui, à défaut de
sa fidélité. Quand Constantinople sera menacée, Alexandrie
sera en péril : Méhémet-Âli le sait bien, il prouve tous les
jours qu'il le comprend parfaitement.
Il faut, pour garder l'intégrité de fEmpire, ottoman, de-
puis Constantinople jusqu'à Alexandrie, il faut à la fois le
sultan et le pacha d'Egypte, celui-ci uni à celui-là par un lien
de vasselage. Le Taurus est la ligne de séparation indiquée
entre eux. Mais on veut ôter au pacha d'Egypte les clefs du
Taurus; suit : ipi'on les rende à la Porte, et pour cela qu'on
PIÈCES HISTORIQUES. 503
retire le district d'Adana à Méhémet-Ali. On veut lui
ôter aussi la clef de l'Archipel ; qu'on lui refuse Candie : il
y consent. La France, qui n'avait pas promis son influence
morale au traité du 15 juillet, mais (jui la doit tout entière à
la paix, a conseillé ces sacrilices à Méhémet-Ali, et il les a
feits. Mais, en vérité, pour lui ôter encore deux ou trois
pachaliks, et les donner, non au sultan, mais à l'anarchie;
pour assurer ce singulier triomphe de l'intégrité de l'Empire
ottoman, déjà privé de la Grèce, de l'Egypte, du pachalik
d^Acre, appeler sur cette intégrité le seul danger sérieux
(pii la menace, celui que l'Angleterre trouvait si sérieux
l'année dernière que pour le prévenir elle proposait de
forcer les Dardanelles, c'est là une manière bien singulière
de pourvoir à ces grands intérêts.
Admettons cependant, pour un moment, que les vues du
cabinet britannique soient mieux entendues que celles du
cabinet français; Falliance de la France ne valait-elle pas
mieux, pour l'intégrité de l'Empire ottoman et pour la paix
du monde, que telle ou telle délimitation en Syrie?
On ne s'alarmerait pas tant sur l'intégrité de l'Empire otto-
man si on ne craignait de grands bouleversements de terri-
toire dans le monde, si on ne craignait la guerre, qui seule
rend ces grands bouleversements possibles. Or, pour les pré-
venir, (juelle était la combinaison la plus efiicace? N'était-ce
pas l'alliance de la France et de l'Angleterre? Depuis Cadix
jusqu'aux bords de l'Oder et du Danube, demandez-le aux
peuples? Demandez-leur ce qu'ils pensent à cet égard, et ils
répondront que c'est cette alliance qui depuis dix ans a
sauvé la paix et l'indépendance des Etats, sans nuire à la
liberté des nations.
On dit que cette alliance n'est pas rompue, qu'elle renaî-
trait après le but atteint par le traité du 15 juillet. Quand on
aura poursuivi à quatre, sans nous et malgré nous, un but
en soi mauvais, que du moins nous avons cru et déclaré tel,
quand on l'aura poursuivi par une alliance trop semblable à
ces coalitions qui ont depuis cinquante ans ensanglanté
504 PIÈCES HISTOKIyUES.
l'Europe , ci'oire qu'on retrouvera la France sans dd-
iiance, sans ressentiment d'une telle offense, c'est se faire
de sa fierté nationale une idée qu'elle n'a jamais donnée au
monde.
On a donc sacrilié gratuitement, pour un résxUtat secon-
daire, une alliance qui a maintenu l'indépendance et l'inté-
grité de l'Empire ottoman beaucoup plus sûrement que ne
le fera le traité du 1 5 juillet.
On dira que la France pouvait aussi faire la même lé-
flexion, et qu'elle pouvait, si la question des limites en Syrie
lui paraissait secondaire, se rendre aux vues de l'Angleterre,
et acheter par ce sacrifice le maintien de l'alliance. A
cela il y a une réponse fort simple. La France, une fois
d'accord sur le but avec ses alliés, aurait fait, non pas de ces
sacrifices essentiels qu'aucune nation ne doit à une autre,
mais celui de sa manière de voir sur certaines questions de
limites. Elle vient de le prouver par les concessions qu'elle
a demandées et obtenues du vice-roi. Mais on ne lui a pas
laissé le choix. On lui a fait part d'une nouvelle alliance
quand déjà elle était conclue. Dès lors elle a dû s'isoler. Elle
l'a fait, mais elle ne l'a fait qu'alors. Depuis, toujours fidèle
à sa politique pacifique, elle n'a cessé de conseiller au vice-
roi d'Egypte la plus parfaite modération. Bien qu'armée et
libre de son action, elle fera tous ses efforts pour éviter au
monde des douleurs et des catastrophes. Sauf les sacrifices
qui coûteraient à son honneur, elle fera tout ce qu'elle
pourra poiu' maintenir la paix; et si aujourd'hui elle tient
ce langage au cabinet britannique, c'est moins pour se plain-
dre que pour prouver la loyauté de sa politique, non-seule-
ment à la Grande-Bretagne, mais au monde, dont aucun
État, aujourd'hui, quelque puissant qu'il soit, ne saurait
mépriser l'opinion. Le secrétaire d'Etat de Sa Majesté Bri-
tannique a voulu prouver son bon droit; le secrétaire d'Etat
de Sa Majesté le Roi des Français doit aussi à son Roi et à
son pays de prouver la conséquence,la loyauté de la politique
française dans la grave question d'Orient.
PIECES HISTORIQUES. 506
, Recevez, monsieur l'ambassadeurj l'assurance de ma haute
considération.
Le président du conseil, viinislre des affaires étranyeres.
A. Thiers.
P. 6'. Faris, 8 uctubre. Pendant que j'écrivais celte dépè-
che, monsieur l'ambassadeurj de déplorables événements
sont venus ajouter encore à la gravité de la situation. Au.v
démarches conciliantes du vice-roi d'Egypte on a répondu
par les plus violentes hostilités. La Porte, cédant à de
l'unestes conseils, a prononcé sa déchéance. Il ne s'agit plus
seulement de restreindre la puissance de Méhémet-Ali, on
veut le faire disparaître de la face du monde politique. Si
c'étaient là les intentions sérieuses des puissances unies par
le traité du 15 juillet, s'il fallait voir, dans ce qui vient de se
passer, autre chose que l'entraînement presque involontaire
d'une situation fausse dont on n'a pas su prévoir les consé-
quences, il y aurait à désespéier du rétablissement de l'har-
monie entre les grandes puissances.
En conséquence, je crois devoir ajouter à la présente
communication la note ci-jointe.
3» M. Thiers à M. Guizot.
Paris, le 8 octobre 1840.
Monsieur l'ambassadeur,
La grave question qui préoccupe aujourd'hui tout le monde
vient de prendre une face toute nouvelle depuis la réponse
que la Porte a faite aux concessions du vice-roi d'Egypte.
Méhémet-Ali, en répondant aux sommations du sultan, a
déclaré qu'il se soumettait aux volontés de son auguste
maître, qu'il acceptait la possession héréditaire de l'Egypte,
et qu'il s'en remettait, pour le reste des territoires qu'il oc-
506 PIÈCES HISTORIQUES,
cupait actuellement, àla magnanimité du sultan. Nousavons
fait connaître au cabinet anglais ce qu'il fallait entendre par
cette manière de s'exprimer; et bien que Mëhémet-Ali ne
voulût pas déclarer immédiatement toutes les concessions
auxquelles il avait été disposé par les vives instances de la
France, nous avons pris sur nous de les faire connaître, et
nous avons annoncé que Méhémet se résignerait, au besoin, à
accepter la possession de l'Egypte héréditaire et de la Syrie
viagère, en abandonnant immédiatement Candie, Adana,
les villes saintes. Nous ajouterons que, si la Porte avait
adhéré à cet arrangement, nous aurions consenti à le garan-
tir de concert avec les puissances qui s'occupent de régler le
sort de l'Empire ottoman.
Tous les esprits éclairés ont été frappés de la loyauté de
la France qui, bien que tenant une conduite séparée, ne
cessait pas d'exercer son influence au profit d'une solution
modérée et pacifique de la question d'Orient, Ils ont aussi
été frappés de la sagesse avec laquelle le vice-roi écoutait
les conseils de la piudence et de la modération.
En réponse à de telles concessions, la Porte, soit qu'elle
ait agi spontanément, soit qu'elle ait agi par des conseils
irréfléchis reçus sur les lieux mêmes, la Porte, avant de
pouvoir en référer à ses alliés, a répondu à la déférence du
vice-roi par un acte de déchéance. Une telle conduite, aussi
exorbitante qu'inattendue, excède même l'esprit du traité du
15 juillet et dépasse les conséquences les plus extrêmes
qu'on pouvait en tirer. Ce traité que la France ne saurait
invoquer car elle n'y adhère point, mais qu'elle rappelle
pour montrer la rapidité avec laquelle on est entraîné déjà
à des conséquences dangereuses, ce traité, dans le cas d'un
refus absolu du vice-roi sur tous les points, laissait à la
Porte la faculté de retirer ses premières offres, et d'en agir
alors comme elle l'entendrait, suivant ses intérêts et les con-
seils de ses alliés ; mais il supposait deux choses, un refus
absolu et péremptoire sur tous les points de la part du vice-
roi et le recours aux conseils des quatre puissances. Or.
PIÈCES HISTORIQUES. 507
rien de tout cela n'a eu lieu. Le vice-roi n'a point fait de
refus absolu, et la Porte ne s'est pas même donné le temps
de concerter une réponse avec ses alliés. Elle a répondu à
des concessions inespérées par la déchéance ! Les quatre
puissances ne sauraient approuver un telle conduite, et nous
savons en effet que plusieurs d'entre elles l'ont déjà désap-
prouvée. Lord Palmerston nous a fait déclarer qu'il ne
fallait voir en cela qu'une mesure cojnminatoiie sans con-
séquence effective et nécessaire. M. le comte Appony, s'en-
tretenant avec moi sur ce sujet, m'a annoncé la même
opinion de la part de son cabinet. Nous prenons acte volon-
tiers de cette sage manifestation, et nous en prenons aussi
occasion d'exprimer à cet égard les intentions de la
France.
La France a déclaré qu'elle consacrerait tous ses moyens
au maintien de la paix et de ré(|uilibre européen, (^'est le
cas d'expliquer clairement ce qu'elle a entendu par cette dé-
claration. En acceptant avec une religieuse fidélité l'état de
l'Europe tel qu'il résultait des traités, la France a entendu
que, pendant la paix générale qui dure heureusement depuis
181 o, cet État ne fût point changé, ni au protif, ni au dé-
triment d'aucune des puissances existantes. C'est dans cette
pensée qu'elle s'est toujours prononcée pour le maintien de
l'Empire ottoman. La race turque, parses qualités nationales,
méritait assurément pour elle-même le respect de son indé-
pendance ; mais les plus chers intérêts de l'Europe se ratta-
chent aussi à l'existence de l'Empire turc. Cet Empire, en
succombant, ne pouvait servir qu'à augmenter les Etats
voisins aux dépens de l'équilibre général ; sa chute aurait
entraîne un tel changement dans la proportion actuelle des
grandes puissances que la face du monde en aurait été
changée. La France, et toutes les puissances avec elle, l'ont
tellement senti qu'elles se sont engagées à maintenir l'Em-
pire ottoman, quels que fussent leurs intérêts respectifs
relativement à sa chute ou à son maintien.
Mais l'intégrité de l'Empire ottoman s'étend des bords de
508 PIECES HISTORIQUES,
la mer Noire à ceux de la mer Rouge. Il importe autant de
garantir l'indépendance de l'Egypte et de la Syrie que l'indé-
pendance du Bosphore et des Dardanelles. Un prince vassal
a roussi à créer une administration ferme dans deux provinces
que depuis longtemps les sultans de Constautinople n'avaient
pu gouverner. Ce prince vassal, s'il n'a pas fait régner dans
les provinces qu'il régit l'humanité de la civilisation euro-
péenne, (}ue peut-être ne comportent pas encore les mœurs
des pays qu'il administre, y a fait prévaloir plus d'ordre et de
régularité que dans aucune partie de l'Empire turc. 11 a su
y créer une force publique, une armée, une marine; il a
relevé l'orgueil du peuple ottoman et lui a rendu un peu de
cette confiance en lui-même qui est indispensable pour qu'il
puisse défendre son indépendance. (]e prince vassal est
devenu, suivant nous, partie essentielle et nécessaire de
l'Empire ottoman. S'il était détruit, l'Empire n'acquerrait
pas aujourd'hui les moyens qui lui ont manqué autrefois pour
gouverner la Syrie et l'Egypte, et il perdrait un vassal qui
l'ait maintenant l'une de ses principales forces. Il aurait des
pachas insoumis envers leur maître et dépendants de toutes
les influences étrangères. En un mot, ime partie de l'inté-
grité de ri'^mpire ottoman serait compromise , et, avec une
partie de cette intégrité, une partie de l'équilibre général.
Dans l'opinion de la France, le vice-roi d'Egypte, par les
provinces qu'il administre, par les mers sur lesquelles s'exerce
son action, est nécessaire pour assurer les proportions actuel-
lement existantes entre les divers Etats du monde.
Dans cette conviction, la France, aussi désintéressée dans
la question d'Orient que les quatre puissances qui ont signé le
protocole du 47 septembre, se croit obligée de déclarer que
la déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux
une atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances
de la guerre actuellement engagée la question des limites qui
doivent séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du
vice-roi d'Egypte; mais la France ne saurait abandonnera
de telles chances l'existence de Méhémet-Ali , comme prince
PIÈCES HISTORIQUES. 509
vassal (le l'Empire. Quelle que soit la limite territoriale qui
les sépare par suite dos événements de la guerre, leur double
existence est nécessaire à l'Europe , et la France ne saurait
admettre la suppression de l'un ou de l'autre. Disposée à
prendre part h tout arrangement acceptable qui aurait pour
base la double garantie de l'existence du sultan et du vice-
roi d'Egypte, elle se borne dans ce moment à déclarer que,
pour sa part, elle ne pourrait consentir à la mise à exécution
de l'acte de déchéance prononcé à Constantinople.
Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs des
puissances signataires du traité du 1 5 juillet nous prouvent
qu'en cela nous entendons l'équilibre eiuopéen comme elles-
mêmes, et qu'en ce point nous ne les trouverons pas on
désaccord avec nous. JNous regretterions ce désaccord que
nous ne prévoyons pas, mais nous ne saurions nous départir
de cette manière d'entendre et d'assurer le maintien de
l'équilibre européen.
lia France espère qu'on approuvera en Europe le motif qui
la fait sortir du silence. On peut compter sur son amour de
la paix, sentiment constant chez elle, malgré les procédés
dont elle a cru avoir à se plaindie. On peut compter sur son
désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner
d'aspirer en Orient à des acquisitions de territoire. Mais elle
aspire à maintenir l'équilibre européen. Ce soin est remis à
toutes les grandes puissances. Son maintien doit être leur
gloire et leur principale ambition.
Agréez, etc.
510 PIÈCES HISTORIQUES.
XII
(Page 510)
Projet de discours pour Vouverlure de la session des
Chambres de 1840, présenté au Roi le 20 octobre 1840
parle cabinet présidé par M. TJiiers, et non agréé par
le Roi.
Messieurs les Pairs,
Messieurs les Députes,
En vous réunissant aujourd'hui, j'ai devancé l'époque or-
dinaire de la convocation des Chambres. Vous apprécierez
la gravité des circonstances qui ont dicté à mon gouverne-
ment cette détermination.
Au moment où finissait la dernière session, un traité a été
signé entre la Porte ottomane, l'Angleterre, l'Autriche, la
Prusse, la Russie, pour régler le ditTérend survenu entre le
sultan et le vice-roi d'Egypte.
Cet acte important, accompli sans la participation de la
France et dans les vues d'une politique à laquelle elle n'a
point adhéi'é, pouvait, dans l'exécution, amener de dange-
reuses conséquences. La France devait les prévoir et se dis-
poser à taire face à tous les événements. Mon gouvernement
a pris sous sa responsabilité toutes les mesures qu'autori-
saient les lois et que prescrivait la situation nouvelle.
La France, qui continue à souhaiter sincèrement la paix,
demeure fidèle à la politique que vous avez plus d'une fois
appuyée par d'éclatants sulfrages. Jalouse d'assurer l'indé-
PIÈCES HISTORIQUES. 511
pendance et rintégrilé de l'Empire ollonian, elle les croit
conciliables avec l'existence du vice-roi d'Egypte, devenu
lui-même un des éléments nécessaires de la force de cet
Empire. C'est en. ménageant tous les droits, en respectant
tous les intérêts, qu'on peut jeter en Orient les bases d'un
arrangement durable.
Mais les événements qui se pressent pourraient amener
desmodifications plus graves. Les mesures prises jusqu'ici par
mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il im-
porte donc de les compléter par des mesures nouvelles pour
lesquelles le concours des deux Chambres était nécessaire.
J'ai dû les convoquer. Elles penseront comme moi que la
France , qui n'a pas été la première à livrer le repos du
monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à agir le
jour où elle croirait l'équilibre européen sérieusement me-
nacé.
(Le paragraphe de l'Espagne manque.)
La satisfaction à laquelle nous avions droit n'ayant pas été
obtenue de la république Argentine, j'ai ordonné que de
nouvelles forces fussent ajoutées à l'escadre dont la présence
dans ces parages doit amener une conclusion favorable à nos
justes réclamations.
En Afrique, le succès a couronné nos armes dans plusieurs
expéditions importantes où s'est signalée la valeur de nos sol-
dats. Deux de mes fils ont partagé leurs périls. Le plan de
l'occupation définitive de l'Algérie est en partie réalisé. De
nouveaux efforts seront nécessaires pour l'achever; mais, en
ce moment, tant que la situation générale de l'Europe ne
changera pas, nous nous bornerons à occuper fortement les
points où flotte notre drapeau.
A l'intérieur, l'ordre a été maintenu. La ville de Bou-
logne a été le théâtre d'une tentative insensée qui n'a servi
qu'à faire éclater de nouveau le dévouement de la garde na-
tionale, de l'armée et de la population. Toutes les ambitions
et tous les souvenirs échoueront contre une monarchie
créée et défendue par la toule-puissance du vœu national.
512 PIÈCES HISTORIQUES.
La Providence a encore une fois préservé ma tète des
coups qui la mena(;aient. L'impuissance n'a point découragé
les passions anarcliiques. Sous quelque forme qu'elles se pré-
sentent, la fermeté de mon gouvernement les condiattra avec
l'arme des- lois. Pour moi, dans ces tristes épreuves, je ne
veux me souvenir que de l'affection dont la France m'a
donné les touchants témoignages.
Cotte session sera presque tout entière consacrée à l'examen
des mesures que les circonstances ont commandées à mon
gouvernement ou peuvent lui commander encore. 11 ne vous
présentera que les projets de loi indispensables à l'expédi-
tion des affaires. La loi du budget ne tardera pas à être sou-
mise à votre examen. J'ai prescrit la plus sévère économie
dans la fixation des dépenses ordinaires. J'ai l'espérance que
l'état de nos finances nous permettra de satisfaire aux besoins
du pays sans lui imposer de nouvelles charges.
Messieurs, j'aime à compter plus que jamais sur votre pa-
triotique concours. Vous voulez comme moi que la France
soit forte et grande. Aucun sacrifice ne vous coûterait pour
lui conserver dans le monde le rang qui lui appartient. l'Mlc
n'en veut pas déchoir. La France est fortement attachée à la
paix, mais elle ne l'achèterait pas d'un prix indigne d'elle,
et votre Roi, qui a mis sa gloire à la conserver au monde,
veut laisser intact à son iils ce dépôt sacré d'indépendance et
d'honneur national que la Révolution française a mis dans
ses mains.
FIN DES PIÈCES HISTORIQUES TiV TOMK CINQI'IEMK.
TABLE DES MATIERES
DU TOME CINQUIÈME.
CHAPITRE XXYir.
MON AMBASSADE EN ANGLETERRE.
Mon arrivée en Angleterre; aspect général du pays. — Mon
établissement dans Hertford-House, hôtel de l'ambassade. — Je
présente à la reine Victoria mes lettres de créance. — Inci-
dent de cette audience. — Situation respective de l'aristocratie
et de la démocratie dans le gouvernement anglais. — Mon
premier dîner et ma première soirée chez lord Palmerston.
— Lord Melbourne et lord Aberdeen. — Le duc de Wellington.
— Mon premier dîner chez la reine, à Buckingham-Palace. —
Lever que tient la reine au palais de Saint-James. — Chute du
maréchal Soult et avènement de M. Thiers.— Dispositions du
roi Louis-Philippe. — Situation de M. Thiers. — Opinions
diverses de mes amis sur la question de savoir si je dois res-
ter ambassadeur h. Londres. — Raisons qui me décident à res-
ter.— Mes lettres à mes amis. — Commencement de la corres-
pondance entre M. Thiers et moi 1
CHAPITRE XXVIII.
NÉGOCIATIONS SUR LES AFFAIRES d'oRIENT.
Difficultés de ma situation à Londres en reprenant les négocia-
tions sur la question d'Orient. — Mes instructions.— Motifs et
bases de la politique du cabinet du maréchal Soult. — Conver-
sation préliminaire avec lord Palmerston. — J'apprends la for-
mation du cabinet de M. Thiers. — Ma première conversation
avec lord Palmerston sur la question d'Orient. — Conversation
T. V. 3;?
514 TABLE.
avec lord Melbourne. — Dispositions de plusieurs membres
du cabinet anglais. — Lord Holland , lord Lansdowne et lord
Joiin Russell. — Dispositions des whigs étrangers au cabinet.
— Lord Grey. — Lord Durham. — Mes relations avec les torys.
— Le corps diplomatique à Londres. — Le baron de Bulow. —
Le baron de Neumann. — Le baron de Brunnow^.— M. Van-de-
weyer, le général Alava, M. Dedel, le comte de PoUon.— Je
signale à plusieurs reprises au cabinet français le péril de
la situation et les chances d'un arrangement entre quatre
puissances et sans la France. — Instructions que me donne
M. Thiers. — Commencement d'amélioration dans notre situa-
tion.—Ma conversation du 1" avril 1840 avec lord Palmerston.
— L'ambassadeur turc à Paris, Nouri-Ef'endi, arrive à Londres.
— Sa note du 7 avril aux cinq puissances. — Ma réponse. —
Ouvertures que me font successivement le baron de Bulow
et le baron de Neumann. • — Concession importante de lord
Palmerston. — Suspension de la négociation en attendant
l'arrivée du nouvel ambassadeur turc, Chékib-Efendi , qui
vient de Constantinople 26
CHAPITRE XXrX.
NÉGOCIATIONS DIVERSES.
Querelle entre l'Angleterre et le royaume de Naples à propos
des soufres de Sicile. — Son origine et ses causes. — Légiti-
mité des réclamations du cabinet anglais et violence de ses
actes. — Ouvertures que je fais à lord Palmerston pour la
médiation de la France — 11 les accepte. — Instructions de
M. Thiers à ce sujet. — La négociation se poursuit. — Oscilla-
tions du roi de Naples Ferdinand II. — Il se décide à accepter
la médiation de la France. — Doutes de lord Palmerston. —
Bonne issue de la négociation et arrangement définitif. —
M. Thiers me charge de demander la restitution à la France
des restes de l'empereur Napoléon enseveli à Sainte-Hélène.
— Mon sentiment à ce sujet. — Note que j'adresse le 10 mai à
lord Palmerston. — Le gouvernement anglais accède à la de-
mande.— Mesures d'exécution à Paris et à Londres. — Choix
des commissaires envoyés h Sainte-Hélène. — Mon interven-
tion à l'appui de la compagnie chargée de la construction du'
chemin de fer de Paris à Rouen. — Tentative d'assassinat sur
la reine Victoria. — Démarche du corps diplomatique à Lon-
dres.—Mon dîner dans la Cité à Mansionr-House.— Biner nnni-
- TABLE. 515
versaire de l'Académie royale pour l'encouragement des
beaux-arts. — Discours que j'y prononce et accueil que j'y
reçois 89
CHAPITRE XXX.
LA SOCIÉTÉ ANGLAISE EN 1840.
En quoi et à quelles conditions la vie mondaine peut servir en
Angleterre à la vie diplomatique. — Prépondérance sociale
des wbigs en 1840. — Mes relations habituelles avec eux. —
Holland-House . — Lord Holland. — Lady HoUand. — Lans-
downe-House et lord Lansdowne. — Lord Grey. — Mon dîner
avec Daniel O'Connell chez mistriss Stanley. — Le doc-
teur Arnold. — M. Hallam.— M. (depuis lord) Macaulay. — Ma
visite, avec lui, à Westminster-Abbey. — M. Sidney Smith. —
Lord Jeffrey. — Miss Berry. — Mes relations avec les torys. —
Lady Jersey. — Lord Lyndhurst , lord Ellenborougk et sir
Stratford Canning. — M. Croker. — Les radicaux en 1840. —
M. et M°" Grote. — L'Église anglicane. — Fausses idées répan-
dues en France à son sujet. — État réel de l'Église anglicane.
— Ma visite à Saint-Paul. — L'archevêque de Dublin. — Les
dissidents. — M™* Fry. — Pourquoi je ne parle pas aujourd'hui
de la cour d'Angleterre — Mon isolement et mes loisirs. —
Mes promenades dans Londres et aux environs. — Regent's
Park. — Sion-House. — Chiswik. — École populaire de Norwood.
— Collège d'Eton. — Caractère actuel et progrès moral de la
société anglaise. 130
CHAPITRE XXXI.
LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.
Arrivée de Chékib-Efendi à Londres. — Note qu'il adresse
(31 mai) aux cinq plénipotentiaires. — Dispositions du cabinet
et du public anglais. — Instructions de M. Thiers. — Inquié-
tude des plénipotentiaires autrichien, prussien et russe. —
Leur désir d'une prompte solution de la question égyp-
tienne.— Disposition de lord Palmerston à attendre et à traî-
ner.— Question que j'adresse à M, Thiers sur l'arrangement
qui donnerait à Méhémet-Ali l'Egypte héréditairement et la
Syrie viagèrement. — Sa réponse. — Mon pressentiment de
516 TABLE.
l'arrangement à quatre. — Chute de Khosrew-Pacha à Con-
stantinople.— Joie de Méhémet-Ali à cette nouvelle. — Sa dé-
marche à Constantinople et sa confiance dans un arrange-
ment direct avec le sultan. — Attitude du cabinet français à
cet égard. — Effet de ces nouvelles à Londres. — Lord Palmer-
ston presse la solution de l'affaire. — Conseils successifs du
cabinet anglais. — Je rends compte à M. Thiers de cette situa-
tion et de son péril. — J'en informe le duc de Broglie et le
général Baudrand. — Lord Palmerston m'appelle au Foreign-
Offlce, et me communique la conclusion du traité du 15 juillet
entre les quatre puissances. — Mémorandum adressé à la
France. — Mes observations. — Le cabinet français est juste-
ment blessé de n'avoir pas été informé d'avance de cette ré-
solution définitive, et appelé à exprimer la sienne. — Causes
de cette conduite du cabinet anglais. — Réponse du cabinet
français au Mémorandum anglais. — Mon entretien avec lord
Palmerston en la lui communiquant. — Vrais motifs delà con-
clusion précipitée et cachée du traité du 15 juillet.— Carac-
tère essentiel de la politique française et de la politique an-
glaise dans cette crise. — Le bruitse répand à Paris que je ne
l'ai pas prévue et que je n'en ai pas averti le cabinet.— Mes
démentis à ce bruit. — Etat des esprits en France. — Mon atti-
tude à Londres. — Le roi m'appelle, avec M. Thiers, au châ-
teau d'Eu. — Je pars de Londres le 6 août 188
CHAPITRE XXXII.
EXÉCUTION DU TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.
Débarquement du prince Louis-Napoléon à Boulogne.— Mes
avertissements à ce sujet. ^ — Prévoyance du cabinet français.
— Mon séjour au château d'Eu. — Mes conversations avec le
roi Louis-Philippe et M. Thiers. — État des esprits et dispo-
sitions du corps diplomatique à Londres. — Plan du roi des
Belges pour un rapprochement de la France et des quatre
puissances signataires du traité du 15 juillet. — Instructions
que je reçois en partant du château d'Eu.— Mon retour à Lon-
dres.— Conversation avec le baron de Bulow. — Mon séjour au
château de Windsor. — Mes conversations avec le roi Léopold
et lord Palmerston. — Nouveau Mémorandum adressé le 31
août par lord Palmerston au gouvernement français. — Ce
qu'en pensa M. Thiers.— J'insiste auprès de lui sur l'impor-
tance de sa réponse. — Deux incidents : ]° conférence sur le
TABLE. 517
renouvellement et l'extension des conventions de 1831 et 1833
pour l'abolition de la traite des nègres ; 2° reprise de la né-
gociation entre Paris et Londres pour le traité de commerce. —
Plaintes de lord Palnicrston sur l'attitude des agents français
à Constantinople. — Réponse de M. Thiers. — Les plaintes sont
sans fondement. — Les événements se précipitent en Orient. —
La Porte ratifie le traité du 15 juillet et envoie Rifaat-Bey à
Alexandrie pour sommer Méhémet-Ali de s'y conformer. —
Attitude de Méhémet-Ali.— L'amiral Napier devant Beyrout.
— Nos plaintes sur l'exécution du traité avant l'échange des
ratifications. — Protocole réservé du 15 juillet. — Échange des
ratifications et communication officielle du traité du 15 juillet.
—Le comte Walewski à Alexandrie. — M. Thiers m'annonce
les concessions de Méhémet-Ali. — Mon entretien avec lord
Palmerston à ce sujet. — Ses soupçons sur l'action exercée
par le comte Walewski à Alexandrie. — M. Thiers me charge
de les démentir formellement. — Lord Palmerston reconnaît
son erreur. — Conseils de cabinet à Londres sur les proposi-
tions de Méhémet-Ali. — Ils n'aboutissent à aucun résultat. —
Exécution militaire du traité du 15 juillet. — Bombardement
de Beyrout. — Le sultan prononce la déchéance de Méhémet-
Ali comme pacha d'Egypte. — Comment lord Palmerston ex-
plique et atténue cette mesure. — Dépêches de M. Thiers des
3 et 8 octobre en réponse au mémorandum anglais du 81 aoîil,
et sur la déchéance prononcée contre Méhémet-Ali. — Etat
des esprits en France. — Résolutions et préparatifs militaires
du cabinet français. — Fortifications de Paris. — Convocation
des Chambres. — L'escadre française est rappelée à Toulon. —
Motifs etefifets de cette mesure. — Situation du cabinet français
et ses causes 257
CHAPITRE XXXIII.
AVÈNEMENT DU MINISTERE DU 29 OCTOBRE 1840.
Situation parlementaire du cabinet de M. Thiers au début et
pendant le cours de la session de 1840. — Discussion et vote
des fonds secrets dans la Chambre des députés. — Propo-
sition de réforme parlementaire par M. de Rémilly. — Son
issue. — Dispositions du Roi envers le cabinet. — Etat du
cabinet à la clôture de la session. — Effets divers du traité du
15 juiliet 1840 sur la situation du cabinet. — Perspectives de
guerre. — Inquiétude et fçrmenlation qu'elles excitent. —
518 TABLE.
.T'écris au duc de Broglie le 23 septembre à ce sujet.— Sa
réponse. — Effet du bombardement de Beyrout et de la
déchéance prononcée à Constantinople contre Méhémet-Ali
sur la situation du cabinet. — Deux courants opposés se ma-
nifestent dans le public. — Esprit révolutionnaire et esprit
pacifique. — Le cabinet offre sa démission au Roi qui la refuse.
— Caractère précaire de l'accord rétabli entre le Roi et le
cabinet. — Avertissements qui me parviennent à Londres. —
Ma situation et ma réponse. — Opinion de M. Ducbâtel. — La
session des Chambres est convoquée et je demande un congé
pour m'y rendre. — Ce que je pense de l'état des affaires et
ce que j'en écris au duc de Broglie le 13 octobre. —Le cabi-
net se propose de porter M. Odilon Barrot à la présidence
de la Chambre des députés. — Mon opinion et ma résolution
à cet égard. — Attentat de Darmès sur le Roi. — Le cabinet
propose au Roi un projet de discours pour l'ouverture de la
session. — Le Roi le refuse. — Démission du cabinet. — Le Roi
m'appelle à Paris. — Formation du cabinet du 29 octobre
1840 346
PIÈCES HISTORIQUES
1* Lettres de créance de M. Guizot, ambassadeur de France en An-
gleterre.— Le roi Louis-Philippe à la reine Victoria. . 413
2o Instructions données par M. le maréchal Soult, président du
Conseil et ministre des affaires étrangères, à M. Guizot,
ambassadeur à Londres 414
II.
Note adressée par Nouri-Efendi, ambassadeur de Turquie
à Paris, en mission à Londres, à l'ambassadeur de
France 420
Copie de la note collective adressée le 27 juillet 1839 à la
Sublime Porte par les représentants des cinq grandes
puissances 423
TABLE. 519
3° Réponse de M. Gruizot, ambassadeur de France, à la note de
Nouri-Efendi du 7 avril 1840 424
4" Réponse de lord Palmerslon à la note de Nouri-Efendi. 425
5' Seconde réponse de M. Guizot, ambassadeur de France,
à la note de Nouri-Efendi 425
III.
L'ambassadeur de France à lord Palmerston, sur l'arrangement
proposé par le gouvernement français entre l'Angleterre
et Naples, dans l'afifaire des soufres de Sicile 426
Le président du conseil, ministre des affaires étrangères, à
Son Exe. le comte Granville, ambassadeur d'Angle-
terre à Paris 426
Lord Palmerston à l'ambassadeur de France 421
IV.
Extrait d'une dépêche adressée par le lieutenant général sir
Hudson Lowe au comte Bathurst, en date de Sainte-
Hélène, 14 mai 1821 430
V.
Banquet donné par la ville de Southampton, le 20 juin 1840, à
l'occasion de la construction du chemin de fer de Paris à
Rouen, et discours prononcé par M. Guizot 434
VI.
Discours prononcé par M. Guizot au banquet de la Cité de
Londres, le 20 avril 1840 439
VII.
1» Note adressée par Son Exe. Chékib-Efendi, envoyé extrtor-
520 TABLE.
dinaire de la Sublime Porte à Londres, à l'ambassadeur
de France 441
2" Note de M. Guizot, ambassadeur de France, en réponse à la
note de l'ambassadeur de la Sublime Porte........ 443
VIII.
Sur les avertissements donnés par M. Guizot au gouvernement
du Roi, quant au traité du 15 juillet 1840.
1° Extrait du Journal le Siècle , numéro du mercredi 29
juillet 1840 445
2° Extrait du Journal le Constitutionnel, numéro du lundi 3
août 1840 446
IX.
Sur l'attitude des agents français à Constantinople, en juillet
et août 1840.
1° Lord Palmerston à M. Guizot, ambassadeur de,' France en
Angleterre 447
2» Extrait d'une dépêche du vicomte Ponsonby à lord Pal-
merston, datée de Therapia, 17 août 4840 452
3° Copie d'une dépêche du baron Stûrmer au prince de Met-
ternich, en date de Constantinople, du 17 août 1840.
4° L'ambassadeur de France en Angleterre à lord Pal-
merston 454
Traité du 15 juillet 1840, et actes annexés.
lo Convention conclue entre les cours de la Grande-Bretagne,
d'Autriche, de Prusse et de Russie, d'une part, et la
Sublime Porte ottomane, de l'autre, pour la pacification
du Levant, signée à Londres, le 15 juillet 1840 457
2° Note adressée par lord Palmerston k M. Guizot, le 16 sep-
tembre 1840 467
3° Protocole de la conférence tenue au Foreign Office, le 17
septembre 1810 468
TABLE. 521
XI.
Dépêches échangées entre les gouvernements anglais et fran-
çais sur l'exécution et les conséquences du traité du 15
-juillet 1840.
1" Mémorandum de lord Palmerston, adressé au gouvernement
français le 31 août 1840 470
2° Réponse de M. Thiers au Mémorandum de lord Palmerston
du 31 août 1840 487
3» M. Thiers à M. ftuizot. Dépêche du 8 octobre 1840 506
XII.
Projet de discours pour l'ouverture de la session des Chambres
de 1840, présenté au Roi le 20 octobre 1840, par le cabinet
présidé par M. Thiers, et non agréé par le Roi 510
FIN DE LA TABLK BU TOMH TINQUIEMB.
PARIS. — IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURK ET DUCBSSOT».
Unjversity of California
SOUTHERN REGIONAL LIBRARY FACILITY
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QLJAN16
1995
A 000 116 085 2 s
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